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Les grands penseurs de l’Inde

Schweitzer : LA PENSÉE OCCIDENTALE ET LA PENSÉE INDIENNE

Albert Schweitzer

jeudi 17 décembre 2009

Extrait de Albert Schweitzer, « Les grands penseurs de l’Inde. »

Il faut remarquer d’ailleurs que la pensée indienne n’est pas tout entière déterminée par la négation du monde, pas plus que la nôtre ne l’est tout entière par l’affirmation du monde. Dans les Upanishads une certaine attitude affirmative est parfois nettement perceptible ainsi que dans maints autres ouvrages de la littérature de l’Inde. Comment se fait-il que l’affirmation et la négation du monde puissent coexister et s’interpénétrer dans la pensée indienne, où l’attitude négative est cependant prédominante ? Tel est le problème qui se pose.

Comme dans la pensée indienne, il y a dans la pensée européenne certaines époques où la négation du monde trouve sa place à côté de l’affirmation. Par exemple, dans les derniers siècles de l’antiquité, la pensée grecque perd sa foi en l’affirmation du monde qui était pourtant à sa base. Le néo-platonisme et le gnosticisme gréco-oriental, abandonnant l’attitude affirmative, ne sont occupés que du problème de savoir comment l’homme pourra se libérer du monde.

Cette répudiation désespérée apparaît au moment où la pensée gréco-romaine reconnaît qu’elle ne réussit pas à concilier l’affirmation du monde avec sa connaissance de l’Univers et du drame qui se joue dans l’histoire de l’humanité. Les événements tragiques de l’histoire font peser sur les hommes de cette époque un fardeau trop lourd pour leur pensée. De désespoir, ils se rallient à la négation du monde.

Le christianisme, lui aussi, met la pensée européenne en face d’une certaine négation du monde. En effet, Jésus a pris envers le monde une attitude négative. Il ne pense pas que le Royaume de Dieu se réalisera dans le monde naturel. Il s’attend à ce que celui-ci disparaisse prochainement pour être remplacé par un monde surnaturel où tout mal et toute imperfection seront anéantis par la volonté de Dieu.

L’attitude négative de Jésus est cependant de tout autre nature que celle des penseurs de l’Inde. Il nie, non le monde matériel au profit d’une pure existence immatérielle, mais le monde mauvais et imparfait au profit d’un monde parfait où ne règne que le Bien.

Le caractère particulier de son attitude est bien marqué par son éthique qui déborde les limites de la négation du monde. Il prêche, non pas une éthique contemplative de perfectionnement individuel, mais un amour enthousiaste et actif du prochain. Comme son éthique renferme un principe d’activité, elle a une certaine affinité avec l’affirmation du monde.

Je tiens à me justifier de l’emploi du terme d’éthique. Il importe de distinguer en philosophie entre la morale qui comporte les notions du bien et du mal telles qu’elles se trouvent dans la tradition, et l’éthique qui est la morale telle qu’elle cherche son fondement dans la pensée.

A la fin de l’antiquité, la pensée gréco-orientale et la pensée chrétienne s’unissent en une commune négation du monde. Jusqu’à la fin du moyen âge, la pensée européenne reste sous l’influence prépondérante de cette négation. Pendant cette période l’Européen place au premier rang de ses préoccupations celle de son salut, sans vraiment s’intéresser à l’amélioration des conditions de la vie sociale et à la préparation d’un avenir meilleur de l’humanité.

La Renaissance et les siècles qui suivent voient, par contre, triompher l’affirmation du monde. Ce renversement des valeurs est dû à l’influence du stoïcisme qu’on venait seulement de découvrir, à la foi dans le progrès, éveillée par les grandes découvertes scientifiques, et à l’action que l’éthique de Jésus, réclamant de l’homme l’amour actif pour le prochain, exerçait sur les chrétiens qui par la Réforme s’étaient familiarisés avec l’Évangile.

Cette attitude affirmative est si puissante qu’elle ne discerne plus la part de négation du monde contenue dans la pensée de Jésus. Elle tient pour indiscutable qu’il ait voulu, par sa prédication, fonder le Royaume de Dieu sur cette terre. Grâce au principe d’activité que renferme son éthique, le christianisme, malgré ses éléments négatifs, peut conclure une alliance avec la pensée européenne moderne qui accepte le monde.

Aussi voit-on commencer, au XVIIe siècle, l’ère des grandes réformes sociales d’où la société contemporaine est sortie.

Chez les penseurs européens de notre époque, l’affirmation du monde a souvent perdu le caractère éthique qu’elle avait conservé jusqu’au milieu du XIXe siècle. Il est frappant de constater que par le rejet de l’élément éthique, cette affirmation perd de son énergie. Chez maint penseur contemporain l’affirmation du monde se fait incertaine.


Voir en ligne : Tradições da Índia