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Les grands penseurs de l’Inde

Schweitzer : LA PENSÉE OCCIDENTALE ET LA PENSÉE INDIENNE

Albert Schweitzer

jeudi 17 décembre 2009

Extrait de Albert Schweitzer, « Les grands penseurs de l’Inde. »

En résumé, nous constatons, dans la pensée de l’Inde comme dans celle de l’Europe, la coexistence de l’affirmation et de la négation du monde ; dans celle de l’Inde, prédomine l’attitude négative, dans celle de l’Europe, l’attitude affirmative.

Le dévouement pour une personne ou pour une cause peut présenter les apparences de la négation de la vie. Mais en réalité ce don de soi est une pleine et profonde affirmation du monde. Il n’y a en vérité négation du monde que lorsque l’homme n’éprouve de l’intérêt pour aucune autre tâche à réaliser ici-bas et se désintéresse des conditions de ce monde. Sitôt qu’il abandonne tant soit peu cette attitude, il se trouve, consciemment ou inconsciemment, dans la sphère d’influence de l’affirmation.

Une conception négative du monde apparaît difficile à soutenir, car elle ne peut rester entièrement fidèle à elle-même. Elle se trouve toujours amenée à faire des concessions à l’affirmation du monde.

Logiquement, elle devrait demander à l’homme, sitôt qu’il est parvenu à la conviction que le non-être est préférable à l’être, de s’évader de la vie. Or elle ne pousse pas si loin ses exigences. Elle justifie son compromis en affirmant que l’important n’est pas de mettre fin à la vie, mais d’annihiler en l’homme le vouloir-vivre. La négation de la vie en arrive à ce paradoxe, de demander à l’homme de vivre une existence de renoncement à la vie. Entrée dans la voie des concessions, elle y est aussitôt entraînée plus loin qu’elle ne le voudrait. En effet, sitôt qu’on a accepté de vivre, fût-ce dans le plus grand dénuement, on est contraint à des actions nécessaires à la conservation delà vie. Même l’anachorète qui s’astreint à renoncer le plus sévèrement possible au monde et à la vie, ne peut s’y soustraire. Il cueille des racines et des baies, il puise à la source voisine et s’y lave même parfois, et, comme tout ermite qui se respecte, il donne la pâture aux oiseaux et aux biches, ses compagnons traditionnels.

A mesure qu’on accepte d’accomplir des actions indispensables à la conservation de la vie, on en arrive, de concession en concession, à mettre l’accent, non plus sur la réalisation du renoncement par des actes, mais sur la liberté intérieure à acquérir vis-à-vis du monde. On tombe dans le sophisme.

C’est en face du problème éthique que cette attitude négative se trouve le plus embarrassée.

L’éthique, en effet, demande à l’homme de s’intéresser au monde. Elle comporte une élémentaire obligation d’activité. Par conséquent, dès qu’une conception négative du monde manifeste des tendances éthiques, elle est amenée à des concessions si importantes qu’en fait elle se renie.

Pour éviter ce suicide logique, elle doit donc se contenter d’une éthique de non-activité et se borner à formuler dans ce cadre étroit deux exigences seulement. Elle demande d’une part que l’homme perfectionne son être intérieur en se gardant de toute haine et en cultivant la bienveillance, d’autre part qu’il manifeste ces dispositions intérieures en s’abstenant de toute action destructrice ou nocive envers les êtres vivants et en évitant en général tout acte malveillant ou sans pitié. Mais elle ne saurait exiger de l’homme un amour agissant.

D’une pareille passivité, l’éthique ne peut s’accommoder qu’aussi longtemps qu’elle n’a pas atteint son plein développement. Sitôt qu’elle prend conscience de sa véritable mission, elle doit admettre que l’amour agissant a des exigences qu’on ne saurait éluder.

Dans la mesure donc où la négation du monde s’efforce véritablement de fonder une éthique, elle est amenée à renier sa propre nature.

Voilà précisément ce que prouve l’évolution de la pensée indienne. Partie de la négation du monde elle est entraînée par les exigences de l’éthique à faire à l’affirmation du monde des concessions de plus en plus importantes, si bien qu’elle finit par abandonner, de façon Consciente ou non, son attitude négative.

Au cours des méandres qui l’amènent à cette conclusion, elle se pose des problèmes et elle fait des constatations que la pensée occidentale moderne, toute orientée vers l’affirmation du monde, ne discerne pas aussi nettement.

Uniquement préoccupés d’agir dans le monde, nous ne sommes pas, au même degré que les Indiens, soucieux de spiritualité. Or l’attitude négative met au centre des préoccupations et des méditations de l’homme le souci du perfectionnement spirituel. Le bien suprême que les penseurs de l’Inde proposent à l’être humain, c’est la recherche du vrai recueillement et de la vraie spiritualité. Si incomplet que soit nécessairement cet idéal de perfectionnement intérieur, il revêt pour nous une signification spéciale en ce qu’il pose une question essentielle, à laquelle nous prêtons trop peu d’attention.

De plus, dans le domaine de l’éthique, la pensée indienne aboutit à reconnaître un principe que la pensée européenne a trop souvent méconnu. Elle prend conscience des responsabilités qui sont les nôtres non seulement à l’égard de nos semblables, mais envers tous les êtres vivants. Elle étend à l’infini le domaine de l’éthique, tandis que la pensée européenne, aujourd’hui encore, ne tient guère compte de cette obligation. De la pensée indienne l’impossibilité de limiter à nos semblables l’obligation éthique est reconnue depuis plus de deux mille ans.


Voir en ligne : Tradições da Índia