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Les grands penseurs de l’Inde

Schweitzer : LA PENSÉE OCCIDENTALE ET LA PENSÉE INDIENNE

Albert Schweitzer

jeudi 17 décembre 2009

Extrait de Albert Schweitzer, « Les grands penseurs de l’Inde. »

Entre la pensée occidentale et la pensée indienne, il existe encore une autre différence essentielle. La pensée de l’Inde est moniste et mystique, la nôtre est dualiste et rationaliste.

Dans la mystique l’homme recherche et atteint l’union spirituelle avec l’Univers.

Toutes les autres conceptions du monde sont, par nature, incomplètes et inadéquates. Au lieu de fournir à l’homme la solution du problème fondamental de son union spirituelle avec l’Univers et de régler à partir de là sa conduite envers lui-même et envers le monde, les autres conceptions échafaudent des théories et des doctrines sur le monde pour faire comprendre à l’homme le rôle qu’il doit y jouer.

Ces théories sont dualistes. Elles trouvent à l’origine de l’Univers deux principes agissants : d’une part une personnalité divine qui assigne une fin éthique à l’évolution du monde, d’autre part une force matérielle inhérente à l’Univers et qui règle le mécanisme de son évolution. Cette conception dualiste existe en de nombreuses variétés. Dans la doctrine de Zoroastre, chez les prophètes d’Israël et dans le christianisme, l’évolution du monde est interprétée comme une lutte entre une force éthique surnaturelle et une puissance naturelle non éthique. A mesure que la pensée devient plus logique, elle cherche à masquer le dualisme ; mais il n’en subsiste pas moins. Même la philosophie de Kant est dualiste. Elle emprunte au christianisme sa notion de Créateur éthique, et identifie celui-ci, sans s’embarrasser d’explications, à la Cause première de l’Univers.

La conception dualiste du monde est une interprétation inadmissible de la réalité. Elle naît d’une pensée influencée par une croyance éthique.

Comment se fait-il que la pensée européenne moderne, au lieu de chercher à aboutir à une mystique comme la pensée indienne, se contente d’une conception du monde qui par sa nature même est naïve ?

C’est que, jusqu’à ce jour, toutes les mystiques sont basées sur la négation du monde et ne répondent pas aux exigences de l’éthique. La mystique n’a pu jusqu’ici concevoir l’union spirituelle avec l’Univers que comme un abandon tout passif de l’individu à l’Univers. Puisque l’Univers ne comporte pas en lui-même un principe éthique et que la mystique s’abstient de lui en prêter un, comme le fait le dualisme, il lui est impossible de déduire de l’idée de l’union spirituelle avec l’Univers l’obligation d’une activité éthique.

Situation paradoxale : quand la pensée reste fidèle à la réalité, elle ne peut justifier l’affirmation du monde, et quand elle se décide néanmoins à adopter celle-ci, parce que d’instinct elle la sent vraie, elle est obligée de remplacer la notion réelle du monde par une conception éthique dualiste. Au lieu d’admettre que l’Univers émane d’une mystérieuse cause première, elle doit postuler l’existence d’un Créateur éthique et admettre une évolution éthique du monde.

C’est en vertu de cette conception éthique du monde que l’homme peut se sentir appelé à servir la cause du Bien sur terre.

Aussi longtemps que la pensée reste naïve, l’explication éthique et dualiste du monde ne soulève guère de difficultés. A mesure que se développe la réflexion, on se rend mieux compte combien cette explication est peu conforme aux faits. Aussi le dualisme est-il loin d’être pleinement admis par la pensée européenne. Constamment se dressent contre lui des doctrines monistes et mystiques. Au moyen âge, la scolastique est en butte aux attaques d’une mystique remontant au néoplatonisme. Le panthéisme d’un Giordano Bruno (1548-1600) n’est autre chose qu’une manifestation de mystique moniste. Dans la philosophie de Spinoza, de Fichte, de Schelling et de Hegel, il « s’agit également d’une union spirituelle avec l’Univers. Bien qu’elle ne se donne pas pour une mystique, leur philosophie l’est néanmoins par essence. Le grand assaut contre le dualisme est livré actuellement par la pensée moniste moderne sous l’influence des sciences naturelles.

Incontestablement la pensée moniste, la seule qui s’en tienne aux faits, vient de remporter la victoire sur le dualisme. Mais elle ne sait que faire de son avantage. Elle est incapable de remplacer la conception éthique du dualisme par une autre qui lui soit en quelque mesure équivalente. L’éthique du monisme — encore qu’elle soit pour une bonne part empruntée à celle du dualisme — est d’une pauvreté manifeste. Le monisme européen n’a pas encore discerné qu’il doit se créer une conception du monde qui soit par essence une mystique et qui ait pour objet le problème de l’union spirituelle de l’homme avec l’Univers.

Le dualisme se maintient donc en Europe parce qu’il représente une conception du monde à laquelle nous restons fidèles à cause de sa vérité et de sa valeur intrinsèques. Il fait au monisme toutes les concessions possibles. La confusion où se débat la pensée européenne vient de ce que le dualisme se donne les apparences du monisme tandis que le monisme, pour son éthique, est tributaire du dualisme.

D’autre part, aux Indes, la mystique moniste est obligée, dans la mesure où elle se prononce pour l’affirmation du monde, de faire des concessions au dualisme. Elle évolue peu à peu, passant de la mystique brahmanique de l’absorption de l’individu dans l’Absolu, à la mystique hindouiste de l’union avec Dieu par l’amour. Elle est donc amenée à faire ce qu’elle évitait à l’origine : à concevoir la Cause première comme une personnalité divine. En fait, elle abandonne le monisme pour le dualisme.


Voir en ligne : Tradições da Índia