Philosophia Perennis

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Le Romantisme allemand

ROGER CAILLOIS : L’ALTERNATIVE

Albert Béguin (dir.)

vendredi 26 février 2010

(Naturphilosophie ou Wissenschaftlehre)

— Poète ! Ce sont des raisons non moins risibles qu’arrogantes. A. Rimbaud.

On compte peu d’époques qui aient vu l’activité poétique et l’activité scientifique se considérer autrement qu’avec une indifférence sommaire ou une distante indulgence. C’est une des originalités fondamentales du romantisme allemand que de figurer en bonne place parmi ces exceptions. Il s’en faut d’ailleurs qu’on puisse aisément se satisfaire des résultats de l’alliance et même de ses modalités. Il vaut cependant la peine de les examiner d’un peu près, car, une situation analogue paraissant se dessiner aujourd’hui, il serait fâcheux qu’on renouvelât une erreur, fût-elle honorable.

On sait qu’à la fin du XVIIIe siècle les sciences s’étaient annexé des domaines tels que leurs investigations ne pouvaient désormais laisser indifférent quiconque était à l’affût de l’aventure spirituelle. A vrai dire, elles ne les avaient pas annexés : plus exactement, des audacieux s’étaient mis à leur école ou couvert de leur prestige pour s’y aventurer, Dès le début du magnétisme, c’est-à-dire, pour fixer les dates, dès la dissertation de Mesmer, De l’Influence des Planètes sur le Corps humain (1766), et surtout lors de son Mémoire sur la Découverte du Magnétisme animal (1779), il est impossible d’y déterminer qui a commencé et qui l’emporte, de la physique amusante ou de la théosophie, et la situation à cet égard ne fera qu’empirer. Il s’annonce bientôt une véritable main-mise de la philosophie sur les sciences de la nature, mouvement qui aboutira à la philophysique de Schlegel, et plus généralement à la Naturphilosophie telle qu’elle apparaît dès les premiers ouvrages de Schelling [1], Certes, les savants véritables n’en sont point troublés ; du reste, la science qui inspire le romantisme allemand n’est point celle des laboratoires, mais celle des salons et des cénacles [2], car la mode accueillait alors le magnétisme, comme autrefois Fontenelle et comme hier Freud. Le nom de Lavoisier est rarement prononcé, ni, pour s’en tenir à l’Allemagne, ceux de Klaproth, Buchholtz, Zach, Bode, Herschell, etc.. On écoute Ritter, un pseudo-physicien qui ne s’adresse à l’expérimentation que pour justifier ses goûts pour les divagations les plus vaines, et le minéralogiste Werner dont la haine pour l’analyse chimique, « vivisection imposée à la nature », lui vaudra de servir de modèle au Maître des Disciples à Sais.

Cette situation suffit à expliquer l’essentiel de la Weltanschauung du romantisme allemand, si l’on pense en même temps que l’idéalisme de Fichte règne alors sans partage. L’effort des romantiques consistera à transmuer le plomb vil des connaissances scientifiques au moyen de l’intuition poétique. D’où leurs deux conceptions essentielles : l’imagination est le fondement suprême de la réalité [3], principe qu’il est aisé de tirer de l’enseignement de Fichte selon qui l’imagination est « un pouvoir merveilleux sans lequel rien ne pourrait s’expliquer dans l’esprit humain et sur lequel pourrait bien reposer tout son mécanisme », et d’où il suit que l’existence de l’univers est celle d’un poème, nullement celle d’une machine. Il faut donc le lire avec la sensibilité, non avec les mathématiques [4]. L’Univers, d’autre part, est un organisme, véritable concrétisation du monde, également organique, de la pensée, si bien qu’il paraît légitime d’emprunter au premier une description, au second une explication, l’une et l’autre susceptibles de s’appliquer valablement aux deux. On voit ainsi quelle sorte de service le romantisme allemand fut amené à demander et demanda en effet aux sciences de la nature : ni un processus de démoralisation [5] ni une méthode d’investigation, mais uniquement un système de rapports esthétiques, sinon un réservoir d’expressions. De fait, les images romantiques sont à peu près toutes empruntées au vocabulaire scientifique du temps, et le schème de leur facture est immédiatement démontable. Il ne suffit que de retourner la relation du physique et du moral, de changer la direction habituelle des métaphores, lesquelles, comme on sait, tendent communément à rendre compte de l’invisible par le visible. Le romantique ne manque pas d’intervertir le sens de l’image chaque fois qu’il est possible et s’en tient dans les autres cas au niveau de l’analogie et de la correspondance formelle. On sait que chez Novalis, surtout dans les Fragments, le procédé est d’un emploi systématique : il n’est aucune phrase qui ne soit bâtie sur un vain .rapport de ce genre. Tantôt l’effet est saisissant (« il faut traiter partiellement les maladies comme un délire organique ou plus exactement comme des idées fixes »), tantôt il est ridicule (« Réalisation bizarre d’une allégorie : par exemple, l’amour est doux, donc il possède tous les attributs du sucre » ; « l’atmosphère est un Brahmane » ; « le sein est la poitrine élevée au mystère, la poitrine moralisée » ; « la femme est notre oxygène », etc.) [6]. La façon singulière dont Ritter concevait la physique ne lui laissait à envier aucune des figures de Novalis ; aussi les emploie-t-il sans retenue : selon lui, dans l’Animal-Univers, les corps célestes sont les corpuscules sanguins, les voies lactées les muscles, l’é-ther le fluide nerveux, etc. [7] L’ensemble ne tarda pas à recevoir sa justification philosophique de la part de Schelling, au début assez sévère pour la légèreté romantique, mais bientôt rejeté vers elle par la réserve des savants à son propre égard. Schelling, donc, met au centre de son système la notion électromagnétique de polarité, la sexualise tant soit peu et en fait presque l’unique principe d’explication de l’univers. L’attraction et la répulsion, dans le temps même où la science commence à s’en méfier, prennent dans la Naturphilosophie valeur de fondements derniers de l’ordre phénoménal. La lumière passe pour correspondre aux fonctions plastiques (nutrition, sécrétion, croissance), l’électricité à l’irritabilité et le magnétisme à la sensibilité. Ainsi le monde inorganique est le pendant exact du monde organique, et le passage de l’un à l’autre peut faire fonction de connaissance, loin d’être un jeu d’esprit. Mme de Staël, bonne observatrice, peut donc conclure : « La philosophie allemande fait entrer les sciences physiques dans cette sphère universelle des idées où les moindres observations, comme les plus grands résultats, tiennent à l’intérêt de l’ensemble. » Dès lors, l’activité de Novalis s’éclaire, en même temps que les mots d’ordre de Schlegel : « Si tu veux entrer dans les profondeurs de la physique, fais-toi initier aux mystères de la poésie », théorème qui a, comme on pense, sa réciproque : « La physique n’est encore guère que la source de la poésie et le seul excitant des visions [8]. »

On n’a que trop l’expérience de l’indulgence que les activités brillantes et hâtives de cette sorte rencontrent très généralement. C’est qu’on est plus porté à leur savoir gré de l’intérêt immédiat des problèmes qu’elles remuent ou soulèvent qu’à incriminer leur frivolité, leur suffisance aussi, car de tous ceux qui, avec plus ou moins de bonheur, se sont aventurés dans ces régions, on en compte peu qui aient, avant d’être complètement grisés, abjuré comme Rimbaud l’attitude extatique qu’ils avaient adoptée, en la décrétant sacrée, en face du désordre de leur esprit. Il ne faut donc pas s’étonner que ceux qui ont vu de près le romantisme allemand l’aient quelque peu jugé avec sévérité. Solger, par exemple, n’hésite pas : « Il fallait un état de dissolution comme celui de l’époque actuelle pour qu’une pareille illusion, sous la forme superficielle où elle se présentait, pût passer pour quelque chose de profond, d’intime et d’efficace. » Steffens n’est pas moins rude pour le groupe d’Iéna qu’inspirait Ritter et condamne tout ensemble le maître et les élèves : « Des jeunes hommes que rebutaient la stricte discipline d’un enseignement philosophique, comme aussi toute activité scientifique méthodique, se faisaient ainsi volontiers ses disciples et s’accommodaient à merveille de tels jeux d’esprit, qui leur procuraient à peu de frais une grande quantité d’idées. » L’intérêt de la tentative et l’indignité de la façon dont on l’entreprit ressortent également de la conclusion de Solger : « Un amusement de l’imagination qui papillonne autour des abîmes de la conscience humaine. »

A vrai dire, les errements et enfantillages qui, aux environs de 1800, soulevaient tout de même quelque réprobation sont moins dangereux encore que l’attitude d’esprit qu’ils présupposent. Or, si aujourd’hui les héritiers du romantisme allemand se sont généralement gardés de ceux-là, ils ont intégralement maintenu celle-ci, qu’il est à la gloire de Fichte d’avoir dénoncée dès que sa vanité eut dépassé les bornes. Ses leçons sur les caractères fondamentaux de l’époque contemporaine (Die Grundzüge des gegenwärtigen Zeitalters) ont assez élevé le débat pour être aujourd’hui encore d’une exacte vérité, en sorte qu’il y a tout à gagner à reprendre l’essentiel de l’argumentation de la huitième sur les fondements respectifs de l’attitude artistique, telle que l’ont exaltée les romantiques, et de la stricte attitude scientifique. La mysticité et la science [9] ont en commun d’aller au-delà de l’expérience sensible et de ses concepts. On ne peut pas non plus les distinguer par les domaines où elles s’exercent, car ils se recouvrent sans cesse. Le véritable principe de discrimination doit être cherché, sinon dans la méthode, du moins dans la disposition intellectuelle intime du chercheur. La science postule une parfaite et continue « pénétrabilité » et prétend à l’intelligibilité jusqu’aux limites extrêmes de l’intelligible, limites que son effort tend précisément à toujours reculer. La mysticité, au contraire, veut atteindre par intuition l’inintelligible en soi (das Unbegreifliche [10]) et ne tente jamais de le réduire à l’intelligible (de même que l’attitude propre du poète est l’adoration extérieure du merveilleux, en tant que merveilleux, avec tendance à le maintenir tel envers et contre tout). Dans ces conditions, il se peut que la recherche de l’inintelligible en soi amène quelque intuition fondée, mais — pour compléter sur ce point la thèse de Fichte — toute intuition atteinte par hasard et non par méthode est vaine, car la connaissance d’une vérité n’est rien si elle ne s’accompagne pas de son intégration à une systématisation précédente qui la réclamait [11], c’est-à-dire si on n’a aucun moyen de savoir en quoi et pourquoi elle est vérité : autrement dit, le hasard n’est pas révélateur de vérité. Or, avance Fichte, les produits de la mysticité, incapables en eux-mêmes de systématisation exhaustive, restent de simples « incidences » (Einfälle) : c’est dire qu’elles sont fortuites, n’étant déterminées que par une force aveugle de la nature en relation avec les autres déterminations naturelles : santé, tempérament, éducation, condition, etc.. Ainsi, alors que la lucidité du savant lui donne une idée adéquate de ces déterminations et par ce fait même lui permet’ de les situer, l’extase du visionnaire ne fait de lui qu’un phénomène empirique un peu singulier.

Il reste que le visionnaire croit à ses visions : il n’est pas difficile, il ast vrai, d’en apercevoir la raison. La force naturelle aveugle qui les a produites ne peut que s’en satisfaire ; et d’ailleurs elles ne satisfont qu’elle. Le résultat immédiat de la nature retourne à la nature sans qu’il ait été gagné grand chose au circuit. Il suit que le visionnaire trouve, dans les images qu’il crée, une jouissance de la sensibilité et qu’inconsciemment, sous couvert de connaissance, il ne recherche qu’elle. Plus exactement, il ne peut même préformer que les jouissances de sa sensibilité, -xar il peut d’autant moins s’affranchir de ces caractères individuels qu’il ne fait que s’y abandonner sans cesse. Au contraire, les pensées du savant obéissent à des déterminations impersonnelles [12].

Actuellement il n’est sans doute pas possible de maintenir intégralement cette position sur tous les points et, de fait, j’ai dû quelque peu la solliciter dans l’exposé que je viens d’en faire. On peut trouver qu’une telle doctrine, d’une justesse si absolue dans ses principes, simplifie trop, en fait, les problèmes particuliers, où certes la nécessité d’une critique plus attentive, plus accueillante peut-être, se fait sentir. Il n’importe : dans un temps de dévergondage où le laisser-aller et l’insuffisance se donnent trop souvent des allures de fierté et de révolte, et prennent au besoin le masque du génie, il est légitime, il est salutaire de faire un large usage de l’anathème.

C’était le cas alors, et ce n’a pas cessé de l’être, car les successeurs des romantiques allemands se sont rnontrés peu disposés à faire en celui-ci le départ des heureuses initiatives et des vaines puérilités. Maintenant aussi un terrorisme est nécessaire. Ce serait en tout cas une inqualifiable faiblesse, je ne dis même pas de se refuser, je dis de tarder à brûler ce qu’on adorait hier, tant les circonstances sont pressantes. Il importerait de pouvoir donner à choisir aux confus et aux bavards entre la soumission et le silence. Car, à constater à quel point, dépassés par le temps, ceux qui étaient naguère à l’avant-garde de l’investigation sont aujourd’hui les champions des opinions reçues et des erreurs accréditées, on se persuade aisément qu’il est temps de recourir à la dictature de la rigueur.

La grande ambition de l’esprit a toujours été d’opérer des mutations brusques dans ses modes de pensée. Il est permis de supposer que c’était là le ressort essentiel de la vie mystique, et parfois de l’effort poétique et plus généralement artistique sous ses formes les plus hautes. Les résultats ont été peu encourageants, et on a. vu pour quelles raisons ils ne pouvaient pas l’être. Or voici que, comme en 1800, les sciences physiques s’imposent à l’attention ; il semble bien qu’en effet cette conquête idéale — la transgression des modes de pensée — leur ait été donnée par surcroît et qu’actuellement sur leur terrain seul se joue réellement le sort de l’intelligence, à l’heure où elles mettent en cause les principes et les intuitions mêmes qui semblaient le plus irréductibles : simultanéité, mouvement, observation, etc. La richesse concrète de leur contenu est si immédiatement perceptible qu’on doit craindre la légion des profiteurs qui se préoccuperont bientôt d’utiliser à toutes les confusions les nouvelles expériences et les images poétiques qu’on peut en tirer, — à la façon dont Ritter, Novalis et leurs amis s’appliquèrent à le faire autrefois. Des sots se chargeront de tout expliquer par la quatrième dimension. On frémit à la pensée des ravages que ne manqueront pas d’exercer les théories relativistes et la mécanique quantique dans les mêmes cerveaux originaux qui, pour le moment, s’en tiennent encore au symbolisme des rêves et à la sublimation, et qui parleront sous peu de la désintégration de la matière et des bombardements d’atomes, tant il y a peu de chances qu’ils fassent fi du pittoresque des particules alpha et de la séduction du spinn. Déjà, la philosophie est contaminée. On exploite par des expressions imbéciles telles que liberté de l’électron la situation étonnante mise en lumière par la relation d’incertitude d’Heisenberg. Il n’est pas jusqu’à l’extension de l’espace d’Hubert jusqu’aux yeux de l’observateur. inclus qui ne puisse faire les frais de désagréables tours de passe-passe, car, dès qu’il est un terrain où l’on perd pied, les professionnels du vertige s’y donnent aussitôt rendez-vous comme moustiques sur marais.

Il est urgent de prendre les devants, car la partie est trop importante pour qu’on permette de gaîté dé cœur qu’on gâche les données scientifiques actuelles comme les romantiques ont fait de celles de leur temps. Les problèmes posés par la physique contemporaine depuis les premiers mémoires d’Einstein et la découverte de Planck jusqu’à la notion de complémentarité de Bohr sont tous d’ordre épistémologique et réductibles au dilemme suivant : qui doit l’emporter de la systématisation ou des formes d’intuition sensibles et intelligibles ? Ce n’est pas ici le lieu de discuter ; il suffira de souligner deux faits : l’instauration effective par la physique moderne de nouveaux cadres de pensée et la substitution, par le principe d’extension continue, d’une nouvelle logique — une logique de "la généralisation — à la logique identitaire fermée [13]. Il ne pouvait être question, dans ce domaine, de respect a priori du mystérieux, mais, comme rien ne se perd, la réduction du mystérieux a transformé le principe d’explication comme le résidu irrationnel [14] les modalités rationnelles de l’activité intellectuelle qui en rendait compte. Car il tend toujours à s’établir une sorte d’équilibre osmotique entre là pensée et son obstacle, tant il est nécessaire que l’expliquant soit toujours au moins au niveau de l’expliqué. La situation est telle qu’il n’est personne, vivant à quelque degré les difficultés intellectuelles de l’époque, qui ne tressaille à la lecture du troisième article de Bohr et qui hésite à faire siennes ses conclusions : « Il est difficile d’échapper à la conviction que les faits révélés par la théorie quantique, inaccessibles à nos formes ordinaires d’intuition, nous fournissent un -moyen d’investigation des problèmes philosophiques généraux [15]. »

J’en ai assez dit pour qu’on ait aperçu à quel point aujourd’hui comme en 1800 la sollicitation des sciences est impérative, à quel point aussi elle peut être décisive et quels renoncements elle rend nécessaires. Il semble que certains aient compris : qu’on compare seulement la Zeitschrift für spekulative Physik, au titre si révélateur, que Schelling publiait en 1800 à la revue Erkenntniss où, depuis 1980, Carnap et Reichenbach consignent les travaux de l’épistémologie contemporaine, on saisira sur le vif l’abîme qui sépare la Naturphilosophie et la Wissenschaftlehre et on discernera sans peine de quel côté se trouve l’ombre et de quel côté la proie.

Il faut alors souscrire aux lignes où Reichenbach déplore l’attitude des insoumis et regrette que « la poétisation des concepts puisse satisfaire le cœur de ses partisans », lignes d’une très haute tenue où la fermeté, qui tout de même ne se dément jamais, se voile de la légère tristesse de voir tant de belles énergies perdues [16].

Il est un moment où la sensibilité elle-même devient difficile sur le choix de ses jouissances et demande à être sevrée. Heureusement : car si elle ne savait toujours, pour sa satisfaction, qu’exiger des complaisances, la crainte d’un divorce dans un cas si grave ne ferait pas longtemps balancer ceux qui pour des raisons, peut-être par paradoxe, intellectuellement indéfendables, sont absolument tenus dans la hiérarchie de leurs activités vitales de placer la connaissance au rang éminent, et d’en faire pour eux-mêmes « la symbolisation univoque des expériences vécues [17] ».

Roger Caillois.


[1Ils s’échelonnent entre 1796 (Ideen zu eirier Philosophie der Natur) et 1800 (System des transcendentalen Idealismus). Voir surtout le traité de 1797, Von der Weltseele (« De l’âme du monde »), qui est très exactement une métaphysique du galvanisme.

[2Cet article n’étant pas un exposé de recherches, mais une tentative de mise au point, j’ai évité le plus possible de l’alourdir par l’indication des sources. Le lecteur désireux de précision sur ce point devra se reporter aux ouvrages suivants : Spenlé, Novalis, Essai sur l’Idéalisme romantique en Allemagne, Paris, 1903, pp. 119-317 ; Xavier Léon, Fichte et son Temps, t. II, ire partie, Paris, 1924, pp. 333-437 ; H. Straumann, Justinus Kerner und der Okkultismus in der Deutschen Romantik, Horgen, Zurich, Leipzig, 1928 ; C. Estève, « La pensée magique dans Novalis », Revue philosophique, 1929, 2e partie, pp. 4o6-4i8. L’ouvrage de Mme Ricarda Huch, récemment traduit, ne doit être utilisé qu’avec méfiance.

[3Novalis exprime cette attitude dans sa maxime souvent citée : Je poetis-cher, je wahrer.

[4Mme de Staël, De l’Allemagne, III, x, « Influence de la nouvelle philosophie sur les sciences. »

[5C’est l’attitude de Pascal (cf. le fragment célèbre : « Voilà où nous mènent les connaissances naturelles... »). Le paradoxe vital de la connaissance est vu avec la lucidité la plus aiguë : l’impératif de connaissance est inéluctable, mais la connaissance détruit l’être qui connaît en tant qu’être. Dans le « Devine ou tu es dévoré » de la Sphinge, il y avait encore quelque issue. La connaissance scientifique n’en laisse aucune : « Tu ne peux avoir de repos que tu n’aies deviné, mais tu es ’dévoré dans la mesure où tu devines. »

[6Novalis, Les Disciples à Sois et les Fragments, trad. Maeterlinck, Bruxelles, 1895, pp. 78, 91, 96 ; Spenlé, op. cit., pp. 135 sqq. (On appréciera surtout la comparaison des soldats, vêtus de rouge, aux oxydes, et des prêtres, vêtus de noir, au carbone) ; ibid., pp. 290 sqq. (Divagations sur la nutrition et la polarité sexuelle).

[7Ritter, Beweis dass ein bestilndiger Galvanismus den Lebensprozess in dem Thierreich begleitet, Weimar, 1798, p. 158 ; cf. Spenlé, op. cit., p. 206.

[8Cette attitude qui inspire alors le Magazine pour la Science de l’âme, de Moritz (cf. a. Béguin, préface lau Choix de Rêves, de Jean-Paul, Paris, i93o), subsistera encore dans la génération suivante à qui l’on doit cependant les premières descriptions utilisables des phénomènes supra-normaux, particulièrement des effets spécifiques des différents métaux et minéraux sur le corps en état de somnambulisme. Je pense surtout à La Voyante de Prévorst, de Kerner (1829), et aux mémoires du baron de Reichenbach sur les phénomènes odiques (à partir de 1845). Le cas de Goerres est à part.

[9Les mots mysticité et science traduisent très imparfaitement Schwärmerei et Vernunftwissenschaft. Ce dernier correspond à peu près à connaissance scientifique rationnelle (au sens kantien de Vernunft). Quand à Schwärmerei, mot très péjoratif, ne serait-ce qu’à cause du suffixe, il évoque surtout, les idées de vivacité, de dispersion et d’absence de fondement. Aussi l’ai-je traduit par mysticité, par opposition’ à mysticisme et plus encore à mystique. M. Xavier Léon, dans le résumé qu’il a fait (loc. cit.), du développement de Fichte, a évité de traduire les deux termes et a transposé leur signification dans le concret : il oppose ainsi visionnaire et savant.

[10La traduction de M. Xavier Léon (L’Inconnaissable) fait nettement faux-sens. Le mot, outre qu’il signifie littéralement inintelligible, est continuellement opposé à unbegriffen (incompris) et à Begreiflichkeit (intelligibilité).

[11Pour prendre un exemple grossier, il est clair que la connaissance du poids atomique d’un nouveau corps simple n’est intéressante que par référence au système d’organisation dans lequel elle est inscriptible et qui à la fois l’exige et lui donne un sens : la table de Mendeleïev où le corps simple vient remplir une case vide.

[12A. Breton, dans son Introduction aux Contes bizarres d’Achim von’ Ar-nim, s’est recommandé un peu étrangement de cet ouvrage de Fichte qui cependant, s’il avait été écrit maintenant, passerait sans aucun doute pour dirigé contre le mouvement surréaliste. On aurait plutôt attendu qu’il fasse état des leçons de 1813 sur les Données de la Conscience où est défini, semble-t-il, pour la première fois le concept de surréalité (Ueberwirklichkeit), le surréel étant « le supra-sensible invisible en lui-même, mais par rapport auquel le réel est instrument de visibilité..., non seulement l’être du Moi infini au-dessus du phénomène, mais ce qui dans le Phénomène (ou manifestation du Moi infini) constitue l’intellection intégrale de Soi par laquelle dans le phénomène le Moi infini apparaît en tant qu’infini » (cf. C. Estève, art. cit., p. 410).

[13Je pense aux procédés immédiats de la pensée scientifique contemporaine plutôt qu’aux travaux logistiques de Carnap et de Russel par exemple, mais il est bien évident qu’on ne peut envisager les uns sans les autres.

[14C’est-à-dire l’Irrationnel même au sens meyersonien du terme.

[15Niels Bohr, La Théorie atomique et la Description des Phénomènes, tr. fr., Paris, 1933, p. 95.

[16H. Reichenbach, La Philosophie scientifique. Vues nouvelles sur ses Buts et ses Méthodes, trad. franc., Paris, 1932, pp. 39 sqq. Il semble que l’auteur s’en prenne spécialement à l’école de Heidegger, encore qu’il ne cite aucun nom. Mfeis il y a peut-être plus pressé et en tout cas sa conclusion est assez générale pour ne pas atteindre seulement les phénoménologistes : « Une telle philosophie n’a pas à justifier son droit au travail. La connaissance théorique porte sa valeur en elle-même ; elle satisfait une tendance qui, comme tant d’autres, est naturelle à l’homme. Le littéraire considère comme sans consistance et sans rapport avec la vie Je souci de donner un sens, du point de vue de la connaissance, aux méthodes employées pour connaître. Mais c’est un aveugle qui discute des couleurs. Cette connaissance et ses méthodes accaparent au contraire toute la vie du savant : les comprendre, c’est le profond désir de quiconque possède le sens philosophique. »

[17Ph. Frank, Théorie de la Connaissance et Physique moderne, trad. franc, Paris, 1984, p. 44.