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L’Illumination du coeur

Allard l’Olivier : LES OBJETS SENSIBLES

André Allard l’Olivier

vendredi 26 février 2010

  Sommaire  
honnêteté
honestidade
honesty
honneur
honra
honradez
honor
honour
retitude
retidão

 I

A l’instant où s’accomplit la constatation originelle, maintenant, à cet instant, et ici, dans ce jardin où je me trouve, je perçois par les sens signification
significação
sentido
sens
meaning
raison d'être
un certain nombre Zahl
nombre
número
number
nombres
números
numbers
de choses : cette table, ces livres, ces arbres, ce chien.

La constatation originelle est conscience Gewissen
conscience
consciência
conciencia
consciencia
Bewusstsein
Bewußtsein
consciencidade
consciousness
conscient
purusârtha
samvid
bodha
cit
chit
et attention attention
atenção
atención
vigilance
vigilância
soutenue ; elle ne passe pas parce que je tourne les yeux ici et là ; elle n’est pas ponctuelle ; elle est comme une suspension du temps dans le temps Zeit
le temps
o tempo
the time
el tiempo
chronos
kala
 ; elle dure donc et dure aussi longtemps que je parviens à maintenir, dans une sorte de stupeur lucide, le rassemblement de mes énergies. Alors, avec la force qu’il faut, je constate que j’existe, que des choses sensibles sont et que je les perçois parce que ma radicalité subjective les vise par le moyen des sens ; et, tandis que s’accomplit cette constatation, je suis habité par le sentiment Gefühle
sentiment
sentiments
sentimentos
feelings
sentimientos
emotion
emoção
emoción
emotions
emoções
emociones
bhava
que ces choses existent ; mais comme, du point de vue Sicht
vue
visão
seeing
visión
opsis
de l’existence Existenz
existence
exister
existentia
existência
existencia
bios
, ma seule certitude Gewißheit
Gewissheit
certitude
certeza
certainty
certus
est que j’existe en tant que je profère radicalement le sum, je suis habité, dans le même temps, et contradictoirement, par le sentiment que ces choses n’existent pas.

J’appelle réalité Bestand
Grundbestand
Realität 
réalité
realité fondamentale
réalité subsistante
real
réel
realidad
realidade
reality
sensible au sens strict l’ensemble de toutes les choses que, ici et maintenant, ma radicalité subjective vise par le moyen des sens. Sont donc exclues de cette réalité sensible au sens strict toutes les choses, réputées cependant sensibles, que je ne perçois pas hic et nunc par les sens parce qu’elles sont situées en dehors du champ actuel de mes perceptions. Parmi ces choses extérieures au champ de mes perceptions, il y a notamment celles que je me souviens avoir posséder
avoir
possuir
ter
possess
posuir
perçues, au moins une fois, dans le passé ; mais il y a aussi les choses, en nombre beaucoup plus grand, que je n’ai jamais perçues. Toutes ces choses, je me les représente dotées d’une nature nature
physis
phusis
phúsis
natura
natureza
naturaleza
semblable à celle des choses que je perçois hic et nunc ; c’est-à-dire que je pense que je pourrais actuellement les percevoir au moyen de mes sens si certaines conditions de temps et d’espace Raum
Räumlichkeit
räumlich
espace
espacialité
espaço
espacialidade
espacial
espacio
espacialidad
space
spaciality
spatial
se trouvaient remplies. Pourquoi cette distinction entre la réalité sensible au sens strict et la réalité sensible représentée ? Parce que, dans l’ordre des choses sensibles, — et pour autant que des choses sensibles existent — ce qui existe en premier lieu Ort
lieu
lugar
location
locus
place
, c’est ce que je vois, entends, hume, goûte et touche. Tout le reste n’existe qu’à la condition que cette réalité sensible au sens strict existe, et moyennant un « rejaillissement » sur le représenté de la qualité tendance
tendência
tendency
qualité
qualidade
calidad
quality
attribut
atributo
atribute
guna
gunas
existentielle qui spécifie, comme existant, les choses sensibles sensoriellement perçues ici et maintenant. Et je suis d’autant plus invité à faire cette distinction que le représenté, à sa périphérie, se perd dans le mythique. D’une manière générale, tandis que je constate hic et nunc la réalité sensible au sens strict, je me représente un monde Welt
Weltlichkeit
monde
mondanéité
mundo
mundidade
mundanidade
worldliness
mundanidad
Olam hazé
dṛśyam
de choses qui, en d’autres lieux, existent en même temps qu’existent celles que je perçois, pourvu que ces dernières existent ; mais, comme je me représente aussi que ce monde, selon ses différents lieux, a un passé et un avenir, je dois dualité
dyade
duality
dualidad
dualidade
dois
two
deux
, pour mesurer correctement l’amplitude au moins théorique de la représentation dont, à cet instant, je dispose, tenir compte des êtres qui ont existé et n’existent plus, ainsi que des êtres qui n’existent pas mais qui, peut-être, existeront. Or, plus on remonte dans le passé et plus on prétend sonder ce qui est à venir, plus aussi la représentation s’avère fictive. Dans ces conditions, il est à propos de cerner d’aussi près que possible ce qui, existentiellement, est, sinon certain, du moins extrêmement probable, à savoir Wissen
saber
savoir
la réalité existentielle du sensible stricto sensu. Du point de vue du connaissant que je suis, réalisant la constatation originelle, une distinction nette s’impose donc entre, d’une part, ces choses que je perçois sensoriellement hic et nunc et qui prétendent exister et, d’autre part, tout le reste, que je me représente actuellement et qui n’est qu’un ensemble d’images liées de manière cohérente : ’souvenirs de ce que j’ai perçu par mes sens, au moins une fois dans mon passé, et imageries de ce que je n’ai jamais perçu par les sens mais que, cependant, je me représente existant ou relevant de l’existence. A l’ensemble bien Bien
agathon
agathón
Bem
Bom
Good
Bueno
lié de la réalité sensible au sens strict et de la représentation, je donne le nom de réalité sensible au sens large.

 II

Il y a, principalement, deux sortes d’objets sensibles stricto sensu : d’une part, les choses que je ne suis à aucun degré et, d’autre part, cette chose partiellement perçue que je suis et qui est impliquée dans mon activité Yin
Yang
passivité
activité
passif
actif
sensorielle, à savoir mon propre corps Körper
corpo
corps
cuerpo
body
Deha
au moyen duquel j’exerce mon activité sensorielle. D’un côté, ce corps qui est mien appartient, comme objet sujet
objet
sujeito
objeto
subject
object
Subjekt
Objekt
, à la réalité sensible stricto sensu, dont il est un élément permanent ; d’un autre côté, ce même corps fait partie de l’être Sein
Seyn
l’être
estre
o ser
seer
the being
be-ing
el ser
esse
sattva
sattā
-que-je-suis. Je le connais sensoriellement, comme je connais les autres corps, mais d’une manière évidemment plus intime. Toutefois, ce n’est qu’à l’instant où s’accomplit la constatation originelle que la connaissance connaissance
gnosis
intuition intellectuelle
gnôsis
connaître
conhecer
gnose
knowledge
know
conocer
conocimiento
conhecimento
jñāna
jnāna
jnana
que j’ai de mon corps acquiert une pénétration suffisante ; je vois mes mains qui touchent et palpent, je touche et palpe mes yeux qui voient ; j’entends le son de ma voix (dans le silence silence
silêncio
silencio
discrétion
sobriété
discrição
sobriedade
discretion
sobriety
sobriedad
, m’appelant et me provoquant, je prononce mon nom et je m’effare). Ordonné par mon corps, le champ de mes perceptions sensorielles, avec tout ce qu’il englobe, se nomme ici, car s’il est évident qu’ici est plus précisément le lieu où se trouve mon corps, il est vrai aussi que ce lieu n’est significatif que par rapport Beziehung
Bezug
Verhältnis
Weiter-reden 
relation
relação
relación
rapport
au champ de perception Wahrnehmung 
Vernehmen
perception
percepção
percepción
dont mon corps est le foyer. Et, à cet ici correspond un maintenant qui est l’instant présent d’une constatation dont le « contenu » comprend, notamment, ce que je connais effectivement par les sens.

Mon corps est un appareil sensoriel. Connaître par le moyen des sens, c’est, avant tout, connaître, au moyen du corps, des corps massifs diversement déterminés selon la diversité des sens engagés dans la perception : choses chaudes ou froides, résistantes ou élastiques, opaques ou translucides, ayant telle forme forme
eidos
eîdos
aspecto
perfil
aspect
, telle couleur couleur
cor
color
, telle sonorité, tel goût, telle odeur. Tout objet sensible stricto sensu est situé dans l’espace concret qu’ordonne mon corps. Mon corps lui-même, éprouvé comme étendu, définit un espace radical, un espace qui est la racine de cet espace concret au sein duquel je me meus et dont le contenu change anicca
impermanence
impermanência
changement
mudança
change
altération
alteração
modification
modificação
sans cesse. Tout objet sensible est un corps analogue à mon corps, et je le saisis directement comme tel à la faveur d’un acte acte
puissance
energeia
dynamis
intuitif de connaissance qui me le révèle là, devant moi, dans le mystère mystère
mysterion
mystères
mistério
mistérios
mystery
mysteries
de son altérité corporelle. L’espace concret n’est pas l’espace abstrait des figures géométriques, ni même l’espace mixte de la représentation ; l’origine Anfang
origine
começo
início
comienzo
origem
arche
Anfängnis
começar
iniciar
de l’espace concret est mon corps ; il se définit par rapport à lui et il mesure le champ de mes perceptions sensorielles hic et nunc — qui est vague, indéterminé apeiron
indéterminé
indeterminado
ilimitado
illimité
undetermined
unlimited
, indéfini, mais ordonné par rapport à mon corps.

 III

L’ensemble global de ce que je perçois par les sens, ici et maintenant, à l’instant où je me rassemble pour « réaliser » tout à neuf la constatation originelle, cet ensemble, dis-je, n’est pas un chaos informe de sensations ; c’est, au contraire, un tout intelligible intelligible
intelligibles
noeton
kosmos noetos
inteligível
inteligíveis
inteligible
inteligibles
et, par ailleurs, un tout à la fois familier et insolite. Il est insolite parce qu’il se présente à moi, à l’instant de la constatation originelle, comme si je le voyais pour la première fois ; mais il est familier parce que toute connaissance sensorielle, exercée avec conscience et attention, comme l’exige, pour être réalisée, la constatation originelle dont cette connaissance est un aspect, s’appuie sur l’acquis d’une représentation qui, toujours, la précède : représentation intelligible, cohérente, qui est un tout ordonné, chaque partie de ce tout soutenant avec les autres des relations définies ou que l’être pensant que je suis s’efforce de définir. Grâce à cette représentation, je déchiffre intelligiblement et sans effort le monde sensible stricto sensu qui s’offre à moi à chaque instant. La constatation originelle est compréhension de ce monde où je me trouve ; elle sanctionne un état de ma connaissance à l’égard de ce monde ; et, bien que cette connaissance soit fragmentaire et incertaine à maints points de vue darshana
doctrines
points de vue
, la constatation originelle enregistre à chaque instant le fait d’un savoir toujours déjà là dont je suis le détenteur.

Si, donc, la connaissance sensorielle est une connaissance intuitive, si elle est, d’une certaine manière, un simple simplicité
simplicidade
spimplicidad
simplicity
simple
simples
« regard » jeté sur les choses dont je constate l’apparence Scheinen
paraître
aparentar
parecer ser
aparência
seeming
Schein
apparence
semblance
existentielle, cette intuition intuition
intuitio
intuitus
intuição
intuición
ne se réalise toutefois d’une manière consciente qu’en liaison avec une représentation qui confère l’intelligibilité aux êtres ainsi intuitionnés ; chaque fois que je me rassemble pour « réaliser » la constatation originelle et, en particulier, pour prendre conscience de ce que je connais par le moyen des sens, comme je le fais à cet instant où je porte porte
porta
puerta
gate
door
les yeux sur ce qui m’entoure, je dispose d’un savoir « déjà là » grâce auquel je déchiffre instantanément ce qu’il m’est donné de connaître et, par là même, de reconnaître.

 IV

Pour Kant Kant Emmanuel Kant (Immanuel en allemand), philosophe allemand , l’espace et le temps sont des formes a priori de l’expérience expérience
aisthesis
experiência
sensação
impressão
impression
impresión
sensación
sensation
sentience
vāsanā
intuitive. « Au moyen, dit-il, de cette propriété de notre esprit esprit
espírito
spirit
mente
mind
manas
mental
, qui est le sens extérieur innen
intérieur
interior
inner
außen
aussen
extérieur
exterior
outer
Innenseins
être intérieur
ser interior
interiority
antaratva
, nous nous représentons des objets comme étant hors de nous et placés dans l’espace (...). L’espace n’est autre chose que la forme de tous les phénomènes des sens extérieurs, c’est-à-dire la seule condition subjective de la sensibilité sous laquelle soit possible pour nous une intuition extérieure. » Quant au temps : « Il n’est autre chose que la forme du sens interne, c’est-à-dire de l’intuition de nous-mêmes et de notre état intérieur. En effet, il ne peut être une détermination des phénomènes extérieurs ; il n’appartient ni à une figure, ni à une position ; mais il détermine le rapport des représentations dans notre état intérieur... »

Mais, je me le demande, et pour autant que je comprenne, n’y a-t-il pas, ici, confusion entre, d’une part, l’espace et le temps, tels qu’ils nous sont donnés dans l’expérience sensible chaque fois que s’accomplit la constatation originelle hic et nunc et, d’autre part, l’espace et le temps envisagés comme structures d’une représentation en l’absence de laquelle il est très vrai que la réalité sensible stricto sensu n’aurait pas de sens ? Deux choses doivent être ici bien prises en considération. Premièrement qu’il est vrai — parce que cela est — que l’intuition des choses sensibles requiert, pour que la réalité sensible au sens strict ait un sens intelligible, une représentation toujours déjà là qui, avec ce que je perçois hic et nunc, définit la réalité sensible au sens large ; et, de ce point de vue, cette représentation est toujours antérieure à mon intuition hic et nunc des choses sensibles. En second lieu, qu’il est vrai aussi que l’espace et le temps qui sont intuitionnés à l’instant de la constatation originelle — maintenant et ici — ne sont pas l’espace et le temps de la représentation dans la mesure où je me trouve corporellement inscrit dans la réalité sensible stricto sensu dont ma présence Anwesenheit
présence
parousia
presença
presence
parusía
corporelle et mouvante détermine à chaque instant l’amplitude. A cet égard, l’intuition de la réalité sensible est antérieure à la représentation, en ce sens très précis que, en l’absence de toute intuition première du sensible, il n’y aurait pas de représentation — celle-ci étant toujours représentation du sensible. Et, cependant — et comment concilier ces aspects contradictoires ? — il demeure paradoxalement vrai qu’une certaine représentation, donneuse d’intelligibilité, est toujours antérieure à toute perception intuitive du sensible.

Ce que l’intuition de la réalité sensible stricto sensu révèle avant tout au sujet connaissant, c’est le mystère de l’altérité, par rapport au corps que je suis, des corps que je perçois par les sens. La constatation originelle me révèle que je suis corps parmi d’autres corps, ce que, d’un certain point de vue, je n’ai jamais ignoré, sans doute, mais dont il était nécessaire que je prisse nettement conscience. Je suis corps parmi d’autres corps, et en relation avec ces corps. L’accent ayant été ainsi placé avec force sur le fait primordial, dans l’intuition du sensible stricto sensu, d’une altérité qu’il faut bien appeler existentielle — car, si j’existe corporellement, alors aussi ces autres corps existent — il est aussitôt permis de reconnaître que cette altérité se manifeste « maintenant » et « ici », je veux dire : en raison de l’espace concret et du temps concret. Dans cette mesure, peut-on affirmer que l’espace et le temps sont des conditions a priori de l’esprit en l’absence desquelles l’intuition « esthétique » (aisthete, celui qui perçoit par les sens) ne pourrait s’exercer ? Ne sont-ils pas plutôt (en liaison étroite d’ailleurs avec la représentation des modes existentiels inhérents à l’altérité) objets immédiats de cette intuition ? Et est-il exagéré de dire, dans ces conditions, que celui qui professe l’apriorisme kantien est incapable de saisir, pour ce qu’elle est, l’altérité existentielle (pourvu que moi-même j’existe corporellement), incapable de distinguer la sensation de la représentation, l’espace et le temps concrets de l’espace et du temps représentés ?

En tant que révélatrice d’objets sensibles, la constatation originelle est l’expérience vivante, toujours renouvelée, des rapports existentiels que l’être corporel que je suis soutient avec d’autres êtres corporels. Dès lors, que peut signifier l’expression kantienne selon laquelle ces objets, hic et nunc, sont « hors de moi » ? Qu’est-ce que cette extériorité ? Ce dont j’ai la sensation (aisthema) hic et nunc, parce que je le perçois, n’est pas la même chose que ce que je me représente ; et, ensuite, il n’est pas « hors de moi », puisque, au contraire, corporellement, je suis « dedans ». Mon corps est un corps analogue à ces corps autres que lui. Si ces corps sont « hors de moi », que dirai-je de mon corps ? Qu’il est « hors de moi » ? Mais il n’est ni « hors de moi » ni « en moi » ; selon les apparences qu’ici je ne repousse pas, il est moi-même dans l’unité Einheit
unité
unidade
unidad
unity
vivante de l’expérience existentielle ; et c’est d’une manière analogue, dans cette même unité vivante, que les autres corps, hic et nunc révélés, ne sont ni « en moi » ni « hors de moi », mais « autres que moi ».


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