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La mystique d’Angelus Silesius

Angelus Silesius - Le milieu et la formation spirituelle

Henri Plard

jeudi 11 octobre 2007

honnêteté
honestidade
honesty
honneur
honra
honradez
honor
honour
retitude
retidão

Peut-être est-il paradoxal de demander le secret d’une époque, d’une âme âme
psyche
psukhê
alma
soul
atman
ātman
humaine, à l’œuvre la plus résolument « inactuelle » qui fut jamais. Le Pèlerin chérubinique ignore le monde Welt
Weltlichkeit
monde
mondanéité
mundo
mundidade
mundanidade
worldliness
mundanidad
Olam hazé
. Celui qui, maintenant encore, l’ouvre et le lit, ne sait pas le pourquoi de ce silence silence
silêncio
silencio
discrétion
sobriété
discrição
sobriedade
discretion
sobriety
sobriedad
, si c’est indifférence, manque de courage, ou refus hautain ; mais on ne peut échapper à cette brusque impression expérience
aisthesis
experiência
sensação
impressão
impression
impresión
sensación
sensation
sentience
d’éloignement du monde ; certes, c’est le vent des sommets, le vent de l’Esprit esprit
espírito
spirit
mente
mind
manas
mental
qui passe à travers ces pages, froid et pur. Angélus Silesius ne connaît pas plus les misères de son fils
filho
hijo
son
temps que celles du nôtre ; il n’a pas l’effort douloureux de Jakob Böhme, qui, homme Mensch
homme
être humain
ser humano
human being
homem
hombre
the man
anthropos
hommes
humanité
humanity
état humain
estado humano
human state
du commun soumis aux tristesses d’une existence Existenz
existence
exister
existentia
existência
existencia
bios
banalement quotidienne, veut les intégrer à sa pensée denken
pensar
penser
think
pensamento
pensée
pensamiento
thinking
et trouver quel rapport Beziehung
Bezug
Verhältnis
Weiter-reden 
relation
relação
relación
rapport
ont avec Dieu Gott
Dieu
Deus
God
Dios
theos
cette guerre guerre
guerra
war
, cette famine à Görlitz, et les luttes religieuses, et l’orgueil orgueil
hyperephanía
des pasteurs luthériens ; de tout cela, le Pèlerin chérubinique, né en 1651, quelques années après la guerre de Trente Ans, dans un pays dévasté, ne dit pas un mot Wort
mot
palavra
palabra
word
Worte
rema
parole
mot
mots
. Comment s’en étonner, quand son auteur refuse même d’être Johann Scheffler ? Il se dérobe au lecteur, il lui refuse tout ce qui en lui-même n’a pas valeur Wert
valeur
valor
value
Werte
valeurs
valores
values
valioso
valuable
tesouro
treasure
trésor
d’éternité aion
aiôn
éon
éternité
eternidade
eternity
eternidad
. Il veut être « le pèlerin chérubinique », l’homme marchant vers Dieu par la connaissance connaissance
gnosis
intuition intellectuelle
gnôsis
connaître
conhecer
gnose
knowledge
know
conocer
conocimiento
conhecimento
angélique et plus qu’angélique. S’il est Silésien, — « Angélus Silesius » —, on peut dire, sans excès de subtilité, qu’il se sent lié à la Silésie éternelle ; non, spécialement, à la mosaïque de principautés disputées entre les influences locales et le pouvoir possibilité
potentialité
Toute-Possibilité
pouvoir
poder
power
impérial qu’elle était au XVIIe siècle, mais à la terra Terre
Terra
Earth
Tierra
Gea
Khouen
mystica par excellence arete
excellence
vertu
vertue
virtude
virtue
virtud
de l’Allemagne, le pays où l’aventure Geschehen
aventure
provenir
desenlace
acontecer
occurrence
geschehen
avoir lieu
se produire
advenir
advir
avénement
du héros de Gerhart Hauptmann, « l’idiot en Christ » Emmanuel Quint, est vraisemblable — et vraie — puisqu’à la fin Ende
la fin
o final
o fim
el fin
finalité
finalidade
finalidad
the end
the goal
purpose
propósito
telos
télos
meta
du XVIIe siècle son compatriote Quirinus Kuhlmann s’est pris pour le Christ revenu sur terre et a péri sur le bûcher, à Moscou, pour cette folie. Johann Scheffler est « Silesius » comme Jakob Böhme ou Hauptmann, au-delà du temps.

Pourtant, il serait injuste envers le XVIIe siècle, injuste envers Johann Scheffler, de ne pas reconnaître que les vers du Pèlerin chérubinique témoignent de leur réalité Bestand
Grundbestand
Realität 
réalité
realité fondamentale
réalité subsistante
real
réel
realidad
realidade
essentielle : ils expriment leur être profond, ils en excluent tout élément contingent et temporel Zeitlichkeit 
zeitlich
temporellité
temporel
. Il y avait dans le XVIIe siècle allemand une recherche Untersuchen
rechercher
recherche
investigar
investigação
investigación
investigation
anvīksikī
anviksiki
de Dieu éparse, qui, en Silésie plus que partout ailleurs, éclatait soudain en mouvements populaires : visions d’extatiques, rêves d’un royaume de Dieu sur terre, sectes obscures aux doctrines darshana
doctrines
points de vue
étranges, persécutées par les pouvoirs qui craignaient de voir se reproduire le mouvement Bewegung
mouvement
movimento
movimiento
motion
kinesis
anabaptiste du siècle précédent, avec ses revendications sociales et ses conséquences sanglantes. Schwenkfeldiens, calvinistes dissidents, ils s’appuient sur toute une tradition diadosis
tradition
tradição
tradición
populaire allemande, celle d’une religion Religion
religion
religião
religión
intérieure, d’une parole de vie Leben
vie
vida
life
zoe
opposée à la lettre sèche et aux œuvres, monnaie dont l’homme paie son salut salut
salvação
salvación
salvation
σωτηρία
σωτηρ
soteria
soter
 : ils ne veulent plus vivre en pécheurs, pardonnes mais toujours pécheurs, comme le voulait le luthéranisme orthodoxe ; ils revendiquent dès cette terre ce que saint sainteté
santidade
sainthood
saint
santo
Heiligkeit
holiness
santidad
Paul appelle « la liberté Freiheit
liberté
liberdade
freedom
liberdad
eleutheria
svātantrya
Atiguna
glorieuse des enfants de Dieu ». De telles aspirations ont soutenu la Réforme à ses débuts ; elles se retournent au XVIIe siècle contre un luthéranisme épuisé, une caste lignage
linhagem
lineage
race
raça
caste
casta
de pasteurs nourris de culture scolastique, de théologie teologia
théologie
teología
theology
θεολογία
aristotélicienne, orgueilleux de leur savoir Wissen
saber
knowledge
savoir
, hautains avec les fidèles et plats devant les puissances, les marchands du Temple, marchands, non de pigeons, mais d’âmes, dont parle Abraham von Frankenberg.

Ce mouvement, dont les origines sont anciennes dans la religiosité allemande, prend au XVIIe siècle des formes particulières. C’est le siècle des petits centres de culture, d’un caractère volontiers aristocratique, fermés et isolés, poursuivant chacun de leur côté leur effort littéraire propre : sociétés pour la réforme de la langue Sprache
língua
langue
lengua
linguagem
language
langage
lenguaje
allemande, groupes de poètes bourgeois. La vie religieuse n’échappe pas à cette forme forme
eidos
eîdos
aspecto
perfil
aspect
, qui est celle de la vie spirituelle de l’époque dans son ensemble. Certes, ces cercles sont liés aux mouvements populaires, mais ils ont tendance tendance
tendência
tendency
qualité
qualidade
calidad
quality
attribut
atributo
atribute
guna
gunas
à perdre ce contact pour n’être plus que des sociétés ésotériques, où des initiés cultivent une sagesse sophia
sagesse
sabedoria
wisdom
sabedoría
σοφία
Sage
Sábio
divine divin
divinité
divino
divindade
divindad
divine
divinity
Godhead
, et la cherchent dans mille ouvrages de mystique mysticisme
misticismo
mysticism
μυστικός
mystikos
místico
místicos
mystic
mystique
, d’alchimie, de science Wissenschaft
science
sicences
ciência
ciências
ciencia
ciencias
episteme
επιστήμη
epistêmê
secrète. Ce n’est pas toujours orgueil ou pédantisme : les pasteurs veillent sur eux, et travaillent, autant qu’ils le peuvent, à les isoler dans la vie religieuse allemande ; ils soulèvent parfois la population contre eux ; et la position de ces cercles, vis-à-vis des autorités, est singulièrement délicate. Le Pèlerin chérubinique est né dans l’un L'Un
hen
hén
Uno
the One
d’entre eux, dont le centre centre
centro
center
fut, entre 1630 et 1650 environ, un gentilhomme de vieille noblesse silésienne, Abraham von Frankenberg. Né en 1593, il avait bien Bien
agathon
agathón
Bem
Bom
Good
Bueno
connu Böhme, dans les dernières années de sa vie, et s’était fait son éditeur, son biographe et son disciple zélé. C’était un timide, ennemi de la foule, indifférent aux honneurs et aux soucis du monde, instinctivement éloigné de toute religion constituée ; il passait la plus grande partie de sa vie retiré dans son château de Ludwigsdorf, ou en voyage, visitant à l’étranger les sectes d’esprit analogue, faisant imprimer les œuvres de Böhme, éternel étudiant, écrivant peu et annotant beaucoup. Son esprit manquait d’originalité ; il était plutôt un compilateur aux vues un peu étroites, perdu dans des spéculations étranges sur la structure Struktur
structure
estrutura
struktural
structural
estrutural
du monde, où des rêveries hermétiques se mêlaient à la science la plus moderne. Mais ces faiblesses ne l’ont pas empêché de se dévouer bravement dans la peste de 1634, où sa science médicale vint en aide aux malades. Surtout, il était de caractère affable, toujours prêt à soutenir les débutants dans la vie spirituelle, à les mettre en rapport, à leur indiquer quelque règle morale ou quelque lecture profitable. Autour de lui, on voit se grouper pendant une vingtaine d’années quelques personnes dont le nom revient sans cesse dans la vie de Johann Scheffler : fonctionnaires des principautés silésiennes, hommes politiques, dans un très petit monde, ou bourgeois cultivés ; professeurs au collège de Breslau, érudits et pleins d’ambition littéraire, qui se préoccupent de renouveler la poésie allemande, mais fréquentent volontiers les « spirituels » silésiens ; médecins que leur profession amène à étudier l’homme et la nature nature
physis
phusis
phúsis
natura
natureza
naturaleza
, à chercher, comme le faisait Frankenberg, au-delà des guérisons, les structures métaphysiques qui expliquent l’action action
praxis
agir
atuar
ação
act
acción
prattein
des plantes et des sels sur le corps Körper
corpo
corps
cuerpo
body
Deha
humain. Conversations, lettres, échanges de poèmes et de lectures : c’est toute une fermentation intellectuelle, à la fois religieuse et littéraire, de caractère original. Les pasteurs luthériens suspectent ces amis de Frankenberg ; les catholiques, qui s’infiltrent en Silésie à cette même époque, essaient d’utiliser pour leurs fins cette inquiétude Sorge 
souci
cura
preocupação
care
cuidado
merimna
sollicitudo
inquiétude
inquietude
inquietud
unquiet
unquietness
religieuse. Tout ce monde, si loin de nous, si difficile à imaginer, dans son isolement Einzelnhet
singularité
singularidade
singularity
singularidad
individuality
individualidade
individualidad
individuation
individuação
individu
indivíduo
individuum
individual
vereinzelt
isolé
Vereinzeltung
isolement
Vereinzelung
esseulement
singularização
créature
criatura
creature
personne
pessoa
person
et sa recherche d’un savoir souvent bizarre, vit encore pour nous dans les écrits du cercle cercle
círculo
circle
circonférence
circunferência
qui en traduisent l’esprit : les Sexcenta monodisticha de Czepko, et surtout le Pèlerin chérubinique de Johann Scheffler. Mais Czepko et Schef-fler étaient plus que l’écho d’un conventicule ; ils dépassent infiniment, par la portée de leurs spéculations, les études pédantes, le savoir encyclopédique de leurs amis. Eux s’élèvent jusqu’à ’Dieu, directement ; et, là où Czepko continuait à mener, malgré tout ,1a viet normale d’un fonctionnaire silésien, Scheffler, tempérament ardent, a senti sa pensée comme un engagement de son existence. Il y a eu en lui, non seulement une recherche mystique, mais un effort cruel pour dépasser la mystique et atteindre, dans sa vie, à la perfection perfection
perfeição
perfección
entelecheia
de l’humilité humilité
tapeinophrosyne
humble
humiliation
humildade
humilidad
Reconnaître la grandeur du Soi, du "Je Suis".
. Scheffler n’est pas seulement le dernier mystique allemand, le frère spirituel des médiévaux ; il a lutté avec sa pensée, il a senti profondément ce qu’elle exigeait de lui en ce monde concret, dans la Silésie de 1657. Sa pensée, intemporelle, l’a ramené dans le temps Zeit
le temps
o tempo
the time
el tiempo
chronos
kala
, vers les troubles religieux et la propagande catholique. Il a dépouillé l’indécision pratique praktike
prática
práticas
pratique
pratiques
et l’isolement religieux du cercle de Frankenberg ; victoire sur lui-même, plus dure que toutes les victoires sur un monde qui ne l’a jamais attiré ; elle semble une défaite, un effondrement, et pourtant, jamais Johann Scheffler n’est plus haut que dans la souffrance douleur
dor
dolor
pain
lype
souffrance
sofrimento
sofrimiento
suffering
solitaire de ses dernières années.

Décadence ou dépassement ? Toute sa destinée est sous le signe semeion
signe
miracle
sinal
milagre
signal
miracle
de cette question Frage
fragen
question
questão
questionner
questionar
pergunta
perguntar
pregunta
preguntar
. Était-ce un affaiblissement ou une spiritualisation qui fit de Johann Scheffler le dernier-né d’une forte race bourgeoise ? Dans sa famille maternelle, les Hennemann ou Helmann, on n’a guère souffert, avant lui, des angoisses spirituelles. Ce sont des sénateurs, des dignitaires de Breslau ; son grand-père, Johann Hennemann (1555-1614), médecin de Rodolphe II au Hradschin, fut peut-être alchimiste, mais nous ne connaissons de lui que des travaux travail
travaux
tâche
labeur
trabalho
labor
trabajo
tarefa
task
purement médicaux sur la peste et la phtisie. Johann Scheffler est bien le descendant de ces Hennemann ; lui aussi a été médecin, sans que nous sachions dans quelle mesure il avait conscience Gewissen
conscience
consciência
conciencia
consciencia
Bewusstsein
Bewußtsein
consciencidade
consciousness
conscient
purusârtha
de suivre ainsi une tradition familiale. De son père, Stanislas Scheffler (1562-1637), un vieux soldat des guerres de Pologne, anobli en 1597 et retiré à Breslau en 1610, il n’a tenu sans doute qu’un penchant à la colère colère
orge
rancoeur
hostilité
animosité
inimitié
méchanceté
qui valut au vieillard une admonition de la municipalité de Breslau. Mais Johann Scheffler était d’origines patriciennes, d’une riche caste de marchands, liés entre eux par les mariages et les amitiés, occupant des charges municipales, orgueilleux de leur situation supérieure. Il souffrira plus tard, dans sa fierté d’homme, des attaques protestantes contre lui, « fils de parents nobles d’origine Anfang
origine
começo
início
comienzo
origem
arche
Anfängnis
começar
iniciar
honorable », comme il le dira. Nous entrevoyons à peine la physionomie d’une mère mère
mãe
mother
madre
dont Johann Scheffler dut beaucoup tenir : orpheline à quatorze ans, mariée à vingt-quatre quatre
quaternité
quaternidade
cuatro
cuaternidad
four
quaternity
fourfoldness
avec un sexagénaire emporté, mère de trois trinité
trois
triade
ternaire
trindade
três
tríade
ternário
trinity
three
triad
Trimûrti
Trimurti
enfants dont l’un deviendra fou, l’autre mourra jeune, elle vécut parmi les deuils familiaux, les colères de son mari, puis les soucis du veuvage — enfants à élever, biens à administrer ; et le registre de l’église qui note son décès en 1639 dit qu’elle mourut : « en la trente-neuvième année de sa pénible vie ». Une telle parole de pitié étonne dans un acte acte
puissance
energeia
dynamis
officiel. Sans cloute, comme l’a dit M. Ellinger, fut-elle de santé délicate, nerveuse, usée avant l’âge par une existence sans joie joie
alegria
alegría
happiness
satisfaction
satisfação
satisfacción
contentement
contentamento
contentamiento
euthymia
ananda
béatitude
. Sans doute aussi son fils tint-il d’elle une mélancolie qui apparaît dès sa jeunesse. Un mois avant la mort Tod
mort
morte
muerte
death
thanatos
mourir
morrer
die
morir
de sa mère, il entrait à l’Elisabethanum, un gymnase que fréquentaient les fils de familles patriciennes. Il fut un enfant grave, passionné pour l’étude, vite habile à manier l’alexandrin allemand, avec cette fougue dans l’amitié qui accompagnera et éclairera toute ;son existence. Sa première passion Leidenschaft
passion
paixão
pathos
passión
rāga
rajas
fut le renouveau de la poésie allemande, idéal des cercles opitziens, incarné dans son professeur guru
enseignant
professeur
maître
mestre
professor
et ami Christoph Köler. Il vit comme tous les écoliers allemands d’alors, jouant son rôle dans des représentations scolaires, composant pour fêter Köler ou pleurer un ami des vers hyperboliques, à la mode du temps, où s’étalent naïvement sa maîtrise formelle de la versification opitzienne et son érudition classique. Rien n’annonce encore un trouble religieux quelconque. Ce n’est qu’un enfant très doué, à l’esprit souple, « ad summa quaeque natus », selon la formule de Christoph Köler, mais encore tout intellectuel. Mais il est déjà surnommé « Angélus », sans doute par ses camarades ; il a déjà un éloignement du monde, une tristesse tristesse
lype
tristeza
sadness
grief
sorrow
qu’expliquent la mort de ses parents et la maturité précoce de son intelligence intelligence
inteligência
inteligencia
. Lorsqu’il commence à Strasbourg, en 1643, le cycle de ses années d’université, c’est une nature délicate, prête à souffrir et à s’enthousiasmer.

Très vite, il se dégage des influences qui avaient agi sur lui auparavant, choisit sa voie, quitte Strasbourg où Köler avait voulu l’aiguiller vers l’étude des sciences politiques, mais où la médecine était mal Übel
Böse
mal
evil
maligno
malefic
the bad
kakos
enseignée, entre à l’université de Leyde en 1644. Il suivait ainsi la coutume des étudiants de son pays. Avant et après Scheffler, bien des Silésiens ont été attirés par la grande université hollandaise, et l’un d’eux nous a laissé dans son autobiographie une vive image image
imagem
imagen
imaginação
imagination
kalpanā
de la ville, avec ses nombreuses églises, ses canaux d’où montent les brouillards d’automne, et la campagne hollandaise alentour ; et de la vie universitaire, animée par les rivalités entre professeurs — l’aristotélicien Stuart contre Heereboord, fougueux cartésien — et, moins intellectuelles, les’ rixes entre les élèves. C’est là que Scheffler s’initia à une spéculation philosophique qui devait marquer le Pèlerin chérubinique. Il a alors vingt ans, est passionnément intellectuel, et trouve à Leyde des maîtres illustres, une bibliothèque d’université riche et complète, des cours capables de satisfaire son avidité de savoir. Mais n’est-il encore question que de « libido sciendi » ? C’est, à ce moment, selon son propre témoignage, que s’éveille en Scheffler l’inquiète flamme religieuse de toute son existence. La Hollande était le pays des sectes et de la liberté intellectuelle ; c’est là que Frankenberg vient faire éditer Böhme. Scheffler a certainement connu la secte des Mennonites, anabaptistes apaisés, qui se réunissaient en conventicules, sans pasteurs ni organisation ecclésiastique, pour prier euche
prier
oraison
prière
orar
oração
prece
pray
prayer
oración
et chanter ensemble, et prêcher prêcher
kérygme
kêrugma
kêrygma
κῆρυγμα
κῆρυξ
selon que l’Esprit les poussait. On ne sait comment exactement leurs doctrines sont parvenues à Scheffler ; mais, comme il se trouvait des Mennonites jusque dans l’Université, comme les livres de Böhme, selon la formule de Scheffler, « couraient le pays » à cette époque, il n’y a rien d’étonnant â ce que Scheffler ait connu, et le mouvement mennonite, et les œuvres du « Philosophus teutonicus ». C’est un moment de crise dans la vie intérieure de Scheffler. Il a déjà parcouru, à vingt et quelques années, le cercle des connaissances humaines, comme un jeune Faust du XVII" siècle. Il connaît la médecine, le droit, la philosophie Philosophie
philosophy
filosofia
filosofía
φιλοσοφία
philosophia
, et sans doute tout cela n’est pas encore assez pour son esprit trop mobile. Son trouble est, à son origine, tout intellectuel, mais les sciences l’amènent peu à peu aux questions dernières. Toute sa vie, il a gardé le sens de l’essentiel, de l’unité Einheit
unité
unidade
unidad
unity
spirituelle à laquelle on ne parvient qu’en dépassant le monde du multiple Vielfalt
Mannigfaltigkeit
multiplicité
multiplicidade
multiplicidad
multiple
múltiplo
multiplicity
dez mil
ten thousand
dix mille
 ; ainsi, dans sa soif de savoir, il cherche alors la vérité aletheia
alêtheia
veritas
vérité
truth
verdad
verdade
Wahrheit
une qui contiendrait toutes les autres. Cartésianisme, stoïcisme, doctrines ésotériques ou « théologie vivante » ? Nombreuses sont les voies qui s’ouvrent à Scheffler, sans qu’il ait en lui une certitude Gewißheit
Gewissheit
certitude
certeza
certainty
certus
religieuse pour le guider sûrement. Ses critiques postérieures contre le luthérianisme prouvent qu’il n’a jamais été un protestant profond ; il ne voit dans le protestantisme qu’un corps de dogmes et une éthique, non une foi
foi
faith
pistis
. Jusqu’à ces années de Leyde, l’ardeur de sa nature s’était portée vers des activités purement intellectuelles, vers ses études ; maintenant, il ne peut plus rester indifférent aux problèmes religieux qui se posent à lui. Il « s’éveille », pour employer à l’avance le terme piétiste, et se trouve sans certitude, tenté par les opinions les plus diverses, indécis, attiré par la doctrine doctrine
doutrina
canon
cânone
de l’inspiration inspiration
inspiratio
inspiração
inspiración
directe par l’Esprit, mais inquiété par la fragilité qu’il sent à la base d’une telle position. Cet instable est à la recherche d’une vérité solide. Il formulera plus tard un dilemme dont il prend sans doute conscience alors, en ces années de réflexion : ou une autorité ecclésiastique qui ne se fonde sur rien, ou une liberté spirituelle absolue, celle du Mennonite et de Jakob Böhme. Et comment cette dernière attitude ne l’aurait-elle pas tenté ? D’autres génies religieux de son siècle sont passés par ce même stade. Rembrandt) et Spinoza, eux aussi, ont fréquenté les mêmes conventicules que Johan Scheffler ; mais ils ont trouvé leur vérité intérieure plus vite que le Silésien qui, près de dix années encore, va s’interroger et hésiter, pour aboutir à la soumission sous la discipline de la seule Église universelle. Là où Rembrandt et Spinoza résolvent le dilemme protestant par la conquête d’une vérité si haute, si lumineuse qu’il ne peut y avoir posséder
avoir
possuir
ter
possess
posuir
de doute en sa présence Anwesenheit
présence
parousia
presença
presence
parusía
, Scheffler cherche, pendant des années, à fonder sa foi dans sa vie et sa pensée ; à Leyde, peut-être connaît-il déjà le catholicisme ; mais il est certain que commence alors la pensée fiévreuse d’où est né le Pèlerin chérubinique, et qui l’amènera enfin, par un dernier dépassement, à se dépouiller de la pensée pour agir dans l’Église.

Pour le moment, il ne jaillit aucune certitude, aucune vie nouvelle de cette crise religieuse. A Padoue où il termine ses études, de 1647 à 1649, il n’est qu’un étudiant parmi les autres, nullement isolé de la vie universitaire, prenant part, à l’intérieur innen
intérieur
interior
inner
außen
aussen
extérieur
exterior
outer
Innenseins
être intérieur
ser interior
interiority
antaratva
de la « nation germanique » qui groupait les étudiants allemands, à une révolte des « novitii » contre les anciens, passant son doctorat de médecine et de philosophie le 9 juillet 1648, d’une façon si brillante qu’il surpasse même les espoirs qu’avait donnés à ses maîtres une supériorité intellectuelle déjà reconnue. Il a obtenu le grade de docteur « avec les plus hauts honneurs particuliers, ce dont j’ai des témoins qui vivent encore », comme il le rappellera plus tard avec fierté. Pourtant, s’il écrit à la même époque, dans l’album d’un camarade, « Mundum pulcherrimum nihil », n’est-ce pas un signe que toute cette gloire Alléluia
Alleluia
Hallelujah
haleluya
ἀλληλούϊα
αλληλούια
Aleluia
louvor
louange
praise
glória
gloire
glory
universitaire l’a déjà lassé ? Le jeune docteur qui retourne à Breslau, après six ans d’absence, semble prêt à y prendre sa place Ort
lieu
lugar
location
locus
place
parmi le patriciat de la ville. Il a la tristesse d’y voir mourir sa sœur Magdalena, mariée, jeune et de santé fragile à un médecin vieillissant, Tobias Brückner, et qui a sans doute connu la même existence terne et douloureuse que sa mère. Mais c’est son beau beleza
belo
beauté
beau
beauty
belleza
-frère qui lui fait obtenir le poste de médecin du duc d’Oels, malgré son extrême jeunesse et son manque de pratique médicale. Ce sont les « honneurs princiers » qui s’ouvrent à lui, mais son ambition n’est pas ordinaire. Il emporte à - Oels un monde de problèmes intérieurs, scruté avec l’ardeur nerveuse et la pénétration intellectuelle des difficultés qui lui est propre. Plus que sa profession, la recherche religieuse va absorber à Oels la riche intelligence qu’ont éveillée ses années d’université. Et pour diriger son caractère hésitant, son esprit souple, il va trouver à Oels son grand ami, Abraham von Frankenberg. Déjà, au cours de sa jeunesse, s’est révélé le trait dominant de sa nature : il comprend admirablement ce qu’il étudie son esprit est d’une vivacité extraordinaire, mais il lui faut, hors de lui, un appui moral, un ami qui le guide, un exemple à suivre. Seul, il s’épuise en spéculations, hésite et reste incertain. Il est intellectuel, mais trop épris de perfection pour se contenter des joies pures de l’esprit. Son amitié avec Frankenberg est le premier pas sur une voie douloureuse qui l’amènera, de la pensée audacieuse et solitaire, à l’humilité de l’action dans les rangs de l’Église militante.