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Baudelaire et Joseph de Maistre

Vouga : LE SACRIFICE ET LA PRIÈRE

Daniel Vouga

samedi 22 mai 2010

honnêteté
honestidade
honesty
honneur
honra
honradez
honor
honour
retitude
retidão

III - LE SACRIFICE sacrifice
sacrifício
sacrificio
vidhema
ET LA PRIÈRE euche
prier
oraison
prière
orar
oração
prece
pray
prayer
oración

Je sais que la douleur douleur
dor
dolor
pain
lype
souffrance
sofrimento
sofrimiento
suffering
est la noblesse unique. Baudelaire, Bénédiction.

Maistre peut dire, après Plutarque : « L’occasion ne fait pas le méchant, elle le manifeste » (IXe Entretien). Il n’en admet pas moins implicitement que la réité peut demeurer latente ou s’extérioriser en actes et devenir culpabilité Schuld
dette
faute
dívida
deuda
guilt
debt
culpabilité
, puisqu’il parle parfois de justes, parfois même d’innocents. Dès lors, proclamer que le mal Übel
Böse
mal
evil
maligno
malefic
the bad
kakos
physique, que la guerre guerre
guerra
war
, par exemple, est un châtiment, cela ne résout le problème que d’un point de vue Sicht
vue
visão
seeing
visión
opsis
absolu Absolu
Absoluto
Absolute
Absoluteness
Bhairava
Paramaśiva
qui risque fort de ne pas satisfaire ses contradicteurs ; c’est aussi refuser tout mérite et toute efficacité à la vertu arete
excellence
vertu
vertue
virtude
virtue
virtud
, c’est, je l’ai fait remarquer déjà, nier la responsabilité Überantwortung 
remis à
responsabilidade
being delivered over
entrega a sí mismo
responsability
responsabilité
de l’homme Mensch
homme
être humain
ser humano
human being
homem
hombre
the man
anthropos
hommes
humanité
humanity
état humain
estado humano
human state
. Loin donc de s’arrêter sur ce trop fameux tableau de la guerre, il faut chercher ailleurs, soit avant, soit après, au gré des « entretiens », de quoi le compléter.

Au début du IV Entretien, le Comte fait une déclaration — on l’oubliera ensuite parce que le Chevalier a l’imprudence de citer Voltaire — qui introduit de loin la vraie question Frage
fragen
question
questão
questionner
questionar
pergunta
perguntar
pregunta
preguntar
 : « Les supplices n’étant rendus nécessaires que par les crimes, et tout crime étant l’acte acte
puissance
energeia
dynamis
d’une volonté voluntas
volonté
vontade
voluntad
volition
the will
icchā
libre, il en résulte que tout supplice pouvait être prévenu. J’ajoute même qu’après qu’il est commis, le châtiment peut encore être prévenu de deux dualité
dyade
duality
dualidad
dualidade
dois
two
deux
manières : car d’abord les mérites du coupable ou même ceux de ses ancêtres peuvent faire équilibre à sa faute ; en second lieu Ort
lieu
lugar
location
locus
place
, ses ferventes supplications ou celles de ses amis peuvent désarmer le souverain ». Si la première phrase se borne à dépeindre l’innocence intégrité
integridade
integridad
integrity
innocence
inocência
innocentia
— relative — qui réside dans l’abstention (laquelle toutefois implique la tension d’une volonté libre), la seconde laisse prévoir les deux voies d’action action
praxis
agir
atuar
ação
act
acción
prattein
positive qui permettent de remédier à la culpabilité. Je dis : laisse prévoir, parce qu’il s’agit seulement ici d’ébauches de ce qui est, pour Maistre, vraiment important. La compensation de ses fautes, en effet, par ses propres mérites ou par ceux de ses ancêtres n’est sans doute pas négligeable (et Maistre lui-même est manifestement trop attaché d’une part à sa propre droiture, d’autre part au principe Principe
arche
arkhê
princípio
Princípio
Principio
Principle
de l’aristocratie héréditaire pour la négliger) ; mais elle n’offre pas l’intérêt surnaturel de la réversibilité. Et quant à la supplication, pour soi-même Selbst
soi-même
Soi
si mesmo
Self
si mismo
A non-personal, all-inclusive awareness.
ou pour ses amis, elle tire toute sa valeur Wert
valeur
valor
value
Werte
valeurs
valores
values
valioso
valuable
tesouro
treasure
trésor
d’être l’image image
imagem
imagen
imaginação
imagination
kalpanā
, la « figure » de la prière qui implore ou qui intercède.

Mais il faudra attendre jusqu’au VIIIe Entretien pour que la conversation revienne sur la réversibilité et précise les vues de Joseph de Maistre de Maistre Comte Joseph de Maistre (1753 - 1821), homme politique, philosophe, magistrat, historien et écrivain savoyard.  ; encore y sont-elles incomplètement exposées, et faut-il ajouter aux Soirées un texte assez bref intitulé Eclaircissement sur les sacrifices.

Maistre n’a aucune raison pour s’attarder longuement sur le dogme même de la réversibilité, dont le mécanisme, si j’ose dire, lui paraît évident. Il se contente d’en donner par deux fois la définition, en une formule qui se répète à peu près identique à la fin Ende
la fin
o final
o fim
el fin
finalité
finalidade
finalidad
the end
the goal
purpose
propósito
telos
télos
meta
du VHP et au début du IXe Entretien : « Le juste, en souffrant volontairement, ne satisfait pas seulement pour lui, mais, par voie de réversibilité, pour le coupable qui, de lui-même, ne pourrait s’acquitter ». C’est tout au plus s’il insiste sur ce. membre de phrase : « en souffrant volontairement », de même qu’il insistera, dans l’Eclaircissement, sur ces quelques mots Wort
mot
palavra
palabra
word
Worte
rema
parole
mot
mots
vāk
vāc
de Sénèque : « Ecce par Deo dignum ! vir fortis cum mala discordance
discordância
desagreement
discordancia
inharmonie
desarmonia
divisão
separação
division
séparation
división
separación
esprit-divisé
split-mind
mente-dividida
eu-separado
conflit
conflito
conflict
neikos
impureté
souillure
mala
fortuna compositus UTIQUE SI ET PROVOCAVIT », qu’il écrit lui-même, par deux fois, en grandes capitales, et qu’il traduit ainsi : « Voyez le grand homme aux prises avec l’infortune ! ces deux lutteurs sont dignes d’occuper les regards de Dieu Gott
Dieu
Deus
God
Dios
theos
, du moins si le grand homme a provoqué le combat combat
agon
lutte
agôn
 ». Le juste, en effet, étant homme, ne peut faire qu’il ne souffre en tant qu’homme puisqu’il participe de la réité ; or ces souffrances-là ne sauraient racheter rédemption
redemptio
redimere
racheter
redemptor
rédempteur
apolutrôsis
apolytrosis
qui que ce soit : elles sont le lot de l’humaine créature Einzelnhet
singularité
singularidade
singularity
singularidad
individuality
individualidade
individualidad
individuation
individuação
individu
indivíduo
individuum
individual
vereinzelt
isolé
Vereinzeltung
isolement
Vereinzelung
esseulement
singularização
créature
criatura
creature
personne
pessoa
person
, elles sont le mal physique que le mal moral a provoqué* elles ne sont jamais que châtiment. Mais « si le juste (tel qu’il peut exister Existenz
existence
exister
existentia
existência
existencia
bios
) accepte les souffrances dues à sa qualité tendance
tendência
tendency
qualité
qualidade
calidad
quality
attribut
atributo
atribute
guna
gunas
d’homme, et si la justice dike
dikaiosyne
justice
justiça
justicia
imparcialidade
justo
imparcial
compliance
Δίκη
divine divin
divinité
divino
divindade
divindad
divine
divinity
Godhead
à son tour accepte cette acceptation acceptation
aceitação
acceptación
douceur
mansidão
souplesse
mou
flexibilité
, je ne vois rien de si heureux pour lui, dit le Sénateur, ni de si évidemment juste » (VHIe Entretien) ; et c’est exactement dans le même sens signification
significação
sentido
sens
meaning
raison d'être
que, des années auparavant, dans son Discours Rede 
discours
discussão
discussion
discourse
discurso
discussão
à Madame ta marquise de Costa, Maistre avait déjà écrit : « Souffrons avec une résignation réfléchie ; si nous savons unir notre raison à la raison dianoia
la raison
raison discursive
reason
razão
razón
éternelle, au lieu de n’être que des patients, nous serons au moins des victimes » (Lettres et opuscules, II, p. 77).

On peut même penser denken
pensar
penser
think
pensamento
pensée
pensamiento
thinking
que, dans l’idée idea
idée
ideia
idea
ιδεα
idéa
de Maistre, seul mérite d’être tenu pour juste celui, précisément, qui accepte, qui sait qu’il accepte d’être mis à l’épreuve ; car cette épreuve purifie, et on ne voit pas, en l’absence de la Grâce, quel autre facteur pourrait agir sur l’homme et le purifier jusqu’à lui faire gagner le Ciel ciel
cieux
céu
céus
heaven
heavens
cielo
cielos
ouranos
Khien
Thien
 ; or la Grâce, je l’ai fait remarquer déjà, est absente du monde Welt
Weltlichkeit
monde
mondanéité
mundo
mundidade
mundanidade
worldliness
mundanidad
Olam hazé
dṛśyam
de Joseph de Maistre, ou du moins n’agit pas comme l’entend communément la théologie teologia
théologie
teología
theology
θεολογία
. Le Sénateur, en effet, n’a pas parlé seulement de l’acceptation consentie par l’homme qui devient ainsi, ou pourrait devenir, homme de bien Bien
agathon
agathón
Bem
Bom
Good
Bueno
 ; il a ajouté : « si la justice divine à son tour accepte cette acceptation » ; mais c’est donner à entendre verstehen
entendre
comprendre
entender
compreender
comprender
understand
que la justice divine n’y est pas contrainte par le mérite, ni des œuvres, ni de la « résignation réfléchie », que le mérite n’est donc pas forcément et automatiquement efficace. On pourra l’expliquer, certes, par la « distance infinie » qu’il y a entre la Grâce et nos mérites : le jeu jeu
jogo
juego
play
lila
lîlâ
game
de la Grâce rend nos mérites dérisoires, si même elle ne les annule pas complètement ; mais l’emprunt même que je fais à Pascal évoque — curieusement ¦— le jansénisme, et c’est la doctrine doctrine
doutrina
canon
cânone
janséniste aussi qu’on reconnaîtrait dans cette Grâce qui choisit d’accepter ou non l’acceptation, — qui, en somme, élit, qui prédestine... Incohérence chez Maistre, et contradiction ? Je ne crois pas : peut-être trahit-il les Jésuites, ses maîtres, mais il est parfaitement fidèle à son système, qui exige un FIAT de la Providence providence
providência
providencia
pronoia
pour que soit créé le bourreau, pour que soient créés aussi d’autres êtres, que nous retrouverons.

Si donc le mérite de la « victime » a été efficace, s’il a été agréé selon les exigences mystérieuses de la justice divine, la miséricorde piété
piedade
piedad
piety
pietas
eleison
miséricorde
misericórdia
mercy
mystérieuse de la justice divine en étendra l’effet jusque sur les coupables. Vérité aletheia
alêtheia
veritas
vérité
truth
verdad
verdade
Wahrheit
incompréhensible, dira plusieurs fois Joseph de Maistre, mais vérité incontestable, encore qu’elle soit de « ces vérités qui ne se prouvent point par le calcul ni par les lois du mouvement Bewegung
mouvement
movimento
movimiento
motion
kinesis
, et que l’homme ne peut saisir qu’avec l’esprit esprit
espírito
spirit
mente
mind
manas
mental
de son cœur coeur
kardia
cœur
coração
coración
heart
hŗdaya
, mente cordis sui (Luc, 1, 51) ».

Rien jusqu’ici dans la réversibilité qui appartienne en propre à Maistre, puisque l’Eglise en a érigé le principe en dogme. Mais les Soirées esquissent et l’Eclaircissement précise une théorie générale du sacrifice dans laquelle le dogme de la réversibilité est singulièrement élargi. Joseph de Maistre prétend montrer en somme que ni la théorie ni la pratique praktike
prática
práticas
pratique
pratiques
de la réversibilité ne sont spécifiquement chrétiennes, et que le christianisme n’a fait que magnifier — en lui rendant son sens — une croyance croyance
croire
crença
crer
belief
believe
très généralement admise parmi les hommes, mais dégénérée : l’homme est coupable, mais il peut être racheté par le sacrifice d’autrui, par le sang de l’innocent en particulier.

Ramenée à ses grands traits, l’argumentation est celle-ci : la réité est dans la vie Leben
vie
vida
life
zoe
, dans le principe vital et animal Tier
animal
zoon
Tierheit
animalidade
, c’est-à-dire dans le sang ; le Ciel ne peut aussi être apaisé que par le sang. Et Maistre croit pouvoir possibilité
potentialité
Toute-Possibilité
pouvoir
poder
power
constater, avec quelques exemples à l’appui, qu’ « aucune nation n’a douté qu’il n’y eût dans l’effusion du sang une vertu expiatoire ». Or, ajoute-t-il, « ni la raison ni la folie n’ont pu inventer cette idée, encore moins la faire adopter généralement ». Il faut donc qu’elle remonte jusqu’à ces temps primitifs où la créature n’avait pas encore perdu tout contact avec son Créateur ; il faut en tout cas, si l’on hésite à croire à ces temps fabuleux, qu’elle plonge dans l’esprit humain « des racines bien profondes », autrement dit, que Dieu lui-même prenne la peine de l’inculquer et de l’entretenir. Dans un cas comme dans l’autre, d’ailleurs, soit que les races dégénérées en aient perdu le souvenir exact, soit que Dieu ne veuille plus la révéler que partielle, la notion de réversibilité s’est peu à peu altérée, et les hommes ont oublié le sens du sacrifice, ont confondu « l’immolation proprement dite, l’effusion du sang » avec « le présent, l’offrande, les prémices », ont substitué au mystère mystère
mysterion
mystères
mistério
mistérios
mystery
mysteries
de la rédemption par le sang « un acte simple simplicité
simplicidade
spimplicidad
simplicity
simple
simples
d’hommage et de reconnaissance Identität
identité
identidade
identity
identidad
pratyabhijnā
reconnaissance
reconhecimento
rendu à la suzeraineté divine ». Dès lors, la quantité de l’offrande comptait plus que l’acte même qui sanctifiait une victime, et c’est ainsi que « les hommes étant pénétrés du principe de l’efficacité des sacrifices proportionnée à l’importance des victimes, du coupable à l’ennemi il n’y eut qu’un pas : tout ennemi fut coupable, et malheureusement encore tout étranger fut ennemi lorsqu’on eut besoin Notwendigkeit
nécessité
necessidade
necesidad
necessity
besoin
need
ananke
de victimes... Ce fut donc de ces vérités incontestables de la dégradation de l’homme et de sa réité originelle, de la nécessité d’une satisfaction joie
alegria
alegría
happiness
satisfaction
satisfação
satisfacción
contentement
contentamento
contentamiento
euthymia
ananda
ānanda
béatitude
, de la réversibilité des mérites et de la substitution des souffrances expiatoires, que les hommes furent conduits à cette épouvantable erreur des sacrifices humains » (Eclaircissement). Epouvantable erreur : c’est sur erreur que porte porte
porta
puerta
gate
door
le sens ; on peut présumer que les sacrifices humains ne seraient pas épouvantables aux yeux de Maistre s’il les jugeait efficaces. Or ils ne peuvent l’être Sein
Seyn
l’être
estre
o ser
seer
the being
be-ing
el ser
esse
sattva
sattā
, tels qu’il vient de les décrire, parce que la victime, étant involontairement victime, ne saurait acquérir aucun mérite, ni pour elle, ni pour d’autres. Cependant, l’abus lui-même va servir à renforcer la thèse de Maistre : ces pratiques monstrueuses n’auraient jamais pu ni s’introduire, ni surtout se maintenir si généralement, si elles n’étaient fondées sur « une idée antécédente » dénaturée par la dégradation originelle ; de plus, et réciproquement, il suffira de les « délivrer du mal » pour que n’apparaisse plus que « le résidu vrai, qui est divin ».

Or il nous a été donné de savoir Wissen
saber
savoir
demander d’être délivrés du mal. Et ici intervient le christianisme, que Dieu a donné au monde non pas pour « expliquer le dogme », mais pour le « rectifier », pour le « certifier ». Maistre le répète souvent et partout, sous une forme forme
eidos
eîdos
aspecto
perfil
aspect
ou sous une autre : « Rien n’est faux dans le paganisme, mais tout est corrompu ». Le monde antique avait privé le sacrifice de sa valeur profonde, mais il avait néanmoins conservé le rite du sacrifice, et plus confusément la croyance en « l’efficacité merveilleuse du sacrifice volontaire de l’innocence qui se dévoue elle-même à la divinité comme une victime propitiatoire ». Seulement, il ne pouvait plus ni « deviner le sang dont il avait besoin », ni « soupçonner l’immensité de la chute chute
queda
decadência
caída
fall
et l’immensité de l’amour amour
eros
éros
amor
love
réparateur ». Et c’est cela que Dieu a bien voulu enseigner à nouveau grâce au christianisme.

On voit aisément dans quelles perspectives chrétiennes (ou plus précisément même, si j’ose risquer le mot, « christianes ») pourraient s’engager les considérations qui concluent Y Eclaircissement ; on s’attend, sur la foi
foi
faith
pistis
de sa réputation, à voir Maistre reprendre pour sa part le « J’ai versé telle goutte de sang pour toi » du Mystère de Jésus. Et sans doute, c’est bien « l’Agneau de Dieu qui ôte les péchés du monde » qui apparaît dans ces dernières pages. On ne peut manquer pourtant d’être surpris quand on constate que le nom de Jésus-Christ Jésus-Christ
Jesus Cristo
Jesus Christ
Jesús Cristo
Jesus
Jesús
Cristo
Christ
Ungido
Ointed
n’y figure pas (sauf dans une ou deux citations), que l’Incarnation incarnation
sárkosis
encarnação
encarnación
n’y est introduite qu’à la faveur d’une allusion, que la Croix croix
cruz
cross
n’y est pas mentionnée, --- que Maistre, pour tout dire, se montre beaucoup plus préoccupé d’établir l’efficacité du sacrifice de Jésus-Christ et des rites qui le commémorent, que d’en approfondir le sens ; et qu’il est si attentif aux liens qui unissent le christianisme au paganisme qu’il ignore l’esprit même des Evangiles : « Voici, toutes choses sont devenues nouvelles », ou des épîtres de Paul : « Vous ne vivez plus sous la loi, mais sous la grâce ».

Il s’attache d’abord, en effet, à nous persuader, à la suite d’Origène Origène
Orígenes
Origen
, que « l’autel était à Jérusalem, mais le sang de la victime baigne l’univers Univers
Universo
Universe
 », c’est-à-dire que le Christ a racheté non seulement la terre Terre
Terra
Earth
Tierra
Gea
Khouen
, mais le monde entier ; puis que le sang versé par les martyrs opère « des rédemptions particulières qu’on pourrait appeler diminuées, mais qui tiennent toujours au même principe ». Et l’Eclaircissement se termine sur la contemplation contemplation
theoria
theoría
contemplação
contemplación
de « la plus belle des analogies » : la communion par le sang. « La chair chair
sarx
carne
carnal
carnalidade
carnalidad
carnality
charnel
ayant séparé l’homme du ciel, Dieu s’était revêtu de la chair pour s’unir à l’homme par ce qui l’en séparait ; mais c’était encore trop peu pour une immense bonté attaquant une immense dégradation », et Dieu a voulu que « cette chair divinisée et perpétuellement immolée fût présentée à l’homme sous la forme extérieure de sa nourriture privilégiée... Par une véritable affinité divine, le sang théandrique s’empare des éléments de l’homme et les transforme sans les détruire... Il n’y a pas dans tout le monde spirituel une plus magnifique analogie analogia
analogie
analogy
analogía
, une proportion plus frappante d’intentions et de moyens richesse
abondance
riqueza
abundância
wealth
prospérité
Artha
moyens
means
meios
, d’effet et de cause causa
cause
aitia
aitía
aition
, de mal et de remèdes. Il n’y a rien qui démontre d’une manière plus digne de Dieu ce que le genre humain a toujours confessé, même avant qu’on le lui eût appris : sa dégradation radicale, la réversibilité des mérites de l’innocence payant pour le coupable, et LE SALUT salut
salvação
salvación
salvation
σωτηρία
σωτηρ
soteria
soter
PAR LE SANG ». En dépit d’une certaine apparence Scheinen
paraître
aparentar
parecer ser
aparência
seeming
Schein
apparence
semblance
qui pourrait n’être que chrétienne, on peut conclure de ces vues-là, et surtout de la dernière phrase, que le christianisme n’a rien apporté d’essentiellement nouveau, qu’il n’a rien transformé, et qu’il n’a fait que rappeler aux hommes — à ceux du moins qui ont bien voulu l’entendre Hören 
l’entendre
escutar
escuta
oír
hearing
Hinhören
écoute
écouter
— des vérités qu’ils avaient oubliées ; mais cela est suffisant pour permettre à Maistre de déclarer que nous sommes « dans la lumière Licht
lumière
luz
light
phos
prakāśa
prakasha
 ».


Quoi qu’il en soit d’ailleurs de l’orthodoxie de ce christianisme, il y a une notion qui me paraît ici essentielle, et sur laquelle il me faut encore revenir : celle du sacrifice. Que du reste la science Wissenschaft
science
sicences
ciência
ciências
ciencia
ciencias
episteme
επιστήμη
epistêmê
officielle du XIXe siècle n’y ait trouvé que paradoxe, il n’y a pas lieu de s’en étonner, puisque l’ambiguïté fondamentale du sacré que Maistre a su discerner, il faudra attendre un siècle encore pour la voir confirmée par les historiens des sociétés et des religions primitives, comme Hubert et Mauss. Mais si les sociologues sont demeurés longtemps sourds, il y en eut d’autres pour comprendre, et même pour appliquer... Voici, tiré de l’Eclaircissement sur les sacrifices, le passage le plus explicite qu’ait écrit là-dessus Joseph de Maistre : « Les anciens croyaient que tout crime capital commis dans l’Etat liait la nation, et que le coupable était sacré ou voué aux dieux Gotter
deuses
dieux
gods
dioses
, jusqu’à ce que, par l’effusion de son sang, il eût délié et lui-même et la nation. On voit ici pourquoi le mot sacré (SACER) était pris dans la langue Sprache
língua
langue
lengua
linguagem
language
langage
lenguaje
latine en bonne ou en mauvaise part, pourquoi le même mot dans la langue grecque (hosios) signifie également ce qui est saint sainteté
santidade
sainthood
saint
santo
Heiligkeit
holiness
santidad
-et ce qui est profane, pourquoi le mot anathème signifiait de même tout à la fois ce qui est offert à Dieu à titre de don, et ce qui est livré à sa vengeance ; pourquoi enfin on dit en grec comme en latin qu’un homme ou une chose ont été dé-sacrés (expiés), pour exprimer qu’on les a lavés d’une souillure qu’ils avaient contractée. Ce mot de désacré (aphosioun, expiare) semble, contraire à l’analogie : l’oreille non instruite, demanderait ré-sacrer ou ré-sanctifier ; mais l’erreur n’est qu’apparente et l’expression est très exacte. Sacré signifie dans les langues anciennes ce qui est livré à la Divinité, n’importe à quel titre, et qui se trouve ainsi lié ; de manière que le supplice dé-sacre, expie et délie, tout comme l’absolution religieuse. Lorsque les lois des XII Tables prononcent la mort Tod
mort
morte
muerte
death
thanatos
mourir
morrer
die
morir
, elles disent : SACER ESTO (qu’il soit sacré !), c’est-à-dire dévoué, ou, pour s’exprimer plus correctement, voué, car le coupable n’était, rigoureusement parlant, dévoué que par l’exécution. Et lorsque l’Eglise prie pour les femmes dévouées (pro devoto femineo sexu), c’est-à-dire pour les religieuses, qui sont réellement dévouées dans un sens très juste, c’est toujours la même idée. D’un côté est le crime, et de l’autre l’innocence ; mais l’un L'Un
hen
hén
Uno
the One
et l’autre sont sacrés ».

Sans doute ce texte parle-t-il d’abord de crime capital et de supplice expiatoire (et on saisit mieux aussi, dans cette perspective renversée, le rôle sacré, la vocation du bourreau) ; mais on sait maintenant que le crime capital n’est qu’un cas de culpabilité majeure, qu’une aggravation actuelle de la réité originelle. Dès lors, quiconque sent, connaît et accepte la souillure originelle, l’état de réité, peut être considéré ou se considérer comme presque tout aussi coupable que celui qui a tué. D’autre part, le texte que je viens de citer ne parle aussi que de l’expiation subie par le criminel, mais on sait également que la réversibilité permet à d’autres d’assumer la faute, de se substituer au criminel, de verser leur sang pour payer le sang, ou de subir volontairement le mal pour payer le mal.

Au surplus, il n’est pas rigoureusement exact dans tous les cas de dire : volontairement, car la substitution n’est pas toujours l’effet d’un choix délibéré. Dieu, de même qu’ « il a fait présent de la vertu aux êtres qu’il a rendus capables de le suivre » (traduction par Maistre d’un passage des Délais de la justice divine ; le texte de Plutarque ni la traduction d’Amyot ne sont aussi catégoriques), de même peut avoir posséder
avoir
possuir
ter
possess
posuir
désigné d’autres êtres à d’autres « mérites ». Maistre, il est vrai, ne le dit pas aussi explicitement dans les Soirées, (et c’est peut-être qu’il craignait la contradiction qu’il y aurait à soutenir cette thèse dans un livre qui entend défendre la liberté Freiheit
liberté
liberdade
freedom
liberdad
eleutheria
svātantrya
Atiguna
humaine, — puisque le choix arbitraire de Dieu introduit la prédestination ; prédestination toutefois qui reste exceptionnelle, et Maistre est au moins aussi soucieux d’établir la liberté de Dieu que celle des hommes). Mais les Considérations sur la France, qui illustrent d’avance la thèse des Soirées, se fondent sur cette idée que la France est une nation élue, et Maistre le répète clairement en commençant Du Pape : « Il y a des nations privilégiées qui ont une mission dans ce monde. J’ai déjà tâché d’expliquer celle de la France, qui me paraît aussi visible que le soleil. Il y a dans le gouvernement polis
cidade
πόλις
pólis
sítio
política
politique
politics
governo
gouvernement
government
gouvernance
governança
naturel et dans les idées nationales du peuple français je ne sais quel élément théocratique et religieux qui se retrouve toujours » ; et quelques pages plus loin : « La vérité a besoin de la France ». Et Maistre, je le note en passant, voit une preuve de la vocation de la France même dans la Révolution qu’il exècre : son succès, en effet, est incompréhensible humainement, historiquement, mais, ajoute Maistre, « jamais l’ordre n’est plus visible, jamais la Providence n’est plus palpable que lorsque l’action supérieure se substitue à celle de l’homme et agit toute seule », — en utilisant l’homme, bien entendu, mais qu’elle réduit à une marionnette marionnette
marionete
marioneta
marionette
puppet
boneco
toy
fantoche
títere
 : « Des hommes sans génie et sans connaissances ont fort bien conduit ce qu’ils appelaient le char révolutionnaire : ils ont tout osé sans crainte Furcht
Furchtbar 
peur
redoutable
temor
medo
fear
miedo
frayeur
crainte
de la contre-révolution ; ils ont toujours marché en avant, sans regarder derrière eux ; et tout leur a réussi, parce qu’ils n’étaient que les instruments d’une force qui en savait plus qu’eux. Ils n’ont pas fait de faute dans leur carrière révolutionnaire par la raison que le Auteur de Vaucanson ne fit jamais de notes fausses » (Considérations). L’épopée napoléonienne elle-même ne le fera pas changer d’avis, puisqu’on 1815 il écrira au prince Koslowski : « Rien de grand ne se fait dans notre Europe sans les Français. Ils ont été à cette époque ridicules, fous, atroces, etc., tant qu’il vous plaira ; mais ils n’ont pas moins été choisis pour être les instruments de l’une des plus grandes révolutions qui se soient faites dans le monde ; et je ne puis douter qu’un jour (qui n’est pas loin peut-être) ils n’indemnisent richement le monde de tout le mal qu’ils lui ont fait ; car le prosélytisme est leur élément, leur talent, leur mission même... » (Lettres et opuscules, I, p. 332).

Or, et c’est encore les Considérations qui l’affirment (en une formule qui plaît assez à Maistre pour qu’il la répète et la commente dans une lettre au comte d’Avaray, Lettres et opuscules, I, p. 99) : « Chaque nation, comme chaque individu, a reçu une mission qu’elle doit remplir ». On appréciera mieux maintenant toute la portée de cette autre phrase des Considérations : « Tout ce qui est dévoué doit accomplir son sort ». Il ne s’agit pas de volonté, — mais ni non plus d’acceptation passive ; il s’agit de consentement à son destin Schicksal 
Geschick
Ge-schick
schicksalhaft
destin
co-destin
fado
destiny
destino
fate
destinal
 : « Si nous savons unir notre raison à la raison éternelle, au lieu de n’être que des patients, nous serons au moins des victimes ». Or consentir à son destin, l’assumer quand même on ne l’a pas choisi, cela peut ne faire appel qu’à la résignation, à l’abnégation, cela peut exiger aussi beaucoup de courage et de volonté ; cela implique même — et surtout — l’acte constamment renouvelé d’une liberté qui s’affirme sans cesse parce qu’elle sait qu’elle accepte mais qu’elle pourrait refuser son destin « privilégié ». Et cela, enfin, pose une responsabilité, — dont je ne donnerai pour l’instant qu’un seul exemple, mais suffisamment éloquent, que je tire à la fois des Considérations et des Soirées puisque Maistre s’est cité lui-même : « On demande quelquefois à quoi servent ces austérités terribles exercées par quelques ordres religieux, et qui sont aussi des dévouements ; autant vaudrait précisément demander à quoi sert le christianisme, puisqu’il repose tout entier sur ce même dogme agrandi, de l’innocence payant pour le crime. L’autorité qui approuve ces ordres, choisit quelques hommes et les isole du monde pour en faire des conducteurs » (IXe Entretien). Et il me paraît évident que « l’autorité » ne désigne ici nullement les supérieurs de l’ordre.

On conçoit aisément comment on peut passer de la victime substituée à la victime prostituée. D’abord, le sens des préfixes y conduit, au point même que, n’était l’acception usuelle du terme, on préférerait ici parler de victime qu’on prostitue ou qui se prostitue à autrui, et plus exactement encore pour autrui, puisque l’innocence souffre et s’offre à souffrir « pour vous, si vous le voulez » (Xe Entretien). En outre, certains usages antiques établissent eux aussi une transition, et Maistre les connaît, quand même il n’insiste pas beaucoup là-dessus : « Le docte Goguet a fort bien expliqué, par ce dogme de la substitution, ces prostitutions légales très connues dans l’antiquité et si ridiculement niées par Voltaire. Les anciens, persuadés qu’une divinité courroucée ou malfaisante en voulait à la chasteté de leurs femmes, avaient imaginé de lui livrer des victimes volontaires, espérant ainsi que Vénus tout entière à sa proie attachée ne troublerait point les unions légitimes : semblable à un animal féroce auquel on jetterait un agneau pour le détourner d’un homme » (Eclaircissement). Explication sommaire, sans doute ; mais on ne peut demander à Maistre d’avoir lu Frazer et les sociologues qui ont étudié après lui la théorie et la pratique du « bouc émissaire ». Il y aurait trouvé la confirmation d’une vue en effet très exacte sur la consécration ou la sacralisation de l’être qui prend sur lui l’impureté des autres, qui même va jusqu’à s’offrir à la prendre, mais que l’ambiguïté fondamentale du sacré va réprouver, écarter de la communauté des hommes et, lui aussi, « isoler du monde »... Rien donc de commun entre l’usage de la prostitution luxure
porneia
prostitution
au sens ordinaire du terme, et le rite, le dévouement auquel songe sonho
rêve
dream
Morphée
songe
Maistre. J’ajoute seulement que cet avilissement de la coutume antique, cette méconnaissance de sa vraie et seule valeur, est parfaitement conforme à tout ce que Maistre dit partout de l’évolution evolução
évolution
evolution
evolución
humaine, — qui ne cesse de s’éloigner du sacré, de l’oublier quand elle ne le nie pas.

Le châtiment, avait dit le Comte, en un passage que j’ai déjà cité, peut être prévenu soit par le jeu de la réversibilité, soit par la prière. Il ira même plus loin, et précisera que la prière « non seulement est utile en général pour écarter le mal physique, mais qu’elle en est le véritable antidote, le spécifique naturel, et que par essence essence
ousía
ousia
essência
essentia
esencia
essence
elle tend à le détruire » (Ve Entretien). Je rappelle d’ailleurs que le dessein premier de Joseph de Maistre dans les Soirées, c’est précisément de restituer à la prière son efficacité, contre « le beau beleza
belo
beauté
beau
beauty
belleza
système des lois invariables, qui nous mènerait tout droit au fatalisme et ferait de l’homme une statue ».

Encore faut-il définir la force qui se trouve impartie à la prière, la façon dont peut agir cette force, et sans doute aussi les limites dans lesquelles elle peut agir. Car enfin, ce que l’on saisit aisément dans le système de Joseph de Maistre, et par opposition Gegenstand
Gegen-stand
obiectum
opostos
oposicionalidade
opposition
opposites
au déterminisme mécaniste du XVIIIe siècle, c’est le « gouvernement temporel Zeitlichkeit 
zeitlich
temporellité
temporel
de la Providence », c’est l’action de la volonté divine, tour à tour châtiant et graciant l’homme coupable ; c’est ensuite la volonté divine encore élisant certains hommes dont elle fait ses instruments. Mais où et comment l’action humaine consciente, volontaire, peut-elle intervenir ?

L’homme, répond Maistre, agit d’abord sur les événements par la prière. L’expérience expérience
aisthesis
experiência
sensação
impressão
impression
impresión
sensación
sensation
sentience
vāsanā
commune, il est vrai, protestera : « Qu’on prie ou qu’on ne prie pas, les événements vont leur train ; on prie, et l’on est battu, etc.. ». Mais à son tour Maistre ripostera « qu’il est rigoureusement impossible de prouver cette proposition : on a prié pour une guerre juste, et la guerre a été malheureuse ». Et c’est qu’ « il ne peut y avoir de prière sans foi, qu’il ñe peut y avoir de prière efficace sans pureté pureté
pureza
purity
clairté
clareza
clearness
 ». Dans ces conditions, de qui peut-on assurer que réellement il prie ? De plus, — c’est encore le Comte qui le dit, au cours du même VIe Entretien, — « nul homme ne peut savoir, même lorsqu’il prie parfaitement, s’il ne demande pas une chose nuisible à lui ou à l’ordre général ».

Cette argumentation reste cependant négative : nul ne peut savoir si sa prière a été exaucée ou non, en sorte qu’on ne peut rien prouver contre l’efficacité de la prière, mais qu’on ne peut rien prouver pour elle non plus. Aussi Maistre ne se contente-t-il nullement de cela ; et avant même de réduire à rien l’objection de « l’expérience commune », il a posé déjà que la prière agissait comme une « cause seconde », qui « se combine avec l’action supérieure ». Et c’est dire que, dans la mesure où la prière coïncide avec le dessein général de la Providence, elle peut modifier le cours des choses tel qu’il était humainement prévisible. La Providence, en effet, n’est pas le « grand rouleau » de Jacques le Fataliste, sur lequel elle aurait simplement écrit elle-même tout ce qui devait se produire Herstellen
produire
produzir
production
producir
Herstellung
produção
production
poiesis
poiein
producteur
produtor
productor
 ; il n’existe donc pas de « cours des choses » inéluctable, pas plus que de « chaîne des circonstances » logiquement prévisible : la Providence est à chaque instant éminemment libre d’agir. Elle peut choisir d exaucer ou non une prière, comme elle pouvait choisir de tenir compte ou non des mérites. Mais l’efficace de la prière, pour n’être pas garantie, n’en est pas moins réelle ; et cela permet à Maistre d’écrire : « La raison (par quoi il convient d’entendre ici le raisonnement « philosophique ») a dit : rien ne doit arriver que ce qui arrive, rien n’arrive que ce qui doit arriver ; mais le bon sens (qui désigne ici, en somme, « les hommes, qui toujours et partout ont prié ») a dit : si vous priez, telle chose qui devait arriver n’arrivera pas. En quoi le sens commun a fort bien raisonné, tandis que la raison n’avait pas le sens commun » (/Ve Entretien).

Dans le cas où la prière a été exaucée, où l’homme, grâce à elle, s’est « mis en rapport Beziehung
Bezug
Verhältnis
Weiter-reden 
relation
relação
relación
rapport
avec Dieu », et où Dieu a réalisé sa demande, on peut donc dire que l’homme a exercé l’action toute-puissante de Dieu puisqu’il la détermine. On peut dire aussi que l’action de l’homme a été déterminante dans le cas opposé, où il n’a pas voulu ce que voulait Dieu (et « Dieu lui-même nous a dit que Dieu VEUT des choses qui n’arrivent point parce que l’homme NE VEUT PAS, cf. p. ex. Luc, XIII, 24 »). Mais ce sont là les cas extrêmes, privilégiés. Dans le train ordinaire des choses, que peut notre volonté ? D’abord, si « ses droits sont immenses », dans notre état actuel de corruption et d’ignorance ignorance
ignorância
ignorancia
ajñāna
ajnana
tamas
, ses moyens sont bornés, dans l’ordre matériel matière
matéria
matter
ύλη
hyle
material
matériel
materialidade
matérialité
materiality
materialidad
comme dans l’ordre spirituel (sauf, encore une fois, dans le cas de la prière, qui tire précisément sa dynamique particulière de ceci que l’homme qui prie bien se dégage de sa condition humaine dégradée et rejoint Dieu). D’autre part, la Providence gouverne le monde, Dieu est « le moteur universel, qui meut les anges anjo
anjos
ange
anges
angel
angeles
arcanjo
arcanjos
archange
archanges
deva
devas
, les hommes, les animaux, la matière brute, tous les êtres enfin, mais chacun suivant sa nature nature
physis
phusis
phúsis
natura
natureza
naturaleza
 ; et l’homme ayant été créé libre, il est mû librement. Cette loi est véritablement la loi éternelle, et c’est à elle qu’il faut croire » (Ve Entretien).

Loi de pure rhétorique, formule vide vide
vazio
void
vacuité
emptyness
empty
śūnyatā
shunyata
shûnya
shunya
śūnya
VOIR néant
de sens et même contradictoire ? Non, puisque l’homme a pu commettre le péché péché
pecado
sin
hamartia
ἁμαρτία
égaremente
equívoco
originel, l’aggraver ensuite par des péchés originels secondaires, et introduire ainsi le mal, qui n’était pas nécessaire. Mais cela ne suffit pas encore, et Maistre s’emploie à préciser d’utiles nuances. En 1794 déjà, on le voit se refuser aussi bien au fatalisme qu’à la totale liberté : « Rien ne marche au hasard, tout a sa règle et tout est déterminé par une puissance qui nous dit rarement son secret. Le monde politique, est aussi réglé que le monde physique ; mais comme la liberté de l’homme y joue un certain rôle, nous finissons par croire qu’elle y fait tout » (Lettres et opuscules, I, p. 8) ; et c’est une déclaration analogue qui ouvrira, en 1796, les Considérations sur la France : « Nous sommes tous attachés au trône de l’Etre Suprême par une chaîne souple, qui nous retient sans nous asservir. Ce qu’il y a de plus admirable dans l’ordre universel, c’est l’action des êtres libres sous la main divine ». Le même « fatalisme raisonnable » s’applique à notre histoire Geschichte
histoire
história
geschichtlich
historial
Geschichtlichkeit
historicité
historialité
Geschehen
aventure
provenir
geshehen
avoir lieu
se produire
advenir
advir
karman
personnelle, à la fois voulue par Dieu et cependant agie par nous : « Je ne suis cependant pas fataliste, Dieu m’en préserve ! L’homme doit agir comme s’il pouvait tout, et se résigner comme s’il ne pouvait rien. Voilà, je crois, le fatalisme de la sagesse sophia
sagesse
sabedoria
wisdom
sabedoría
σοφία
Sage
Sábio
 » (Lettres et opuscules, I, p. 110). Formules encore, dira-t-on, vagues et creuses, — mais que deux exemples vont illustrer, deux exemples qui tendent à montrer que toute action effective est le résultat, ou la résultante, d’une combinaison de deux forces inégales, mais autonomes. Le premier fait suite au texte que je viens de citer : « Si un homme tombe au milieu d’un fleuve, certainement il doit nager, car s’il ne nage pas, il sera certainement noyé ; mais il ne s’ensuit pas qu’il aborde où il veut, car le courant conserve toujours ses droits. Nous sommes plongés dans le courant ». Et c’est au cours du Ve Entretien des Soirées que le Comte expose le second exemple : « Jouez au volant sur un vaisseau qui cingle : y a-t-il dans le mouvement qui emporte et vous et le volant quelque chose qui gêne votre action ? Vous lancez le volant de proue en poupe avec une vitesse égale à celle du vaisseau (supposition qui peut être d’une vérité rigoureuse) : les deux joueurs font certainement tout ce qu’ils veulent ; mais le premier mobile a fait aussi ce qu’il voulait. L’un des deux joueurs croyait lancer le volant, il n’a fait que l’arrêter ; l’autre est allé à lui au lieu de l’attendre comme il croyait, et de le recevoir sur sa raquette ». Et le Comte ajoutera un peu plus loin : « On peut tirer un très grand parti de cette combinaison de forces motrices qui peuvent animer à la fois le même corps Körper
corpo
corps
cuerpo
body
Deha
, quels que soient leur nombre Zahl
nombre
número
number
nombres
números
numbers
et leur direction direction
direção
dirección
directions
direções
direcciones
, et qui ont si bien toutes leur effet que le mobile se trouvera à la fin du mouvement unique qu’elles auront produit, précisément au même point où il s’arrêterait si toutes avaient agi l’une après l’autre. L’unique différence qui se trouve entre l’une et l’autre dynamique, c’est que dans celle des corps, la force qui les anime ne leur appartient jamais, au lieu que dans celle des esprits, les volontés, qui sont des actions substantielles, s’unissent, se croisent, ou se heurtent d’elles-mêmes, puisqu’elles ne sont qu’action ».

Maistre revient une fois encore à ce problème au cours du VIe Entretien, à propos de Locke, ou plutôt des bévues qu’il reproche à Locke et dont il dresse un catalogue sommaire et indigné. « La liberté, dit Locke, est le pouvoir de faire. Comment donc ? Est-ce que l’homme emprisonné et chargé de chaînes n’a pas le pouvoir de se rendre, sans agir, coupable de tous les crimes ? Il n’a qu’à vouloir. Ovide, sur ce point, parle comme l’Evangile : Qui, quia non potuit, non facit, Me facit. Si donc la liberté n’est pas le pouvoir de faire, elle ne saurait être que celui de le vouloir ; mais le pouvoir de vouloir est la volonté même ; et demander si la volonté peut vouloir, c’est demander si la perception Wahrnehmung 
Vernehmen
perception
percepção
percepción
a le pouvoir de percevoir, si la raison a le pouvoir de raisonner, c’est-à-dire si le cercle cercle
círculo
circle
circonférence
circunferência
est un cercle, le triangle un triangle, etc., en un mot si l’essence est l’essence. Maintenant, si vous considérez que Dieu même ne saurait forcer la volonté, puisqu’une volonté forcée est une contradiction dans les termes, vous sentirez que la volonté ne peut être agitée et conduite que par l’attrait. Or l’attrait ne peut avoir d’autre effet sur la volonté que celui d’en augmenter l’énergie en |a faisant vouloir davantage... L’ana-thème qui pèse sur la malheureuse nature humaine, c’est le double attrait : Vint sentit geminam paretque incerta aluobus. Le philosophe qui réfléchira sur cette énigme terrible rendra justice aux stoïciens, qui devinèrent jadis un dogme fondamental du christianisme en décidant que le sage seul est libre ». De quelle liberté, en définitive, et je dirais plutôt encore : de quelles libertés ? car si celle du « sage » stoïcien consiste à savoir choisir le « bien », c’est-à-dire tout ce qui diminue l’attrait pernicieux du corps, celle du joueur de volant et celle du nageur ne lui sont pas semblables. Celle du joueur peut ne paraître qu’illusion Maya
maya
Mâyâ
Māyā
illusion
ilusão
ilusión
 : il « l’ait ce qu’il veut », oui, il rattrape le volant et place ses coups, mais cette liberté-là n’est pas sur le même plan que la force qui meut le bateau, que la volonté divine ; elle est en somme sur le plan du divertissement pascalien, ou rappelle les deux vers de Gérard de Nerval :

« Des forces que tu tiens ta liberté dispose,
Mais de tous tes conseils l’Univers est absent. » (Vers dorés.)

Pourtant, aux yeux de Joseph de Maistre, cette liberté est réelle et efficace puisqu’elle a agi sur quelque chose — en l’occurrence Geschehen
aventure
provenir
desenlace
acontecer
occurrence
geschehen
avoir lieu
se produire
advenir
advir
avénement
le volant —, qu’elle s’est manifestée en actes qui ont entraîné un mouvement, une modification anicca
impermanence
impermanência
changement
mudança
change
altération
alteração
modification
modificação
de l’ordre de la matière, et qu’elle a donc collaboré avec l’action universelle de Dieu ; au surplus, elle est à peu près celle que revendiquent pour leur part Vigny ou Camus : illusoire peut-être, en ce sens qu’elle ne rompt probablement en rien le cours des choses ou qu’il nous est en tout cas impossible de savoir si elle le rompt en quoi que ce soit, mais réelle pourtant dès lors qu’elle est assumée consciemment en tant que responsabilité. Et ici intervient le nageur, pris dans le courant (je dirais volontiers, comme Pascal et Camus, « embarqué », si l’image s’y prêtait), et irrésistiblement pris dans le courant, mais qui cependant nage. Non pas pour échapper au courant, ni pour aborder là où il aura envie Wunsch
envie
querença
desejo
Wünschen
wishing
longing
ânsia
pleonexia
d’aborder, puisqu’il sait bien qu’il ne le peut pas ; mais pour nager, parce que c’est tout ce qu’il peut vouloir mais que cela suffit pour l’empêcher d’être un patient. Un patient — un noyé — n’a pas de sens dans l’ordre des choses voulu par la Providence ; en sorte que le sens que nous pourrons prendre en « nageant » suffit à assurer notre liberté (serait-elle celle d’une victime), parce que nous aurons choisi de le vouloir.

Dans la perspective qui est ici la mienne, quelques-unes des considérations que Maistre fait sur la prière me paraissent présenter encore un intérêt particulier. Celle-ci d’abord, que je me borne à extraire du VP Entretien : « N’oublions jamais que toute prière véritable est efficace de quelque manière. Toutes les suppliques présentées au souverain ne sont pas décrétées favorablement, et même ne peuvent l’être, car toutes ne sont pas raisonnables ; toutes cependant contiennent une profession de foi expresse de la puissance, de la bonté et de la justice du souverain ; et comme il est impossible de supplier le prince sans faire par là même, un acte de sujet sujet
objet
sujeito
objeto
subject
object
Subjekt
Objekt
fidèle, il est de même impossible de prier Dieu sans se mettre avec lui dans un rapport de soumission, de confiance et d’amour ; de manière qu’il y a dans la prière, considérée seulement en elle-même, une vertu purifiante dont l’effet vaut presque toujours infiniment mieux pour nous que ce que nous demandons trop souvent dans notre ignorance. Toute prière légitime, lors même qu’elle ne doit pas être exaucée, ne s’élève pas moins dans les régions supérieures, d’où elle retombe sur nous, après avoir subi certaines préparations, comme une rosée bienfaisante qui nous prépare pour une autre patrie ». Ainsi se trouve analysé et expliqué le mécanisme, l’automatisme, qui confère à la prière sa « dynamique ».

D’autre part, dans le même VIe Entretien, le Comte avait fait déjà, peu auparavant, des déclarations discrètes, mais extrêmement suggestives, sur ce qu’il appelait « la véritable doctrine ». Il observait en premier lieu que « toutes les nations du monde ont prié, toujours en vertu d’une révélation révélation
revelatio
apocalypse
apocalypsis
ἀποκάλυψις
Shruti
véritable ou supposée, c’est-à-dire en vertu d’anciennes traditions » ; en second lieu que « toutes les religions sont plus ou moins fécondes en prières » ; et surtout — car sa troisième remarque est « sans comparaison la plus importante » — il résumait ainsi ce qui était à ses yeux la conclusion capitale : « Ordonnez à vos cœurs d’être attentifs, et lisez toutes ces prières : vous verrez la véritable Religion Religion
religion
religião
religión
comme vous voyez le soleil ». La véritable Religion ne serait donc pas le christianisme ? ni, plus précisément, le catholicisme romain ? De fait, lors du IVe Entretien, le Sénateur s’était plu déjà à rap peler Vincent de Lerins, lequel, disait-il, « a donné une règle fameuse en fait de religion : il a dit qu’il fallait croire ce qui a été cru TOUJOURS, PARTOUT ET PAR TOUS, QVOD SEMPER, QVOD VBIQVE, QVOD AB AB
Aitareya Brāhmana
Aitareya Brahmana
Rigveda Brahmanas : The Aitareya and Kausitaki Brāhmanas of the Rigveda, cd. A. B. Keith, Cambridge, Mass., 1920 (HOS XXV).
OMNIBVS ». Et le commentaire qu’il ajoute à cette citation — que Maistre répète souvent dans sa correspondance — est éloquent : « Il n’y a rien de si vrai, et de si généralement vrai. L’homme, malgré sa fatale dégradation, porte toujours des marques évidentes de son origine Anfang
origine
começo
início
comienzo
origem
arche
Anfängnis
começar
iniciar
divine, de manière que toute croyance universelle est toujours plus ou moins vraie ; c’est-à-dire que l’homme peut bien avoir couvert et, pour ainsi dire, encroûté la vérité par les erreurs dont il l’a surchargée, ces erreurs seront locales, et la vérité universelle se montrera toujours ». Décidément oui, le Comte a raison d’avouer (et c’est dans le Comte que Maistre a mis le plus de lui-même) qu’il « aime beaucoup ces analogies frappantes qui se trouvent entre les dogmes du christianisme et ces doctrines darshana
doctrines
points de vue
universelles que le genre humain a toujours professées, sans qu’il soit possible de leur assigner aucune racine humaine » (Xe Entretien)...

C’est dans cet esprit, je crois [1], qu’il faut comprendre l’apologie de la superstition que Maistre prête au Chevalier (et qu’il fait approuver explicitement par le Comte, et tacitement par le Sénateur). Apologie assez peu claire, au demeurant ; car on veut bien que la superstition ne soit ni l’erreur ni le fanatisme, que, traduisant super par au delà, on la définisse : « quelque chose qui est par-delà la croyance légitime », et qu’on en fasse enfin « l’ouvrage avancé de la religion », de quoi cependant s’agit-il au juste ? Maistre ne donne pas d’exemple, et s’il fait bien quelques comparaisons, chacune d’elles pourrait se laisser qualifier d’un nom différent : « J’ai souvent observé dans ce monde que ce qui suffit ne suffit pas ; n’allez pas prendre ceci pour un jeu de mots : celui qui veut faire précisément tout ce qui est permis fera bientôt ce qui ne l’est pas. Jamais nous ne sommes si sûrs de nos qualités morales que lorsque nous avons su leur donner un peu d’exaltation... Si quelqu’un vient à vous pour vous renverser, il ne suffit pas de vous raidir à votre place, il faut le frapper lui-même et le faire reculer si vous pouvez. Pour franchir un fossé, il faut toujours fixer son point de vue fort au delà du bord, sous peine de tomber dedans... Qu’est-ce que l’honneur ? C’est la superstition de la vertu, ou ce n’est rien ». Enfin, la superstition est peut-être un abus ; mais d’abord, ajoutera le Chevalier, « croyez-vous que les abus d’une chose divine n’aient pas dans la chose même certaines limites naturelles, et que les inconvénients de ces abus puissent jamais égaler le danger d’ébranler la croyance ? » Et il conclura : « Avec cette belle crainte des abus, on finirait par ne plus oser remuer » (Xe Entretien). Il semble donc qu’il faille éviter de se laisser tromper par le mot abus ou par l’expression : par-delà les croyances légitimes. Maistre appelle ici croyances légitimes celles qui sont philosophiquement justifiables, celles qui peuvent s’intégrer dans un système de pensée cohérent, — quand même elles restent d’ailleurs mystérieuses et à certains égards incompréhensibles, comme la réversibilité par exemple ; en sorte que les croyances qui sont par-delà, si notre entendement est incapable de les légitimer, c’est qu’en elles la part du mystère est plus considérable. Elles présentent donc, à être crues, un certain risque, mais elles courent chance aussi d’aller plus loin dans la vérité. Il est d’ailleurs significatif que Maistre prête cette apologie au Chevalier, plus jeune et plus ardent que ses interlocuteurs, et qu’il la lui fait prononcer en réponse à la « soumission religieuse » du Comte, qui lui paraît « pousser la timidité à l’excès ». D’où « l’exaltation » de nos qualités morales, d’où le bond qui vise « fort au delà du bord » ; d’où, en un mot, l’héroïsme, — un héroïsme typiquement romantique, qui rejoint cette phrase des Considérations : « L’homme, par ses propres forces, est tout au plus un Vaucanson ; pour être Prométhée, il faut monter au ciel ». La superstition, c’est donc la conviction qu’il existe « quelque chose » par-delà les croyances suffisantes, au-dessus des croyances suffisantes. Une autre phrase des Considérations confirme à la fois et vérifie cette interprétation : « Toutes les institutions imaginables reposent sur une idée religieuse, ou ne font que passer. Elles sont fortes et durables à mesure qu’elles sont (c’est-à-dire : dans la mesure où elles sont) divinisées, s’il est permis de s’exprimer ainsi. Non seulement la raison humaine, ou ce qu’on appelle la philosophie Philosophie
philosophy
filosofia
filosofía
φιλοσοφία
philosophia
, sans savoir ce qu’on dit, ne peut suppléer à ces bases qu’on appelle superstitieuses, toujours sans savoir ce qu’on dit, mais la philosophie est, au contraire, une puissance essentiellement désorganisatrice ».


Voir en ligne : Les voies


[1Et non tout à fait dans le sens où l’entend Dermenghem, Joseph de Maistre mystique, Paris, La Colombe, 1946, p. 27 : « Ce qu’il veut surtout dire, c’est que la foi a par elle-même une valeur individuelle et sociale, que les vérités dites scientifiques sont vraies d’une façon toute relative et parfois éphémère, mais qu’elles ont rarement beaucoup d’importance pour notre vie morale, que par conséquent il vaut mieux croire quelque chose qui n’est pas tout à fait vrai que de ne rien croire du tout, pourvu que cette croyance ait une force moralisatrice ». Quant aux textes inédits que cite Dermenghem, ils n’ajoutent pas grand-chose.