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Bonnet : Les larmes, la myrrhe et la Croix

Jacques Bonnet

samedi 22 mai 2010, par Murilo Cardoso de Castro

Cette étude de Jacques Bonnet, publiée en 1971 dans un livre devenu introuvable, Les symboles traditionnels de la Sagesse (Éd. Horvath) s’insère dans une série de textes consacrés à “L’arbre et l’homme”, la myrrhe, “Les arbres, symboles de la Sagesse”, “Le figuier et la vigne” et “Les arbustes symboliques”. L’auteur évoque tour à tour le mythe de Myrrha, les propriétés et les usages de la myrrhe dans les civilisations anciennes, mais aussi son symbolisme et son interpretation chez les Pères grecs et latins. Évoquant par sa forme, par sa saveur et par sa racine hébraïque et arabe les « larmes », le « sang » et « l’amertume », mais aussi « l’amour » — « la vision véritable (qui) vient du Coeur » —, la myrrhe, utilisée dans l’embaubement, est aussi un baume d’incorruptibilité. Elle est donc liée à la fois à la vie et à la mort, « symbole d’immortalité après avoir été un symbole de mort » — et J. Bonnet note sa présence à la naissance comme à la mort du Christ…

La douceur et l’amertume s’identifient avec le couple « Lumière et Ténèbres » et aussi avec celui de la Vie et de la Mort. La figure chinoise du yin-yang associe dans une goutte la lumière et les ténèbres (comme aussi le masculin et le féminin), sous forme de deux “larmes” imbriquées l’une dans l’autre, l’une blanche, l’autre noire. René Guénon rappelle, à ce sujet, le symbolisme des Dioscures et les couples formés d’un mortel et d’un immortel, tels qu’Arjuna, le “blanc” et Krishna, le “noir”, qui sont, dit-il, dans l’être lui-même, le “moi” et le “Soi ”, « les deux oiseaux inséparablement unis dont il est question dans les Upanishads [1] ». L’une des larmes de cette figure coule vers le bas, l’autre vers le haut, comme ces larmes de la terre qui sont portées par l’ange [2] et vues de Dieu [3]. Elles sont séparées par la mort et unies par l’amour. Ce qui sépare le “Soi” du “moi” est aussi ce qui les unit. A propos des deux cités, l’une céleste et l’autre terrestre, Saint Augustin a trouvé la formule célèbre : « L’une est l’amour de soi jusqu’au mépris de Dieu, l’autre l’amour de Dieu jusqu’au mépris de soi ».

Le sang qui se répand évoque le sacrifice et la mort, comme l’âme qui se sépare du corps. Le lait qui coule du sein, la graisse qui reluit du visage, sont, au contraire, source et signe de vie. Les larmes qui sortent des yeux ne sont ni la mort, ni la vie, mais la réaction de la vie devant la mort. Elles naissent de l’aperception de ce qui meurt ou de ce qui va mourir, comme si la réalisation de la contingence de ce qu’on s’était habitué à regarder comme permanent provoquait un jaillissement intérieur. Mais elles accompagnent aussi le passage de la mort à la vie : Jacob a pleuré en découvrant Rachel. Joseph en retrouvant son père et ses frères, Saint Pierre, lors de sa “conversion”. C’est ce qu’exprimait Bellarmin en jouant sur les mots « amer » et « amour » : « Non pas des larmes amères de douleur, mais des larmes d’amour, toutes pleines de douceur spirituelle et de saveur. » [4].

Les larmes sont ainsi liées à l’amour, d’une part et, d’autre part, à une vision, à la reconnaissance d’une réalité qui dépasse le monde terrestre. C’est sans doute ce que les Anciens voulaient exprimer en faisant des larmes une fonction essentielle de l’œil. L’hiéroglyphe égyptien représente un œil qui pleure. L’idéogramme akkadien de l’œil, igi, représente l’œil en train de couler [5]. Enu en akkadien, ’aïn en hébreu et en arabe signifient l’« œil » et la « source » qui coule goutte à goutte. La vision véritable vient du cœur ; il y a l’« œil du cœur », « ophtalmoi tès cardias », chez Saint Paul [6], « oculus cordis » chez St Augustin, ayn el qalb chez les soufis musulmans ; la huitième Béatitude du Sermon sur la montagne promet la vision de Dieu à ceux qui ont le « cœur pur » [7]. De même, la source profonde des larmes est dans le cœur : « Mon cœur pleure devant Osiris », dit un texte du Livre des Morts égyptien. Lorsqu’il est dit dans Saint Jean [8] : « La tristesse remplit votre cœur », le cœur est représenté comme contenant le symbole de la tristesse. Saint Jean dit que du cœur de Jésus percé par la lance est sorti du sang avec de l’eau et il se réfère au témoignage du prophète Zacharie [9] : « Il regarderont celui qu’ils ont transpercé ». Si l’on se reporte au texte en question, on lit ceci : « Ils tourneront les yeux vers moi qu’ils ont transpercé, ils pleureront amèrement sur ce premier né,... il y aura une source ouverte ».

Aux larmes de Jésus pleurant sur Jérusalem correspondent les larmes des filles de Jérusalem pleurant sur Jésus ; aux larmes de Marie de Béthanie pleurant son frère Lazare répondent les larmes de Jésus. La pécheresse de Saint Luc [10] arrosait de ses larmes les pieds de Jésus, les larmes remplaçant ici le nard par lequel Marie·de Béthanie est dite, dans Saint Jean [11] avoir oint les pieds du Christ. Marie de Magdala, qui apportait des aromates pour oindre Jésus mort, pleurait près de la tombe. Jésus lui apparut et lui dit : « Marie ». « Elle sentit alors combien affectueusement, avec quelle douceur, Jésus dit : “Marie”. Et aussitôt qu’elle eut entendu ce nom et connu le Maître, toutes ses entrailles se bouleversèrent et son âme se répandit en eau, tandis que lui parlait le bien-aimé, et sa douleur immense se mua soudain en joie ineffable. » [12]

Toutes ces scènes du Nouveau Testament et, en particulier, ce changement remarquable des larmes d’amertume en douceur, ont leur expression correspondante dans le monde ancien du Proche-Orient où le christianisme prit racine : Le nom de Béthanie est proche des Betanôt, Betanat, villages de Palestine qui signifiaient « villages d’Anat » et se sont mués en arabe en « villages de la source » (Caïn). La déesse Anat, forme phénicienne d’Ishtar, pleurait, comme Marie, sur le visage de son frère mort [13]. Elle se rassasiait de ses pleurs comme du vin [14]. Marie obtint la résurrection de son frère par ses pleurs, comme Ishtar celle de Dumuzi en l’arrosant du breuvage de vie.

"Les larmes naissent de l’aperception de ce qui meurt ou de ce qui va mourir"

Le mythe de Myrrha

Ainsi liées, comme on vient de le voir, à la fois à la mort et à la vie, les larmes ont fait l’objet, dans l’Antiquité, d’un mythe célèbre dont l’origine est dans le Proche-Orient, mais qui n’est connu, dans les textes, que depuis le 5° siècle avant Jésus-Christ et qui a été popularisé par Ovide dans ses Métamorphoses. Il associe cette humeur de l’homme à celle d’un arbre, à une résine aromatique : la myrrhe.

Voici la légende, à travers ses variantes.

Une jeune fille, Myrrha, fut, à la faveur de la nuit, enceinte de son père appelé selon les uns Kinyras, selon d’autres, Theias ou Phœnix (ce dernier nom, lié à la couleur rouge, évoque le palmier, le Pount et les Phéniciens). Chassée en Arabie, Myrrha souhaite de n’être ni vivante ni morte. Son souhait est exaucé : son sang devient la sève de l’arbre à myrrhe ; continuant de pleurer, ses larmes coulent de l’arbre : c’est la myrrhe.

L’enfant contenu en elle tend à sortir de l’arbre ; il y parvient : d’après Servius, grâce à la défense d’un sanglier qui fend l’écorce, d’après Ovide, avec l’aide de la main de Lucine. Nommé Adonis, il est recueilli par Aphrodite, déesse de l’Amour, qui s’éprend de sa beauté et, pour le cacher, le place dans un coffret qu’elle confie à Perséphone, déesse des Enfers. Celle-ci ouvre le coffret et s’éprend à son tour de l’enfant. Zeus arbitre ce conflit entre Aphrodite et Perséphone en le confiant alternativement à l’amour de l’une et de l’autre. Adonis est tué dans son jeune âge par l’effet de la colère d’Artémis (la lune), ou d’Apollon (le soleil). Un sanglier le blesse à la cuisse avec sa défense. De son sang naissent les fleurs nommées anémones. D’autres disent que ces fleurs naissent des larmes d’Aphrodite pleurant Adonis. Il semble alors que le mythe se reproduise, Aphrodite faisant revenir des Enfers Adonis, comme Ishtar l’avait fait pour Thammouz (autre nom du Dumuzi sumérien). Ce mythe d’amour et de beauté donna lieu à des « fêtes d’Adonies », dans lesquelles les femmes se lamentaient et se réjouissaient tour à tour. Les lamentations liées à l’évocation des joies perdues et de la beauté flétrie se faisaient par les cris rituels de « O ton Adonin », ou « Ai ton Ad.onin », dont la poétesse Sappho fit un mètre poétique (dactyle suivi de spondée) qui fut appelé chez les latins « versus adonicus » [15]. C’est sans doute une allusion à ces lamentations que ce passage où Ovide raconte la mort d’Hyacinthe tué par Phébus et sa transformation en lys rouge : il ajoute que Phébus inscrivit les lettres « AI » sur cette fleur [16]. D’autre part, certains rites consistaient à répandre des semences, particulièrement du blé, dans de petits récipients appelés « jardins d’Adonis ». Au bout de huit jours, les graines avaient germé et les coffrets étaient jetés dans la mer ou dans les sources, ainsi que des statuettes d’Adonis.

Pour interpréter ce mythe d’amour et de mort, les Anciens se servaient de l’image du grain qui, confié à la terre, reparaît au soleil et porte un fruit qui est ensuite séparé de la tige. Salluste dit : « Isis est la Terre, Adonis est le symbole de la cueillette des fruits mûrs ». Origène : « Adonis est le symbole des fruits de la terre que l’on pleure lorsqu’ils sont semés, mais qui lèvent et causent la joie par leur croissance ». Cette parole d’Origène est une allusion à celle du Psaume [17] : « Ceux qui sèment dans les larmes récoltent dans la joie » et c’est aussi à ce psaume que fait allusion Saint Paul en disant du corps céleste : « Semé dans la corruption, il ressuscitera dans la Gloire » [18]. Enfin, d’après Plaute, l’image d’Adonis était très souvent associée à celle de Ganymède enlevé au ciel dans son jeune âge et devenu échanson des dieux.

La myrrhe symbolisait donc, pour les Anciens, la transformation d’un être terrestre en un être céleste au travers des larmes et d’une épreuve amère. L’être céleste se nommant Adonis qui vient d’un mot sémite signifiant « seigneur », le couple Myrrha-Adonis correspond au couple akkadien Mârtu-Mâru (maîtresse-seigneur). Dans son ouvrage Le Panthéon de l’Arabie centrale, M. Toufic Fahd rapproche Adonis de Baal et ajoute : « L’exact correspondant de Baal est l’araméen mârâ, l’akkadien mâru [19]... Un rapport sémantique étroit lie rabb, baal et mara, ainsi que leurs féminins : rabba, baala et maraa, en tant qu’attributs divins. Ils s’appliquent particulièrement au « Fils » et à sa parèdre dans la triade divine des Sémites » [20]. Dans un autre ouvrage, La divination arabe, le même auteur dit encore : « Rabbî ou Rabbôni (nom que Marie de Magdala donna à Jésus) a le même sens que môri, môran » [21]. (« Magdala » signifiant « la grande » est l’équivalent de rabba, nom donné à une déesse du panthéon arabe).

Nous mentionnerons enfin l’interprétation de ce mythe de Myrrha que donne Pernety [22]. Il lie ce mythe à la production alchimique du grand-œuvre : « Qu’est-ce que Myrrha ? dit-il, Qu’est-ce que Cinyras (père de Myrrha) ? Myrrha vient de murô, je coule, je distille, et Cinyra vient de kinyromai, pleurer, se lamenter, d’où l’on, a fait kinyra, instrument triste et mélancolique. Myrrha doit donc être regardée comme signifiant eau ou gomme. C’est ce qui a déterminé l’auteur de la fable à faire allusion à la myrrhe qui se dit myrra en grec, de myron, parfum, venu lui-même, de myrô, je distille. Or les Philosophes appellent gomme, eau, une partie de leur composé et celle précisément qui doit engendrer l’Adonis ou l’or philosophique ». Et Pernety continue en expliquant le rouge lié à Adonis mourant par le passage de « l’œuvre au blanc » à « l’œuvre au rouge ».

"Les larmes d’Aphrodite : un mythe d’amour et de mort."

Les propriétés naturelles de la myrrhe

Qu’est-ce donc que la myrrhe ? On répond généralement : une gomme ou une résine, en s’abstenant de préciser quelle différence il peut y avoir entre l’une et l’autre. C’est l’exsudation de certains arbres du sud de l’Arabie, de la Somalie et de l’Ethiopie. C’est donc une substance analogue à l’encens, en adoptant pour ces deux termes des appellations simplifiées : il y a en effet plusieurs sortes d’encens et, de même, plusieurs espèces de myrrhe. En gros, la myrrhe se distingue de l’encens par sa couleur : elle est blonde, alors que l’encens est blanc, tirant même son nom hébreu de cette blancheur ; par sa forme : les larmes de myrrhe sont plus grosses et boursouflées ; par son odeur.

La myrrhe et l’encens apparaissent comme complémentaires : « J’irai aux montagnes de la myrrhe, aux collines de l’encens » [23]. Virgile ne parle que de l’encens mâle [24] et rapporte la myrrhe à la féminité dans l’imprécation de Turnus qualifiant Enée de « semivir », parce qu’il a saupoudré ses cheveux de myrrhe [25]. Encens et myrrhe peuvent l’un et l’autre être brûlés sur des charbons ardents ; mais, dans l’Egypte ancienne, la myrrhe était brûlée au sacrifice de midi, alors que l’encens l’était au lever du soleil. L’encens a continué d’être utilisé de la sorte. Son nom, en latin, vient de là : incensum, ce qui est porté à l’incandescence. Par contre, la myrrhe, dans l’Antiquité, a le plus généralement été dissoute dans l’huile pour servir de parfum ou de médicament, ou dans le vin pour obtenir une boisson enivrante, celle qui fut présentée à Jésus au moment de la crucifixion. Elle continua cependant à être brûlée parfois comme l’encens : un hymne de Sappho mentionne que, pour fêter le couple d’Hector et d’Andromaque, on avait brûlé la myrrhe et l’encens [26].

Voici quelques exemples de l’usage de la myrrhe comme parfum et medicament : l’huile sainte servant à oindre le Tabernacle hébraïque était composée pour cinq cents parties de myrrhe vierge (ou franche) [27]. Esther, comme toute jeune fille présentée au roi Assuérus, devait se purifier pendant six mois avec de l’huile de myrrhe. La courtisane du Livre des Proverbes dit : « J’ai parfumé ma couche de myrrhe, d’aloès et de cinnamone ; viens, enivrons-nous d’amour jusqu’au matin » [28]. Le Psaume de l’épithlame dit de l’époux : « Tes vêtements ne sont que myrrhe, aloès et casse » [29].

La myrrhe a été utilisée comme médicament jusqu’à une époque très récente. Encore maintenant, on s’en sert en pharmacie et pour la confection de dentifrices. Autrefois on l’employait pour une foule de maladies, comme on le voit par un traité de Polisius intitulé Myrrhologia [30]. Ses vertus médicinales sont probablement liées à son astringence, ce qui explique son emploi dans l’embaumement. Les Arabes de Somalie l’utilisent pour les blessures. F. Balsan raconte [31] « qu’un chameau s’étant blessé, le chamelier lui demanda du malmal (de la myrrhe), en enduisit la coupure, puis, à l’aide d’une pierre brûlante, obligea l’ingrédient à pénétrer profondément dans la plaie. Redressée, la bête ne boîte plus et la plaie se cicatrise. Un autre chamelier lui dit alors : —Tu ne connais pas tous les effets du malmal, mais tu en suces trop, ta virilité en souffrira ; à petites doses, elle fortifie sans nuire ; elle engraisse les chèvres, elle chasse les maladies ; et les Arabes l’achètent très cher pour les parfums ».

Ceci fait allusion à une coutume des Arabes qui consiste à mâcher de la myrrhe (comme ils le font d’ailleurs pour d’autres sortes de gommes). C’est une coutume très ancienne puisqu’on y trouve une allusion dans le Livre des Morts égyptien : « Je suis ton favori, ô Rê, parmi les hommes. Je mâche pour toi de la myrrhe au lac des deux couteaux » [32]. C’est que la myrrhe servait d’antiseptique de la bouche, ainsi que de tonique et d’excitant. De là vient sans doute le qualificatif d’amertume qui, dans les langues sémitiques, est toujours lié à la myrrhe, comme on le verra plus loin. Il semble d’ailleurs que l’amertume soit liée aux résines et aux gommes. Homère parlant de la résine du pin dit que « la larme de cet arbre est amère » [33]. Le buis, arbre à gomme, est dit également amer et les Anciens prétendaient que le miel était amer quand les abeilles le butinaient [34].

Pour toutes ces raisons, la myrrhe était très recherchée. « Elle était considérée comme si précieuse que, lors de la prise de Pétra, capitale des Nabatéens, le premier souci fut de piller les magasins où était entreposée la myrrhe » [35]. Le même auteur croit très vraisemblable que les villes de Smyrne, Myrine, Myra, en Asie Mineure, aient tiré leur nom de celui de la myrrhe, comme étant les terminus des caravanes qui l’apportaient depuis l’Hadramaout ; au Sud de l’Arabie. Ces routes de la myrrhe et de l’encens étaient faites de pistes situées entre les déserts de l’Arabie de l’Est et la côte inhospitalière [36].

"La myrrhe est présente à la croix et au tombeau comme elle l’avait été au berceau de Jésus"

Le nom de la myrrhe

Ce nom vient du grec myrrha, qu’on rattache à l’hébreu môr, plus anciennement à l’akkadien murru qui désignent la myrrhe, tous mots se rattachant à la racine MRR qui a donné de nombreux dérivés désignant des substances amères : en akkadien : murâru, l’endive ; en hébreu : mrêrâ, le fiel (comme en arabe mirrah), merôrim, les herbes amères de la Pâque. En arabe, el marratât, les deux substances amères, désigne l’absinthe et la coloquinte, tout comme el amarrât, l’aloès et la moutarde (et aussi la vieillesse et la misère, les amertumes de la vie). De même, en grec, myrris est le cerfeuil musqué. Cette racine hébraïque et arabe MRR signifie aussi « ce qui coule goutte à goute ». Elle est ainsi liée à une image spatiale, le liquide qui s’écoule de l’arbre, et à une image temporelle, le temps qui passé ; de même qu’au sens gustatif par sa qualité d’amertume.

Enfin, en grec et en hébreu, le redoublement du “R” n’apparaît pas comme essentiel : « Athenaios tient myrrha, smyrna et myron (parfum) pour identiques » [37]. Le grec myro signifie « couler goutte à goutte », comme le verbe stazo, dont est tiré staktè, l’huile de myrrhe et myron, le parfum. Le myrte qui provient de ,la même racine, se dit en grec, myrtos, myrsinè, myrrinè et myrrinos. En hébreu, la myrrhe est môr, sans redoublement du R ; l’amertume se dit mara ; l’Exode insiste sur ce fait : « L’eau était amère, d’où le nom de Mara donné à ce lieu » [38].

Cela invite, sans qu’il y ait démonstration certaine, à envisager la parenté possible avec la racine MaRA qui, en hébreu et en akkadien, évoque la graisse qui suinte, en arabe le lait qui sort du pis et aussi l’aliment sain qui donne santé ou salut. Cette même racine MaRA désigne en arabe « 1’homme » et la « femme », en hébreu et en araméen « seigneur » ; en akkadien, le mot mâru est traduit pas « fils, prince, enfant de Dieu, envoyé, jeune ami, brebis » [39] ; mârtu est la « maîtresse », comme en araméen mârta. Les Anciens, depuis Saint Jérôme, faisaient ces rapprochements en appelant la Vierge Marie : mare amaritudinis, myrrha maris, et aussi magistra et domina maris.
Tout ceci rappelle l’écoulement des larmes et leur amertume.

Le symbolisme de la myrrhe dans l’Écriture

Dans l’Ecclésiastique ou Sagesse de Sirach [40], la Sagesse dit d’elle-même : « Comme une myrrhe choisie, j’ai répandu une odeur suave ». L’odeur de la Sagesse étant l’Esprit-Saint, on se trouve ainsi en présence d’un symbole de cet Esprit. Il en est de même dans le Psaume [41] : « Ton Dieu t’a oint d’une huile d’allégresse, ... tes vêtements ne sont que myrrhe, aloès et casse ». Dans le Cantique des Cantiques, la myrrhe coule des doigts de l’Epouse : « De mes mains a dégoutté la myrrhe, de mes doigts la myrrhe exquise » [42]. Elle coule aussi des lèvres de l’Epoux : « Ses lèvres sont des lys d’où découle la myrrhe la plus pure » [43]. Elle s’identifie à l’Epoux : « Mon bien-aimé est pour moi un sachet de myrrhe qui repose entre mes seins » [44], et aussi à l’Epouse : « C’est un jardin fermé que ma sœur fiancée, une source fermée, une fontaine scellée. Tes pousses sont la myrrhe et l’aloès » [45]. La myrrhe, dans ce Cantique, est nommée huit fois, nombre de l’Esprit. Enfin dans le Nouveau Testament, la myrrhe est mentionnée trois fois : en Saint Matthieu [46], comme l’un des trois dons des Mages, avec l’or et l’encens ; en Saint Marc [47], quand on donna à Jésus crucifié du vin mêlé de myrrhe ; en Saint Jean [48], quand Joseph d’Arimathie et Nicodème viennent avec de la myrrhe et de l’aloès embaumer le corps de Jésus. Elle est donc présente à la croix et au tombeau comme elle l’avait été au berceau de Jésus.

L’interprétation de la myrrhe chez les Pères Grecs

De Saint Jean Chrysostome, une affirmation brève mais singulièrement dense : « L’encens et la myrrhe étaient au plus haut degré le symbole de Dieu » [49]. Saint Grégoire de Nysse, le théologien mystique par excellence, avec Denys l’Aréopagite, s’explique plus longuement dans son commentaire sur le Cantique des Cantiques : « Quelle est celle qui monte du désert, exhalant la myrrhe et l’encens ? » [50]. Commentaire : « Celui qui veut être consacré au culte de Dieu (comme l’est l’encens), ne sera pas un bon encens consacré s’il n’a été auparavant une myrrhe, c’est-à-dire s’il n’a pas mortifié ses membres terrestres, s’ensevelissant avec celui qui est mort pour nous, et s’il n’a pas reçu dans sa propre chair, pour mortifier ses membres, cette myrrhe qui avait été prise pour la sépulture du Seigneur ? » [51]. « J’ai cueilli ma myrrhe » [52]. Commentaire : « La myrrhe est pour qui fait ses délices de la bonne odeur (des Vertus). Faisant mourir ses membres terrestres, cette myrrhe distille comme un parfum (murepsôn) la Vie pure et odorante .... Semblable à l’arbre de la myrrhe était Saint Paul, qui mourait chaque jour et se condamnait lui-même à la mort. Par la pureté et la divine ordonnance de sa vie, il répandait du parfum et devenait odeur de vie pour ceux qui sont sauvés » [53]. « Je me suis levée pour ouvrir à mon bien-aimé et de mes mains a dégoutté la myrrhe, de mes doigts la myrrhe vierge sur la poignée du verrou » [54]. Commentaire : « Que la myrrhe soit le symbole de la mort, personne ne peut en douter, de ceux qui sont versés dans les Écritures sacrées... Or notre vie est une mort, cette vie à laquelle manque l’immortalité ... (Suit un développement sur l’arbre de Vie et l’arbre de la Connaissance) ... Ainsi l’Épouse montre ses mains pleines de myrrhe lorsque, morte à tous les vices, elle se lève pour ouvrir en elle la porte au Verbe et le Verbe qu’elle introduit est la Vie même » [55]. « Ses lèvres sont des lys d’où dégoutte la myrrhe la plus pure. » [56] Commentaire : « La bouche de l’Église, (de l’Épouse), est un lys ; la myrrhe coule goutte à goutte (apostazei) de ce lys et l’âme est remplie de ce qui est ainsi distillé (tès stagonos de la racine staktè, l’huile de myrrhe) » [57].

L’interprétation de la myrre dans l’Église latine

De Saint Ambroise : « L’or est offert au roi, l’encens à Dieu, la myrrhe au mort... Autre est l’honneur de la sépulture qui ne corrompt pas le corps du mort, mais le préserve » [58].

De Saint Grégoire le Grand : « Imprégnons nos membres de myrrhe en leur épargnant par la mortification la putréfaction de la luxuré » [59].

De Saint Bernard : « La myrrhe qui est amère signifie la rigueur des tribulations... Parmi tant d’autres petits rameaux de cette myrrhe odoriférante, j’ai cru ne pas devoir oublier cette myrrhe même qu’on lui donna à boire sur la croix, ni celle dont on l’embauma dans le sépulcre. Dans la première, il a pris sur lui l’amertume de nos péchés et dans l’autre, il a consacré l’incorruptibilité de mon corps » [60].

De Saint Bernard encore : « Le petit bouquet de myrrhe entre mes mamelles, c’est Jésus-Christ et Jésus-Christ crucifié » [61].

De Thomas Gallus, théologien du XIIIe siècle, il est vrai imprégné de Denys Aréopagite : « Mon bien-aimé est un bouquet de myrrhe entre mes seins » [62].

Commentaire : « La myrrhe est un arbre aromatique, ainsi que le dit l’Écclésiastique [63] : « Comme une myrrhe choisie, elle a donné une odeur suave ». Sa gomme est mortelle pour les vers. Or les vers symbolisent les choses corruptibles et les obstacles à la contemplation. Ce sont choses à exclure, ainsi qu’il est dit dans la Théologie mystique : « En les brisant fortement abandonne les sens, les opérations intellectuelles et toutes les choses sensibles et intelligibles, tout ce qui existe et qui n’existe pas ». La myrrhe conserve encore la chair fragile de la putréfaction. C’est donc que la myrrhe symbolise la contemplation très agréable et suave des Idées (théôria) éternelles, contemplation qui mortifie puissamment ces vers dont on vient de parler et qui garde de la putréfaction des choses mortelles l’esprit contemplatif comme en un « bouquet des vivants », suivant l’expression d’Abigaïl s’adressant à David » [64].

"Toute l’histoire de l’humanité se retrouve à travers la croix, dans ses périodes d’épreuve et de larmes, mais plus particulièrement l’histoire de Jérusalem dont le développement est comparé à celui d’un arbre"

La myrrhe et la Croix

Dans sa Myrrhologia, Polisius cite un commentaire de Chytreus sur le chapitre 37 de la Genèse (où il est fait allusion aux caravanes d’aromates allant de Galaad en Egypte), et dit ceci : « La myrrhe est l’image de la croix. La larme de myrrhe brûlante et sèche a un puissant pouvoir d’effacer les souillures. Elle purifie sans irriter, elle assèche sans ronger ni rétrécir. Elle cuit les sèves et les humeurs vicieuses. De la même manière, la croix et les épreuves de l’Église purifient et débarrassent des humeurs perverses, des affections vicieuses, de l’insouciance, de l’orgueil, de l’admiration de soi-même, des flammes de la sensualité, mais elles ne rongent ni ne corrompent. Elles font partie de la mission de l’Église, semblable à l’yeuse élaguée par les haches à double tranchant, qui prend la vertu et la qualité du fer lui-même ».

Ce commentaire antique, tiré curieusement d’un livre de pharmacopée, résume parfaitement les homélies des Pères de l’Église sur la myrrhe et exprime avec bonheur les connexions entre la myrrhe et la croix. La myrrhe exsude de la croix, mêlée au sang de Jésus, à l’eau sortie de son cœur, aux larmes que Madeleine répand sur ses pieds, au vin que Jésus goûta comme dernière nourriture terrestre. La croix imprégnée de cette myrrhe l’est aussi de l’humanité de Jésus qu’elle porte et à laquelle elle est unie par toutes les humeurs qui vont de l’une à l’autre. Cette humanité est elle-même unie à toute l’humanité souffrante par la proximité de Marie et de Jean qui pleurent sur elle, des deux larrons, à droite et à gauche, dont les croix sont aussi imprégnées de sang et, l’une d’elles, de larmes, par Madeleine qui embrasse le bois. Elle est unie à l’humanité du shéol qui souffre dans l’attente de la résurrection. L’arbre de la croix s’identifie à l’arbre de Jessé, puisqu’il porte le Christ à sa partie supérieure. Sa racine est le père de David et il s’épanouit en Marie, dont le nom, dans l’une des interprétations traditionnelles, est la myrrhe.

Plus profondément, cet arbre pousse sa racine jusqu’à Adam. La tradition issue de la remarque de l’évangéliste que le Calvaire est le Golgotha, c’est-à-dire, le « lieu du crâne », a voulu que ce crâne fût celui d’Adam. Son bois, dans les commentaires traditionnels, rappelle d’abord les arbres du Paradis : l’arbre de Vie et celui de la Connaissance, puis le bois de l’arche de Noé, et aussi ce bois que Moïse jeta dans les eaux amère de Mara pour les rendre douces, celui avec lequel il frappa le rocher à Mériba pour en faire jaillir l’eau, également les deux bois que la veuve présenta à Elie dans une époque de disette. Toute l’histoire de l’humanité se retrouve à travers la croix, dans ses périodes d’épreuve et de larmes, mais plus particulièrement l’histoire de Jérusalem dont le développement est comparé à celui d’un arbre [65]. La myrrhe est une gomme imputrescible, odoriférante et qui, en conservant les corps, est un symbole d’immortalité après avoir été un symbole de mort. La croix imprégnée de la myrrhe que sont le sang répandu et les larmes, transforme la mort qu’elle occasionne en une vie sans fin...


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[1“Le blanc et le noir”, dans les Études Traditionnelles, N° 260.

[2Tobie : 12 : 12.

[3Isaïe : 38 : 5.

[4De bono lacrymarum : L. l, ch. 10.

[5Dhorme : op. cit., p. 76.

[6Première Épitre aux Ephéslens, 1 : 18.

[7Cf. F. Shuon, L’Œil du cœur, p. 18.

[8Jean : 16 : 6.

[9Zacharie : 12 : 10.

[10Luc : 7 : 38.

[11Jean : 12 : 3.

[12Denys le Chartreux, Commentaire de l’Evangile de Saint Jean.

[13Virolleaud : La déesse ’Anat. : p. 46.

[14Virolleaud, Les legendes de Babylone, p. 97

[15Atallah : Adonis, pp. 94-97 et 104.

[16Métamorphoses, X : 214.

[17Psaumes : 126 : 5. Le P. de Vaux voit dans la parole d’Origène une confusion tardive entre le mythe d’Adonis et celui d’Osiris (Bible et Orient, p. 404).

[18Première Épitre aux Corinthiens : 14 : 43.

[19T. Fahd, op. cit., p. 181.

[20Toufic Fahd, Le Panthéon de l’Arabie centrale à la veille de l’Hégire, op. cit., p. 238.

[21T. Fahd, La divination arabe : p. 107.

[22Pernety, Les fables égyptiennes et grecques, t. 2, ch. 4.

[23Cantique des Cantiques, 4 : II.

[24Bucoliques, 8 : 65.

[25Énéide, 12 : 100.

[26Atallah, Adonis, p. 45.

[27Exode, 30 : 23.

[28Proverbes, 7 : 18.

[29Psaumes, 45 : 9

[30Nuremberg, 1688.

[31Revue des deux mondes du 1.10.1965 : p. 43l.

[32Première partie, chapitre 15.

[33Iliade, 1.

[34Commentaire des Emblèmes d’Alciat.

[35Atallah, op. c1t., p. 45.

[36Cf. Lippens, Expédition en Arable centrale.

[37Paulys, Real Encyclopädie.

[38Exode, 15 : 23.

[39Dictionnaire akkadien de Melssner.

[40Ecclésiastique, 24 : 15.

[41Psaumes, 45 : 9.

[42Cantiques des Cantiques, 5 : 5.

[43id. 5 : 13.

[44id. : 1 : 13.

[45id. 4 : 12 à 14.

[46Matthieu, 2 : 11.

[47Marc, 15 : 23.

[48Jean, 19 : 39.

[49Homélie 8.

[50Cantiques des Cantiques, 3 : 6.

[51Homélie 6.

[52Cantiques des Cantiques, 5 : 1.

[53Homélie 10.

[54Cantiques des Cantiques, 5 : 5.

[55Homélie 12.

[56Cantiques des Cantiques, 5 : 13.

[57Homélie a.

[58Livre 2 sur Saint Luc.

[59Commentaire du Cantique des Cantiques.

[6043ème Sermon sur le Cantique des Cantiques.

[6145ème Sermon.

[62Cantiques des Cantiques, 1 : 13.

[63Ecclésiastique : 24 : 20.

[641. Samuel, 25 : 29.

[65Isaïe, 37 : 31, et chapitre 17 d’Ézéchiel.

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