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La mystique d’Angelus Silesius

Angelus Silesius - La culture mystique

jeudi 11 octobre 2007

honnêteté
honestidade
honesty
honneur
honra
honradez
honor
honour
retitude
retidão

Lorsque le jeune docteur Scheffler s’installa à Oels dana les derniers mois de 1649, comme médecin du duc Sylvius Nimrod de Wurtemberg, il avait déjà subi de complexes influences, qui, sans qu’il en eût nettement pris conscience Gewissen
conscience
consciência
conciencia
consciencia
Bewusstsein
Bewußtsein
consciencidade
consciousness
conscient
purusârtha
samvid
bodha
cit
chit
, allaient préparer son évolution evolução
évolution
evolution
evolución
vers une religiosité supérieure aux confessions, puis vers un catholicisme de plus en plus strict. Mais tous ces germes ne devaient se développer que plus tard, après qu’il fut devenu l’ami d’un noble silésien, Rose-Croix Rose-Croix
Rosa-Cruz
Rose Cross
Rose Croix
Rosy Cross
, disciple de Böhme Böhme
Boehme
Jakob Böhme (1575-1624), théosophe allemand, surnommé « Philosophus teutonicus ».
et personnalité attachante : Abraham von Frankenberg. Revenu à sa retraite de Ludwigsdorf au même moment où Scheffler arrivait à Oels, Frankenberg était las d’une vie Leben
vie
vida
life
zoe
consacrée aux études, mais riche en voyages, en efforts et en luttes (ELL., pp. 52-53). Il aimait à s’entretenir avec ceux qui, plus jeunes que lui, s’intéressaient aux mêmes questions ; c’est ainsi que Daniel von Czepko et Scheffler sont entrés dans le cercle cercle
círculo
circle
circonférence
circunferência
de ses amis.

L’influence de Frankenberg sur le Pèlerin chérubinique est beaucoup plus importante qu’on ne le croirait si l’on s’attachait uniquement aux idées du livre. La pensée denken
pensar
penser
think
pensamento
pensée
pensamiento
thinking
de Frankenberg n’a rien d’original : ce n’est pas elle qui donne à sa physionomie spirituelle son intérêt.

Pendant les années qui ont précédé la rédaction du Pèlerin chêrubinique, il a été en rapports étroits avec Johann Scheffler (ELL., p. 53) ; plus que nulle source livresque, leurs conversations nombreuses, dont nous ne savons rien, ont dû éveiller, ou du moins maintenir vivant dans l’esprit esprit
espírito
spirit
mente
mind
manas
mental
du jeune médecin son intérêt pour les questions de mystique mysticisme
misticismo
mysticism
μυστικός
mystikos
místico
místicos
mystic
mystique
, de vie spirituelle et de science Wissenschaft
science
sicences
ciência
ciências
ciencia
ciencias
episteme
επιστήμη
epistêmê
secrète. Avec cette impétuosité dans l’amitié qui lut toujours la sienne, nous le voyons se conformer au modèle de son aîné : comme lui il rédige une « régula vitae » [1], s’essaie à frapper sa pensée en une phrase bien Bien
agathon
agathón
Bem
Bom
Good
Bueno
nette, une devise où s’annonce déjà la forme forme
eidos
eîdos
aspecto
perfil
aspect
abrupte du Pèlerin chérubinique, et sa façon d’ajouter, à une première affirmation paradoxale, le complément qui restreint sa portée : « Summa scientia nihil scire — nisi Jesum Christum, et hunc quidem crucifixum et resuscitatum. » (ELL., p. 70) Comme Frankenberg, il rassemble une érudition mystique considérable, et des livres qu’il utilise comme sources de sa pensée, un grand nombre Zahl
nombre
número
number
nombres
números
numbers
lui viennent de la bibliothèque de Frankenberg, qui les lui transmit à sa mort Tod
mort
morte
muerte
death
thanatos
mourir
morrer
die
morir
 [2]. La méthode même selon laquelle il prépare son oeuvre, en recueillant des citations, sans chercher à approfondir un seul auteur, en prenant son bien un peu partout, pour le déverser dans un seul livre, est celle de Frankenberg. Il lui doit donc une initiation initiation
iniciação
iniciación
au monde Welt
Weltlichkeit
monde
mondanéité
mundo
mundidade
mundanidade
worldliness
mundanidad
Olam hazé
des écrits spirituels, dans la mesure où certains d’entre eux lui étaient peu familiers ou même inconnus, comme c’est certainement le cas pour les mystiques catholiques. Il lui doit aussi la curieuse forme intellectuelle d’une compilation dont les résultats seront ensuite intégrés au Pèlerin chérubinique, sans s’accorder toujours très bien ensemble ; et, plus que tout, l’exemple d’une vie « chaste, sobre, retirée » (Éd. 1895, p.X), l’idéal d’une existence Existenz
existence
exister
existentia
existência
existencia
bios
pure, que ne troublent ni la vanité vanité
vaine gloire
cénodoxie
kenodoxía
du monde, ni l’amour amour
eros
éros
amor
love
de soi-même Selbst
soi-même
Soi
si mesmo
Self
si mismo
A non-personal, all-inclusive awareness.
(Conclusiones, art Kunst
arte
art
. xxiii-xxiv). La première oeuvre poétique de Scheffler, après ses essais de jeunesse, est justement un témoignage de pieuse admiration pour son ami : c’est un éloge funèbre de Frankenberg (Éd. Ellinger, pp. 1-4) où il glorifie des vertus qui seront précisément celles dont le Pèlerin chérubinique fera une préparation au retour vers Dieu Gott
Dieu
Deus
God
Dios
theos
. Frankenberg a donc agi doublement sur lui, par sa pensée et par son exemple : ayant relevé quelques marques de cette influence, nous devons maintenant tenter d’en préciser la portée.

La place Ort
lieu
lugar
location
locus
place
historique que tient la pensée de Frankenberg — une pensée, somme toute, médiocre — lui vient de sa position entre deux dualité
dyade
duality
dualidad
dualidade
dois
two
deux
générations : il n’a pas été le créateur qui imprime sa marque à ses disciples, mais l’intermédiaire un peu effacé qui fait connaître connaissance
gnosis
intuition intellectuelle
gnôsis
connaître
conhecer
gnose
knowledge
know
conocer
conocimiento
conhecimento
jnāna
jnana
à Czepko, à Scheffler, aux amis de son cercle, le monde qui avait été celui de Jakob Böhme. Il avait connu dans sa jeunesse (Il était né en 1593) le « Philosophus Teutonicus », dont il écrivit deux biographies, la dernière, notons-le, au moment où Scheffler pensait au Pèlerin chérubinique (Exactement en 1651 ; ELL., p. 65) ; ils ont dû souvent s’entretenir du maître guru
enseignant
professeur
maître
mestre
professor
humble humilité
tapeinophrosyne
humble
humiliation
humildade
humilidad
Reconnaître la grandeur du Soi, du "Je Suis".
et génial dont Frankenberg, au soir de sa vie, évoquait une dernière fois l’image image
imagem
imagen
imaginação
imagination
kalpanā
. Ces deux biographies se distinguent par leur ferveur et la naïveté avec laquelle Frankenberg a reproduit pieusement les légendes les plus absurdes sur la vie de son ami. Certes, homme Mensch
homme
être humain
ser humano
human being
homem
hombre
the man
anthropos
hommes
humanité
humanity
état humain
estado humano
human state
d’un format spirituel assez médiocre, il était incapable de saisir toute la grandeur grandeur
grandeza
greatness
de Böhme ; pourtant, les problèmes qui tourmentaient Böhme l’ont aussi inquiété. Lui aussi a cherché à comprendre verstehen
entendre
comprendre
entender
compreender
comprender
understand
le monde, péniblement, non seulement l’âme âme
psyche
psukhê
alma
soul
atman
ātman
humaine, mais le monde en tant que « cosmos Kosmologie
cosmologie
cosmologia
cosmología
cosmology
cosmo
cosmos
kosmos
 », sa création Création
Criação
criação
creation
creación
, sa fin, et l’état sous lequel il se révèle actuellement à nos yeux, avec ses « qualités » contradictoires, son mélange de bien et de mal Übel
Böse
mal
evil
maligno
malefic
the bad
kakos
. D’ailleurs, là où Böhme édifiait un système, Frankenberg n’a guère fait que compiler les idées de ses prédécesseurs. La spéculation philosophique, pour les hommes de sa génération génération
geração
generación
generation
gerar
générer
generate
generar
, recevait du développement de la science de la nature nature
physis
phusis
phúsis
natura
natureza
naturaleza
un aiguillon nouveau, et une énigme de plus à résoudre. On trouverait difficilement chez Maître Eckhart Meister Eckhart
Mestre Eckhart
Maître Eckhart
Eckhart
une préoccupation sur l’univers Univers
Universo
Universe
, qu’il se représente selon l’image traditionnelle à son époque : la terre Terre
Terra
Earth
Tierra
Gea
Khouen
au centre centre
centro
center
du ciel ciel
cieux
céu
céus
heaven
heavens
cielo
cielos
ouranos
Khien
Thien
, le soleil se levant à l’est et se couchant à l’ouest point cardinal
points carinales
ponto cardeal
pontos cardeais
cardinal direction
cardinal directions
punto cardinal
puntos cardinales
Nord
Norte
North
Sud
Sul
South
o Este
Leste
East
Ouest
Oeste
West
, les sept sept
sete
seven
siete
sphères des planètes, dont la dernière est la lune Lune
lua
luna
moon
, emboîtées l’une dans l’autre, avec autour d’elles la sphère des fixes [3]. Cette cosmologie ne l’intéresse d’ailleurs que comme symbole symbolon
symbolisme
symboles
symbole
simbolismo
símbolo
símbolos
symbol
symbolism
symbols
du chemin Weg
chemin
caminho
way
camino
de l’âme vers le ciel et des sept degrés de purification purification
purificação
purificación
katharsis
qu’elle a à traverser. Le dix-septième siècle, au contraire, ressent le monde comme vivant d’une vie propre, dont la terre n’est plus le centre, et l’homme, pour la première fois sans doute, est saisi d’angoisse Angst 
angoisse
angústia
anxiety
angustia
angstbereit
prêt à l’angoisse
ängsten
s’angoisser
angustiar-se
devant le mystère mystère
mysterion
mystères
mistério
mistérios
mystery
mysteries
de sa petitesse. Frankenberg avait emprunté à Giordano Bruno une pensée qui le satisfaisait (ELL., p. 57) et dont on peut déceler la trace dans l’oeuvre de son ami Johann Scheffler. Deux épigrammes, isolées dans le reste du livre, affirment, l’une que le monde n’est pas sphérique, comme on le prétend (I, 149), l’autre qu’il n’y a pas au firmament un, mais bien mille et mille soleils (I, 141). Elles surprennent d’autant plus que Scheffler, comme Eckhart, ne s’intéresse généralement aux choses visibles que comme à des symboles des choses invisibles, et sans doute sont-ce là des images : la sphéricité, cet éternel déséquilibre, est une apparence Scheinen
paraître
aparentar
parecer ser
aparência
seeming
Schein
apparence
semblance
en un monde aussi durable que Dieu ; et les « mille et mille soleils » au ciel seraient les innombrables âmes divinisées, qui peuvent coexister en Dieu, selon une doctrine doctrine
doutrina
canon
cânone
que nous retrouverons. Scheffler ne se contente pas d’une conception begreifen 
concevoir
conceber
Begriff
conceito
concept
conception
concepção
concepción
, si vaste soit-elle, du cosmos :

Le monde est trop étroit, le ciel est trop petit :
Où trouverai-je encor la place de mon âme ? (I, 187 ; cf. I, 78.)

Die Welt ist mir zu an g, der Himmel ist zu klein :
Wo wird doch noch ein Raum Raum
Räumlichkeit
räumlich
espace
espacialité
espaço
espacialidade
espacial
espacio
espacialidad
space
spaciality
spatial
fur meine Seele sein Sein
Seyn
l’être
estre
o ser
seer
the being
be-ing
el ser
esse
sattva
sattā
 ? (I, 187.)

Sans doute, ces deux images lui ont-elles été suggérées par une conversation avec Frankenberg sur Giordano Bruno, dont elles résument l’enseignement [4], tout en lui attribuant un sens mystique. Mais à côté de cette vision presque scientifique de l’univers, on trouve chez Frankenberg ce qu’on désigne du nom de « pansophie », et qui est la connaissance secrète, presque cabbalistique des traces de Dieu (Signaturen) dans la création [5]. C’est ce côté de sa doctrine, pour autant qu’on puisse parler de doctrine, car il s’agit plutôt de fragments de systèmes coexistant dans sa pensée, qui a surtout agi sur Scheffler ; lui aussi voit dans le monde l’image de Dieu.

Parlant des principes de sa connaissance, Frankenberg écrit : « XI — que cette connaissance doit être cherchée, trouvée et révélée par la lumière Licht
lumière
luz
light
phos
prakāśa
prakasha
de la gloire Alléluia
Alleluia
Hallelujah
haleluya
ἀλληλούϊα
αλληλούια
Aleluia
louvor
louange
praise
glória
gloire
glory
, de la grâce et de la nature, dans le livre triple et un de l’Écriture sainte, du monde et de l’homme », subordonnant d’ailleurs dans les articles suivants cette triple révélation révélation
revelatio
apocalypse
apocalypsis
ἀποκάλυψις
Shruti
à la connaissance unique du Livre de l’Agneau, c’est-à-dire « Jésus-Christ Jésus-Christ
Jesus Cristo
Jesus Christ
Jesús Cristo
Jesus
Jesús
Cristo
Christ
Ungido
Ointed
crucifié et ressuscité » [6]. A une christologie assez vague, Frankenberg unissait donc une idée idea
idée
ideia
idea
ιδεα
idéa
complexe de la nature, conçue comme un composé de forces, procédant de Dieu par émanation emanação
émanation
emanación
emanation
et reproduisant dans le monde sa structure Struktur
structure
estrutura
struktural
structural
estrutural
trinitaire (Raphaël..., p. 31) : ces forces sont ce que Böhme appelait les « Quallitäten », à la fois « qualités » des corps Körper
corpo
corps
cuerpo
body
Deha
et « jaillissements » de la puissance acte
puissance
energeia
dynamis
divine divin
divinité
divino
divindade
divindad
divine
divinity
Godhead
dans les objets matériels ; Frankenberg y mêlait des idées paracelsistes sur l’art de guérir : le médecin est l’homme qui connaît ces forces et leur origine Anfang
origine
começo
início
comienzo
origem
arche
Anfängnis
começar
iniciar
et sait les retrouver dans le monde pour les faire agir action
praxis
agir
atuar
ação
act
acción
prattein
en vue Sicht
vue
visão
seeing
visión
opsis
du bien physique et moral. Ceci explique sa pratique praktike
prática
práticas
pratique
pratiques
médicale, son intervention active et courageuse lors de la peste de 1634 et les principes de thérapeutique exposés dans son livre Raphaël, l’ange anjo
anjos
ange
anges
angel
angeles
arcanjo
arcanjos
archange
archanges
deva
devas
guérisseur (1639) [7]. Toutes choses qui l’ont sans doute rapproché du docteur Scheffler. Celui-ci partageait-il les idées de son ami ? Un curieux distique permettrait de le croire croyance
croire
crença
crer
belief
believe
 : il s’agit de I, 257 :

Que Dieu soit Trois trinité
trois
triade
ternaire
trindade
três
tríade
ternário
trinity
three
triad
Trimûrti
Trimurti
en Un, chaque herbe te le montre,
On y voit réunir soufre, sel et mercure.

Dass Gott Dreyeinig ist, zeigt dir ein jedes Kraut,
Da Schwefel, Saltz, Mercur, in einem wird geschaut (I, 257).

inintelligible si on ne le rapporte pas aux idées de Frankenberg : Dieu se révèle triplement ; il est, en Dieu, Père, Fils fils
filho
et Saint sainteté
santidade
sainthood
saint
santo
Heiligkeit
holiness
santidad
-Esprit (ou « Spiritus Mundi »), — dans l’homme, corps, âme et esprit, — dans le monde, sel, soufre et mercure. Ainsi, Dieu, le microcosme humain et le macrocosme sont construits sur le même plan triple [8]. L’emploi fréquent que fait Scheffler de comparaisons alchimiques atteste qu’il avait une connaissance assez précise, non seulement des principes généraux, mais même du jargon technique techne
tékhnê
technique
técnica
du Grand Art ; et d’ailleurs on trouve dans sa bibliothèque quelques livres d’alchimiste, dont un de Paracelse, sans doute legs de son grand-père Hennemann, qui fut médecin, et alchimiste, de Rodolphe II. Mais Scheffler parle avec un franc mépris de la pierre philosophale ; la seule création de l’or est la création spirituelle où Christ, vraie pierre philosophale, transmue le plomb en or, l’homme en Dieu [I, 102, 103, 104, 244, 248, 249, 250, en sont les exemples les plus nets. Une dizaine d’autres distiques se servent de comparaisons empruntées à l’alchimie.]. Comme devant la philosophie Philosophie
philosophy
filosofia
filosofía
φιλοσοφία
philosophia
de la nature, Scheffler, devant les doctrines darshana
doctrines
points de vue
occultistes, ne pense qu’à l’âme et à Dieu. Il est possible aussi de ramener à Frankenberg, dont les études de Cabbaliste l’avaient amen Amen
Amém
Āmēn
Āmyn
é à attribuer un sens profond aux nombres [9], certaines pensées de Scheffler sur l’Un L'Un
hen
hén
Uno
the One
qui est Dieu et le Zéro qui est la créature Einzelnhet
singularité
singularidade
singularity
singularidad
individuality
individualidade
individualidad
individuation
individuação
individu
indivíduo
individuum
individual
vereinzelt
isolé
Vereinzeltung
isolement
Vereinzelung
esseulement
singularização
créature
criatura
creature
personne
pessoa
person
 ; Dieu soutient le monde et est en lui comme l’unité Einheit
unité
unidade
unidad
unity
dans chaque chiffre ; le zéro de la créature n’a de valeur Wert
valeur
valor
value
Werte
valeurs
valores
values
valioso
valuable
tesouro
treasure
trésor
que, si l’Un divin le précède (V, I, 8). Mais là encore, il s’agit d’un pur symbole des rapports de Dieu et de l’homme. C’est bien ainsi que Scheffler s’est en général inspiré des doctrines auxquelles Frankenberg adhérait plus particulièrement : il ne leur accorde qu’une valeur symbolique ; dès l’abord, ce qui suffit déjà à le distinguer de Jakob Böhme, il est peu préoccupé de l’univers en tant que Cosmos ; il ne veut le connaître que dans sa relation Beziehung
Bezug
Verhältnis
Weiter-reden 
relation
relação
relación
rapport
à Dieu. D’autres sources intellectuelles que Frankenberg lui a ouvertes ont exercé sur lui une action plus directe. La question Frage
fragen
question
questão
questionner
questionar
pergunta
perguntar
pregunta
preguntar
des sources du Pèlerin chérubinique est une des plus contestées qui soient. Il s’y est mêlé une polémique confessionnelle : des auteurs catholiques, dans leur effort pour prouver son caractère orthodoxe, négligent les « spirituels » du XVIe et du XVIIe siècle, ou ne leur accordent qu’une place insignifiante dans ses lectures ; des critiques protestants, ou opposés à la thèse catholique pour quelque raison, insistent sur Jakob Böhme, voire sur Eckhart, ce qui introduit dans le débat le difficile problème du procès d’Eckhart et de sa conformité à la scolastique traditionnelle. Mais ces luttes mêmes ont fait que les sources ont été étudiées de fort près ; sans nous étendre à l’excès, nous voudrions présenter quelques remarques générales sur ce sujet sujet
objet
sujeito
objeto
subject
object
Subjekt
Objekt
. Il faut avant tout éviter de pousser trop loin les parallèles de textes ; s’il y a parenté de pensée, cela ne veut pas dire qu’il y ait eu inspiration inspiration
inspiratio
inspiração
inspiración
directe : une structure intellectuelle mystique analogue peut soutenir des auteurs très éloignés dans le temps Zeit
le temps
o tempo
the time
el tiempo
chronos
kala
ou l’espace. Ainsi, nous savons que Silesius a connu d’Eckhart trois passages que Surius avait traduits en latin et ajoutés à son édition de Tauler Tauler
Taulerus
Johannes Tauler ou Jean Tauler ou Taulerus (1300-1361), théologien, mystique et prédicateur alsacien.
 [10], encore y en a-t-il deux dont l’authenticité est douteuse [11], et tous trois n’expriment que des vérités courantes de mystique catholique. L’influence d’Eckhart est donc, autant dire, nulle sur lui. Et pourtant, s’il y a un esprit apparenté au sien, c’est bien celui d’Eckhart.

Nous avons heureusement des témoignages objectifs de sa culture : le catalogue de sa bibliothèque, les passages qu’il a lui-même soulignés et annotés ; il faut y ajouter certaines oeuvres de Böhme, au moins l’Aurora, dont nous savons qu’il l’avait beaucoup travaillée à Oels [12] ; et l’on n’a pas manqué de souligner les rencontres parfois littérales, les emprunts évidents qu’il a faits à tous ses livres. Cependant une citation, même mot Wort
mot
palavra
palabra
word
Worte
rema
parole
mot
mots
vāk
vāc
pour mot, ne prouve pas que l’auteur en question l’ait particulièrement intéressé, ni même qu’il l’ait lu ; nous aurons souvent à relever chez lui des pensées étrangères qui, détachées de leur contexte, semblent égarées dans son oeuvre. Ici encore l’amitié de Frankenberg explique tout : le vieux théosophe était un collectionneur zélé de citations, qu’il tirait des ouvrages les plus divers, comme le montre la liste des livres qu’il recommande pour introduire l’esprit dans la vie intérieure : il y mêle des mystiques allemands du moyen-âge, Ruysbroeck Ruysbroeck
Ruusbroec
Ruusbroec
Rusbroquius
Ruisbroeck
Jan van Ruusbroec ou John van Ruysbroeck ou Jan van Ruusbroec ou Iohannes Rusbroquius ou Jean de Ruisbroeck (1293 or 1294 – 1381), clerc brabançon.
, l’Imitation mimesis
imitatio
copie
imitation
cópia
copy
imitación
, Böhme, Weigel et quelques spirituels protestants, des mystiques néo-catholiques, des alchimistes et cabbalistes [13]. Scheffler a procédé selon la méthode de Frankenberg, ce que nous prouve l’étude de l’oeuvre la plus discutée, justement, de sa bibliothèque, la Clavis pro theologia Mystica de Maximilien Sandaeus, S. J., sorte de dictionnaire où, sous chaque terme mystique, une série de définitions empruntées aux mystiques catholiques orthodoxes en précise le sens. Scheffler l’a fait interfolier et y a recopié lui-même des extraits en très grand nombre, empruntés uniquement d’ailleurs aux mêmes auteurs que les citations de Sandaeus — ce qui n’a rien d’étonnant, puisqu’il s’agissait en quelque sorte de compléter sa documentation sur le sujet. Ce travail travail
travaux
tâche
labeur
trabalho
labor
trabajo
tarefa
task
montre quelle précision et quel soin il apportait à sa culture ; il a voulu colliger tout ce qu’il a pu rassembler sur une série de questions, plutôt que s’attacher à un auteur ou à un problème particulier. C’est bien l’esprit de Frankenberg, consciencieux et un peu pédant. Les oeuvres du Rose-Croix croix
cruz
cross
, avec le « fouillis de notes, de références et de remarques » dont elles sont « truffées » [14], ont pu lui rendre, pour les spirituels protestants, le même service que Sandaeus pour la mystique catholique. Plutôt que des physionomies intellectuelles qu’il n’a souvent connues que partiellement, sans peut-être s’en faire une idée bien nette ni s’attacher à elles, ce sont deux courants dont s’est inspiré et qui débouchent dans le Pèlerin chérubinique : le protestantisme hétérodoxe et le catholicisme mystique ; quelles que soient les différences individuelles immenses qu’on distingue dans chacun de ces courants, nous les prendrons comme des ensembles, ainsi que nous y engage la méthode même de Scheffler [15].

L’un des « spirituels » protestants dont la pensée semble avoir posséder
avoir
possuir
ter
possess
posuir
exercé le plus d’influence sur celle du Pèlerin chérubinique est Valentin Weigel ; pourtant il ne paraît pas en avoir lu les ouvrages qu’il possédait dans sa bibliothèque (J. Orcibal, art. cité, p. 496) ; la liste impressionnante de rapprochements qu’a établie M. Ellinger ne prouve pas qu’il ait eu de lui une connaissance approfondie : les passages en question peuvent l’avoir frappé dans une oeuvre de Frankenberg, ou encore dans de petits traités anonymes qui couraient par le pays et répandaient la doctrine hétérodoxe, en grossissant ses traits (Éd. 1895, p. xxxix). Weigel et ses successeurs obscurs lui ont en tout cas transmis une pensée qu’il modifie, en un sens que nous aurons à étudier, dans le Pèlerin chérubinique : Dieu arrive à la conscience de soi, à la personnalité, dans et par la créature ; il n’est Père, Fils et Saint-Esprit Esprit-Saint
Saint-Esprit
Espírito Santo
Holy Ghost
Holy Spirit
Le Saint-Esprit représente, comme la Vierge, le mystère du divin Amour. [Frithjof Schuon]
, Volonté voluntas
volonté
vontade
voluntad
volition
the will
icchā
et Puissance, que « relativement, c’est-à-dire dans, avec et par la créature » ; dans l’absolu Absolu
Absoluto
Absolute
Absoluteness
, il est « l’éternité aion
aiôn
éon
éternité
eternidade
eternity
eternidad
même sans temps, il flotte et demeure en lui-même à tous endroits, il n’a pas d’action, ni non plus de volonté ni de désir désir
epithymia
epithymía
épithymétikon
épithymia
concupiscence
convoitise
 [16]. D’autres parallèles entre Johann Scheffler et Weigel, on ne peut dire qu’une chose : c’est qu’ils portent sur des idées communes à toute spéculation mystique, et qu’il a aussi bien pu emprunter à d’autres. Il est difficile de distinguer, du reste, l’apport de Weigel et celui de Böhme : sur bien des points, leur pensée concorde. Nous savons ici avec certitude Gewißheit
Gewissheit
certitude
certeza
certainty
certus
que Scheffler a travaillé l’Aurora, et lui-même a reconnu, avec quelques réticences, qu’il avait lu en Hollande plusieurs de ses écrits (Ell., p. 25). Comme Böhme, il conçoit le monde sous la forme d’un champ de forces antithétiques, dans lequel l’homme se trouve placé avec une liberté Freiheit
liberté
liberdade
freedom
liberdad
eleutheria
svātantrya
Atiguna
de choix absolue ; la bonne qualité tendance
tendência
tendency
qualité
qualidade
calidad
quality
attribut
atributo
atribute
guna
gunas
, Dieu, et la qualité mauvaise, le Diable diable
diabolos
malin
adversaire
diabo
devil
asura
asuras
asouras
, sont présentes partout dans le monde « où je trouvai en toutes choses bien et mal, amour et colère colère
orge
rancoeur
hostilité
animosité
inimitié
méchanceté
 : dans les créatures dépourvues de raison, telles que bois, pierre, terre et éléments, aussi bien que dans l’homme et les animaux », dit l’Aurora (Aurora, par. 19). Böhme, devant ces contradictions, fut saisi de pensées impies, doutant de la bonté de Dieu, de sa supériorité sur le mal, comme il le raconte ; il n’échappa au désespoir qu’en transportant les antinomies du monde en Dieu lui-même, « amour et colère », et en faisant d’elles une condition nécessaire de sa révélation. « L’abîme sans fond (der Ungrund) est un néant Nichts
néant
nada
nothing
VOIRE vide
éternel, mais produit, en tant que désir (Sucht) un commencement éternel. Car le Néant est désir de quelque chose. » Dieu se crée en créant en lui l’opposition Gegenstand
Gegen-stand
obiectum
opostos
oposicionalidade
opposition
opposites
de l’intelligence intelligence
inteligência
inteligencia
et du désir, dont le développement dialectique dialectique
dialegesthai
dialegein
dialética
dialéctica
dialectic
produira le Mysterium magnum, archétype lumineux du monde réel Bestand
Grundbestand
Realität 
réalité
realité fondamentale
réalité subsistante
real
réel
realidad
realidade
, où s’objective le désir divin de révélation, mais conforme à son aspect de spiritualité spiritualité
espiritualidade
espiritualidad
spirituality
pure. Il serait trop long dragon
dragão
dragón
long
nāga
de suivre à travers tous ses détails la cosmogonie de Böhme ; elle n’a pas été sans influence sur Scheffler, qui emploie parfois des termes du « Philosophas Teutonicus » ; de même que chez le maître de Frankenberg, la Sagesse sophia
sagesse
sabedoria
wisdom
sabedoría
σοφία
Sage
Sábio
éternelle (la « Vierge vierge
virginité
parthenía
parthenos
Sophia » de Böhme et de Novalis Novalis Novalis, de son vrai nom Friedrich Leopold, Freiherr von Hardenberg (1772-1801), poète et romancier allemand. ) apparaît en un passage comme la créatrice du monde (III, 194, 195), l’épouse idéale de l’homme (III, 194), et même une image chère à Böhme laisse un vague reflet reflet
reflexo
reflex
dans le distique V, 180, « jusqu’à ce que les lis fleurissent », — désignant l’épanouissement de l’âme dans une perfection perfection
perfeição
perfección
entelecheia
pure. Une pensée de Böhme, selon qui Dieu, intelligence ou lumière, n’existe, au sens réel du mot, que par son opposition au Dieu ardeur ou feu Feuer
fogo
feu
fire
pyr
Agni
, est isolée assez étrangement dans l’oeuvre de Silesius, dont l’idée de Dieu est en général d’un monisme énergique :

La lumière subsiste dans le feu
La lumière est en tous, Dieu vit dans la lumière,
Mais s’il n’était le feu, il périrait bientôt.

Dass Liecht besteht itn Feuer
Das Licht gibt allen krafft : Gott selber lebt im Lichte :
Doch, wär’ Er nicht das Feur, so würd’ es bald zunichte. (I. I95.)

Ce n’est qu’une note isolée. S’il y a des parentés entre les deux images du monde, si même on rapproche l’idée que Dieu n’existe que par opposition à lui-même, telle que l’exprime Böhme, de la prise de conscience parāmarśa
acte de conscience
prise de conscience
tomada de consciência
vimarśa
prise de conscience active
divine par la création de l’homme dans la grâce, chez Silesius, le rythme profond de la pensée des deux Silésiens est très différent. Pour Böhme, il s’agit de retracer les étapes de la création : comment, partant de Dieu, arrive-t-on au monde actuel, avec ses contradictions ? Le mouvement Bewegung
mouvement
movimento
movimiento
motion
kinesis
de sa pensée est, si l’on peut dire, un déploiement de l’intérieur innen
intérieur
interior
inner
außen
aussen
extérieur
exterior
outer
Innenseins
être intérieur
ser interior
interiority
antaratva
dans l’extérieur, du spirituel dans le matériel matière
matéria
matter
hyle
material
matériel
materialidade
matérialité
materiality
materialidad
 : aussi le problème essentiel est-il ici celui de la création, et sa pensée aboutit à une cosmologie. Scheffler part au contraire du monde tel qu’il est pour retourner à Dieu : au lieu de l’objectivation Objektivierung
objectivation
objetivação
objectivación
objectifying
de Böhme, il procède à une sublimation parallèle de l’idée de Dieu et de l’âme humaine, qui doit les ramener à leur pureté pureté
pureza
purity
clairté
clareza
clearness
première dans la Déité indifférenciée. Ce retour à Dieu existait aussi chez Böhme, mais sans être au centre de sa pensée. Il était, au contraire, le seul objet de l’effort des mystiques catholiques, qu’il faut considérer comme les maîtres véritables d’Angélus Silesius, plus que Frankenberg ou Böhme. Ils lui ont enseigné comme on revient à celui qui est « Moi en Moi » (II, 180), comme il le dit, suivant la formule de saint Augustin, « interior eras intimo meo ».

Les livres de sa bibliothèque, avec leurs annotations, attestent la minutie avec laquelle il s’est penché sur ces textes. On ne doit pas croire qu’il y ait trouvé une seule nuance, une conception uniforme de la vie mystique : dans le grand choeur catholique, on peut distinguer bien des voix, mais il est peu d’aspects de cette mystique que Scheffler n’ait étudiés. Ses lectures s’étendent à tous les pays et à plusieurs siècles, fin du moyen âge, Renaissance et récente mystique néo-catholique, telle qu’elle lui apparaissait dans l’oeuvre d’un Louis de Blois. Sa source principale, comme l’a montré M. Jean Orcibal (Art. cité, pp. 501-502), a été la traduction latine, par Surius, de Ruysbroeck l’admirable ; il en a souligné de nombreux passages et, dans ses compléments à la Clavis mystica de Sandaeus, c’est Ruysbroeck qui revient le plus souvent, pour le quart environ des citations. Il a cherché avant tout chez lui une doctrine exacte de l’union déification
theosis
deificação
deificación
union
união
unión
avec Dieu : dans quelle mesure est-elle parfaite ? Quelle y est la part de Dieu, de sa grâce et de la volonté humaine ? Il n’a nullement cherché à atténuer les audaces de Ruysbroeck : au contraire, laissant de côté les prudentes restrictions du mystique flamand, il a tendance à reprendre ses formules les plus tranchantes : « In ipsa unione unus cum Deo spiritus et una vita sumus », qu’il retient, sans s’intéresser à la fin Ende
la fin
o final
o fim
el fin
finalité
finalidade
finalidad
the end
the goal
purpose
propósito
telos
télos
meta
de la phrase : « sed tamen semper creatura manemus ». C’est sans doute par lui, plutôt que par Weigel, qu’il faut rattacher le Pèlerin chérubinique à la pensée d’Eckhart. Ruysbroeck a attaqué assez vivement certaines conséquences quiétistes que l’on pouvait en tirer : « Leur oisiveté s’étend donc à toute vertu arete
excellence
vertu
vertue
virtude
virtue
virtud
, à tel point qu’ils ne veulent ni remercier ni louer Dieu », écrit-il (Ornements des Noces Spirituelles, chap. lxxvi, p. 200), et ailleurs : « De là ils en viennent à ! dire qu’aussi longtemps que l’homme tend à la vertu et désire accomplir la très chère volonté de Dieu, il est encore imparfait, préoccupé qu’il est d’acquérir des vertus et ignorant tout de cette pauvreté pauvreté
ptocheia
pauvre
pauvres
d’esprit et de cette oisiveté qu’ils préconisent. » (Ibid., p. 201) C’est une allusion, sinon à Eckhart, du moins à des Beghards voisins de lui par leurs formules. Mais la distinction fondamentale entre un Dieu différencié, trinitaire et opérant, et une Déité qu’il définit en termes tout eckhartiens comme « une vacuité vide
vazio
void
vacuité
emptyness
empty
śūnyatā
shunyata
shûnya
shunya
śūnya
VOIR néant
éternelle de Dieu et des créatures » [Livre des douze béguines, chap. xiv] est celle sur laquelle est fondée la progression ascendante de Silesius dans son retour à Dieu et son dépassement de Dieu. Pour préciser les étapes de ce retour, Scheffler ne s’est pas contenté d’approximations : il a étudié soigneusement saint Bonaventure Bonaventure
Boaventura
Buenaventura
Saint Bonaventure O.F.M. (1217-1274), théologien, archevêque, cardinal, Docteur de l’Église, ministre général des franciscains.
, chez qui il trouvait la description théorique des « degrés de la contemplation contemplation
theoria
theoría
contemplação
contemplación
 » ; peut-être aussi a-t-il retenu un passage de Vltinerarium mentis ad Dewn : « Sed habes unde subleveris in admirationem. Nam ipsum esse est primum et novissimutn, est aeter-num, et praesentissimum, est simplicissimum, et maximum... » (Bonaventurae opéra V, p. 354 B. g.), paradoxes qui se ramènent à celui d’un Dieu a la fois transcendant Transzendenz
transcendence
transcendência
transcendencia
trascendencia
transcendant
transcendente
et immanent immanence
imanência
inmanencia
immanent
imanente
inmanente
immanent
au monde, et dont Scheffler s’est souvenu dans quelques distiques du livre IV (IV, I, 2, 154). Enfin, il a complété les indications assez purement spéculatives de Ruysbroeck et de saint Bonaventure par la lecture des récits où des âmes mystiques racontaient leur expérience expérience
aisthesis
experiência
sensação
impressão
impression
impresión
sensación
sensation
sentience
vāsanā
de Dieu. Au premier rang, il faut citer l’oeuvre de Gertrud de Hakeborn, Das Buch geistlicher Gnaden, dialogues avec Jésus, complété par les visions de sa soeur Mechtild ; s’il faut en juger par la note assez longue qu’y mit Scheffler, et dont nous avons déjà cité quelques lignes, il avait la plus grande admiration pour ce livre « ou plutôt ce verger de la Sagesse divine, tout empli des fleurs de l’éternelle charité agape
charité
caridade
charity
 » (Ell., p. 6). Étant lui-même ignorant de ces extases mystiques, il a pu se sentir attiré par des descriptions concrètes, illustrant et justifiant en quelque sorte l’enseignement des spéculatifs et sa propre pensée mystique.

Une autre tendance est représentée dans sa culture par l’Imitation et les oeuvres de Louis de Blois. C’est l’effort ascétique, parallèle, dans la volonté humaine, du dépouillement de l’esprit dans l’intelligence ; pratique active de la vie contemplative, à laquelle il a toujours tenu avec une particulière fermeté. Le traité de Louis de Blois, L’institution spirituelle, présente de façon frappante les traits propres à ce mouvement plus récent ; la spéculation y tient peu de place, et l’union avec Dieu, à la fin du volume, est analysée de façon sommaire, très pauvrement ; plus que dans le Pèlerin chérubinique, il est évident que l’auteur ne connaît rien des états qu’il décrit, et qu’il se borne à reprendre des formules usuelles. Mais le livre mérite bien son titre d’Institution par le souci Sorge 
souci
cura
preocupação
care
cuidado
merimna
sollicitudo
inquiétude
inquietude
inquietud
unquiet
unquietness
d’enseignement qui l’inspire. Son but est de guider les novices dans la vie intérieure ; en quoi il a dû plaire à Scheffler, débutant, lui aussi, dans cette voie : un élément spécifique de Louis de Blois est passé dans le Pèlerin chérubinique ; pour éviter la distraction, les pensées vaines et la dispersion de l’esprit, Louis de Blois recommande une méditation méditation
meditação
meditation
meditación
meditatio
intense de la Passion Leidenschaft
passion
paixão
pathos
passión
rāga
rajas
du Christ, qui reprend ainsi sa place, avec l’exercice des vertus ascétiques, dans la purification qui prépare l’âme humaine à l’union : exercice intérieur, devant disparaître au moment où l’homme goûtera l’union dans sa plénitude [Institution spirituelle, chap. XII, par. III]. La dévotion dévotion
devoção
devotion
devoción
adoration
adoração
adoración
bhakti
spéciale de Scheffler pour la croix [Jean Orcibal, dipl. cité, p. 213], le rôle qu’elle joue dans sa méditation du Pèlerin chérubinique et plus tard dans la procession où Scheffler la portera à travers Breslau, pour être rendu conforme à la Passion du Christ ; cet aspect de sa mystique, si particulière au renouveau catholique des XVIe et XVIIe siècles, n’est-il pas à rapprocher des conseils que donne L’institution spirituelle ? « La croix ou crucifix où se résume toute la Passion du Christ lui offrira le nid le plus doux ; les suaves blessures de ce très aimé Jésus lui seront sa demeure et son lieu de repos repos
repouso
stillness
quietud
quietness
passividade
doçura
quietude
quiescence
recueillement
recolhimento
apaisement
hesychia
śānta
... Ah ! que de larmes de sang ne devraient pas verser les amis privilégiés de Dieu, en voyant que de nos jours le souvenir des plaies infiniment précieuses du Sauveur est partout délaissé ! » [Institution spirituelle, chap. vi] Nous savons qu’Angélus Silesius soulignait avec prédilection les prières et les effusions mystiques dans les livres qu’il a étudiés [17] ; quelles résonances a dû éveiller, dans sa sensibilité, un élan comme celui-ci : « Blessez mon âme jusqu’au fond du trait de votre amour. Enivrez mon esprit du vin de la parfaite charité. Unissez-moi intimement à vous ; transformez-moi tout entier et changez-moi en vous, afin que vous puissiez trouver en moi vos délices... Quand vous aimerai-je éperdument ? Quand me consumerez-vous tout entier de vos flammes dévorantes ? Quand mon âme sera-t-elle toute liquéfiée, victorieusement pénétrée de votre suavité ?... O mon unique amour, daignez achever votre oeuvre sans retard, car je vous désire, je soupire après vous, je languis de votre amour ... » [Institution spirituelle, chap. vi] Cette admirable prière euche
prier
oraison
prière
orar
oração
prece
pray
prayer
oración
est justement l’une de celles que Louis de Blois composait pour ceux des spirituels qui éprouvent quelque difficulté à leur entrée dans la vie intérieure. Comment Scheffler ne se la serait-il pas appropriée de toute son âme passionnée ? C’est devant un tel texte que nous pouvons comprendre en quel sens il pouvait reprendre des formules empruntées, et pourtant y mettre sa ferveur : n’en est-il pas ainsi, pour le moindre croyant, dans la prière liturgique ou de forme fixée ? [18] Il ne s’agit donc pas, chez Scheffler, d’érudition pure, comme pour Frankenberg, par exemple. Certes, l’étendue de ses connaissances est déconcertante : spéculation, pratique ascétique, expérience religieuse, nul aspect de la vie mystique ne reste dans l’ombre. Mais les textes qu’il recueille sont pour lui l’occasion d’un élan qui s’inscrit dans ses distiques.

Par là, il dépasse de beaucoup Frankenberg qui reste, avec toute sa bonne volonté, sur le plan moral : dès qu’il quitte la pratique immédiate de la vertu, dans ses Conclusiones de Fundamento Grund
Fundament 
fondement
fundamento
Fundamente
fondations
fondation
ādhāra
root
Sapientiae, Frankenberg tombe dans des formules d’une parfaite banalité : « être enseveli en Christ dans la mort par le baptême baptême
batismo
baptism
... » — ou d’un vague extrême : « s’épanouir de la mort du Christ par la nouvelle naissance en une vie paradisiaque » [Éd. 1895, p. x] ; il ne manie qu’avec gaucherie, et, semble-t-il, avec une certaine incompréhension, les termes mystiques. Scheffler, au contraire, est tout de suite à leur niveau spirituel, et frappe la pensée mystique sous une forme concise et parfaite. Il faut voir dans cette supériorité le signe semeion
signe
miracle
sinal
milagre
signal
miracle
d’une intelligence pénétrante, mais aussi d’un tempérament avide de perfection et prêt à suivre ces auteurs dans leur envol le plus hardi.

Telles sont les sources intellectuelles du Pèlerin chérubinique. Mais à ces lectures, à des conversations que nous pouvons supposer nombreuses et profondes, il faut joindre l’action constante d’une personnalité aussi pure, avec ce qu’elle a d’un peu borné, que celle de Frankenberg. Scheffler voyait réellement en lui la pratique des vertus ascétiques que lui décrivaient ses auteurs, une vie retirée du monde, consacrée à l’étude et à l’amitié, un certain mépris de la foule, le dédain aristocratique d’une âme fière pour les luttes de son temps, qui l’amenait à la solitude volontaire : l’aigle, dira Scheffler, se commet-il dans la compagnie des oiselets ? [IV, 91] Surtout, Frankenberg lui montra ce que pouvait être un christianisme éclairé, « au coeur coeur
kardia
cœur
coração
coración
heart
hŗdaya
 » des confessions, ouvert même aux païens et à tous les peuples, « mais surtout à ceux qui marchent à sa lumière et le glorifient comme leur Dieu en leur corps et en leur esprit, dans une vie raisonnable et vertueuse » [Ell., p. 54]. Ce point de1 vue très large sera celui de Scheffler, au moins dans les premiers livres du Pèlerin chérubinique. L’exemple de son aîné a rendu vivants pour lui les enseignements des grands spirituels ; ce n’est que justice dike
dikaiosyne
justice
justiça
justicia
imparcialidade
justo
imparcial
compliance
Δίκη
si, avant même de terminer le Pèlerin chérubinique, il célébra sa mémoire mnemosyne
memória
mémoire
memory
dans un beau beleza
belo
beauté
beau
beauty
belleza
poème, dont le ton annonce tout à fait l’oeuvre future : l’homme qui déjà, dans sa vie, avait, autant qu’il se pouvait, la sagesse et la haute pureté des Chérubins, est maintenant uni à Dieu ; dans ce monde changeant dont la gloire passe comme une vapeur, il a su trouver la vraie noblesse, sévérité de vie, renoncement desapego
desprendimento
détachement
apatheia
apathy
detachment
dispassion
kaivalya
vairāgya
renoncement
renúncia
à la vanité, fermeté dans la foi
foi
faith
pistis
et amour de Dieu. Ce qu’il ne pouvait ici-bas contempler que par un élan de son esprit est maintenant la lumière et la vie où il s’est fondu. Comme lui, qui reste indifférent aux choses périssables, qui ne connaît ni hier ni demain, peut atteindre dans le temps l’éternité. C’est un tel idéal que développe le Pèlerin chérubinique ; et tout ce qu’il dira plus tard du sage, du parfait, est à rapprocher de cette image de l’ami mort, idéalisée mais sincère dans son admiration. Frankenberg lui a ouvert le monde des écrits spirituels et l’a précédé sur la voie Tao
Dao
la Voie
The Way
de la vie de l’âme : le Pèlerin chérubinique, dont la pensée déborde tant les spéculations assez pauvres de Frankenberg, lui doit pourtant ce qu’il a de meilleur, et ne peut être compris sans son amitié avec Scheffler.

Il est plus difficile de savoir Wissen
saber
savoir
exactement comment Scheffler a mis en oeuvre les éléments ainsi rassemblés, en d’autres termes, de fixer dans le temps la genèse genèse
genesis
génesis
du Pèlerin chérubinique. Ici, on est réduit aux suppositions : les deux principaux historiens de Silesius diffèrent fort à ce sujet ; M. Ellinger place le début de la rédaction vers la fin de 1651 ou le début de 1652 ; elle aurait été achevée au moment de sa conversion résorption
ressorção
conversion
conversão
conversión
strophe
au début de 1653, et aurait donc duré sensiblement un an [Ell., pp. 114-115]. Selon M. Orcibal, au contraire, l’ouvrage aurait été composé à peu près en même temps que la Céleste Psyché, commencé peut-être après la mort de Frankenberg, et remanié constamment jusqu’à sa publication ; le travail de Scheffler s’étendrait donc sur quatre quatre
quaternité
quaternidade
cuatro
cuaternidad
four
quaternity
fourfoldness
années, de 1652 à 1656 [Jean Orcibal, dipl. cité, pp. 130-132]. La question ne peut être tranchée définitivement. De toute façon, Scheffler n’avait certainement rien écrit avant de lire — rapidement, semble-t-il — un livre qui ressemble au sien : les Sexcenta Monodisticha de Daniel von Czepko, dont la pensée, plus orientée vers la théosophie théosophie
teosofia
teosofía
theosophia
, présente avec celle de Scheffler des affinités qu’expliquent une culture et un milieu spirituel analogues ; mais c’est la forme surtout qui annonce celle du Pèlerin chérubinique, et ceci au point que certains distiques d’Angelus Silesius ne semblent qu’un écho de Czepko, la même idée exprimée presque sous la même forme. Frankenberg, qui lui a communiqué le manuscrit, a composé pour les Monodisticha deux poèmes liminaires, au début de 1652 ; peut-être les a-t-il eus entre les mains dès 1651 ; c’est à cette époque, au plus tôt ; qu’il faut placer le début du Pèlerin chérubinique. Diverses raisons indiqueraient que les premiers livres datent d’alors ; on a dit qu’il n’était guère possible à Scheffler de prendre connaissance de certains ouvrages avant la mort de Frankenberg [Ibid., p. 131], puisqu’ils sont compris dans son legs, mais il est bien naturel de supposer que Frankenberg les lui avait déjà prêtés ; d’ailleurs, Scheffler possédait dès 1650 un ouvrage aussi important que Louis de Blois, et dès mars 1652 les visions de Gertrud de Hakeborn [Id., art. cité, p. 500 ; ELL., pp. 61-62, 81] Les quelques lignes qu’il y inscrivit, ainsi qu’une note du 22 juillet dans l’album d’un ami, sont tout à fait dans le ton du Pèlerin chérubinique. D’autre part, il est difficile de trouver dans les deux premiers livres un catholicisme déclaré ; les recommandations de II, 219 et 220, sur les bonnes oeuvres, la prière et le jeûne, sont conformes a l’idéal de Frankenberg, dont nous avons signalé la tendance à l’ascèse ascèse
askesis
askêsis
ascese
ascesis
ascetismo
ascetism
, et n’impliquent pas une conversion définitive. Au contraire, un trouble est sensible dans les livres III et IV : les images s’y font plus vives, le Christ et les saints y jouent un grand rôle, le sentiment Gefühle
sentiment
sentiments
sentimentos
feelings
sentimientos
emotion
emoção
emoción
emotions
emoções
emociones
bhava
mystique, et non plus seulement la pensée, agite Scheffler. Le ton de ces deux livres conviendrait, mieux qu’à tout autre moment, à l’année comprise entre juin 1652 — mort de Frankenberg — et juin 1653 — entrée de Scheffler dans l’Église catholique. La mort de son ami, ses heurts avec les luthériens, sa décision de se consacrer aux oeuvres et a l’amour du Crucifié n’ont pas été sans luttes intérieures, et ces deux livres, oeuvre d’un catholique ardent, cette fois, nous en donnent une image. Si l’on accepte cette hypothèse, en l’absence de tout critérium externe, l’épigramme III, 24g, pourrait servir de point de repère précis pour la composition du livre : il y est question de « l’an passé, qui se termine maintenant » ; nul doute qu’elle ait été écrite dans les derniers jours d’une année, et, comme elle parle de devenir « un nouvel homme en Christ », cette année doit être 1652 ; la conversion de Scheffler, renouveau spirituel, est proche et déjà décidée. En somme, les livres I et II dateraient de la première moitié de 1652, avant la mort de Frankenberg, et les suivants seraient, à leur origine du moins, contemporains de la conversion : mais ceci n’exclut pas qu’ils aient été repris, remaniés, complétés peut-être jusqu’à leur publication. Le Pèlerin chérubinique n’est pas un traité systématique : une pensée y apparaît, sert de thème à une dizaine d’épigrammes tout au plus ; une autre lui succède, sans parfois avoir le moindre rapport avec elle. L’unité est plutôt dans le ton et la pensée de l’oeuvre que dans sa forme ; et le fait qu’il ait écrit le premier livre en quatre jours, comme il le dit dans la préface [Éd. 1895, p. 13], ne permet pas de conclure qu’il ait composé rapidement le Pèlerin chérubinique ; même s’il n’a guère mis qu’un an et demi à le rédiger, il suppose de longues études, et une lente maturation intérieure.


[1Ell., pp. 68-69. Cf. les Conclusiones de Fundamento Sapientiae de Frankenberg (Éd. 1895, pp. ix-xi) et les lignes de Werner Milch : « De même que Frankenberg avait le goût de la concentration formelle, presque du jeu de mots, il imprime à l’esprit de ses amis un certain nombre de doctrines sous forme de maximes et de sentences » (Daniel von Czepko, Breslau, 1934, p. 114)

[2Cf. l’article de J. Orcibal, Revue de littérature comparée, juillet 1938, n° 71, p. 494

[3Cf. le sermon Virtutes coelorum movebuntur (Büttner, pp. 257-263)

[4« Pour Bruno, l’univers est sans bornes ; toute tentative d’établir une limite absolue est injustifiée, et l’univers comprend" une infinité de mondes pareils au nôtre, qui ont chacun leur centre. En tout point de cet univers infini, la divinité agit comme l’âme intérieure qui embrasse tout et anime tout » (H. Höffding, Histoire de la philosophie moderne, trad. Bordier, Paris, 1926, p. 117)

[5Abraham v. Frankenberg, Raphaël oder Artzt Engel, Amsterdam, 1676, p. 20

[6Éd. 1895, p. ix, article xiii. La formule « Jésus Christus, crucifixus et resuscitatus » comme somme de la connaissance est mot pour mot celle de Scheffler (cf. Ell., p. 70)

[7Ell., p. 59.

[8J’emprunte cette explication à un exposé de M. Albert-Marie Schmidt (au Centre d’Histoire des Religions du Collège de France) sur la gnose hermétique des alchimistes aux XIVe et XVe siècles

[9ELL., p. 57

[10K. Richstätter, article cité (Stimmen der Zeit, 1926)

[11Neuwinger, op. cit., pp. 42-43 ; Richstätter, art. cité, p. 373

[12Cf. dans Ell., p. 72, la curieuse histoire de son exemplaire de l’Aurora

[13Ellinger (éd. 1895, p. vii, viii) met bien en valeur l’importance de ses références pour Scheffler. Beaucoup des livres cités se retrouvent dans sa bibliothèque, dont il aurait brûlé vers la fin de sa vie quelques volumes suspects (Ell., p. 209) ; Gottfried Arnold est le premier qui rapporte ce fait assez douteux.

[14Werner Milch, op. cit., p. 132

[15Werner Milch, op. cit., fait à propos des sources de Czepko des remarques analogues ; sur lui aussi l’influence de Frankenberg a été prédominante, et il lui a transmis toute une érudition où il est difficile de discerner des nuances : « Puisque nous pouvons o"ire avec certitude que Czepko a suivi de près Frankenberg à plus d’un égard et utilisé au moins plusieurs de ses oeuvres, l’essai de déterminer les prédécesseurs de Czepko devient encore plus vain... » (p. 132).

[16D’après Realenzyklopädie, article Weigel

[17Jean Orcibal, article cité, pp. 502, 504 ; diplôme cité, p. 130 : « Les annotations, phrases soulignées... révèlent que Scheffler a surtout recherché dans Blosius des prières. »

[18Jean Baruzi, Sur la Prière (Paris, 1931), p. 23 : « ... Il n’est pas certain que les plus hauts parmi les croyants catholiques ne trouvent pas dans les textes que leur livre l’Église, non seulement le plus sûr élan, mais, ce qui n’est paradoxal qu’en apparence, le plus libre élan de leur prière. »