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Goethe et l’occultisme

Lepinte : Goethe et le goût du mystère

Christian Lepinte

vendredi 25 juin 2010

honnêteté
honestidade
honesty
honneur
honra
honradez
honor
honour
retitude
retidão

Christian Lepinte, Goethe et l’occultisme

CHAPITRE VII - Goethe et le mystère mystère
mysterion
mystères
mistério
mistérios
mystery
mysteries
.

I. — Goethe et le goût du mystère.

honnêteté
honestidade
honesty
honneur
honra
honradez
honor
honour
retitude
retidão

En embrassant dans leur évolution evolução
évolution
evolution
evolución
les rapports de Goethe et de l’occultisme, nous avons pu déterminer trois trinité
trois
triade
ternaire
trindade
três
tríade
ternário
trinity
three
triad
Trimûrti
Trimurti
« moments » essentiels : l’expérience expérience
aisthesis
experiência
sensação
impressão
impression
impresión
sensación
sensation
sentience
vāsanā
magique de Francfort et ses prolongements ; la période sceptique et critique où paraît le Gross-Cophta ; enfin l’expérience de l’occultisme romantique, centré autour des manifestations du magnétisme animal Tier
animal
zoon
Tierheit
animalidade
. Malgré une rupture dans la continuité de ces rapports, marquée par l’époque du Gross-Cophta, la veine mystique mysticisme
misticismo
mysticism
μυστικός
mystikos
místico
místicos
mystic
mystique
et occultiste circule d’un bout à l’autre de la vie Leben
vie
vida
life
zoe
de Goethe, toujours résurgente.

Une telle persistance ne peut s’expliquer que par un penchant, profondément goethéen, au mystère mystère
mysterion
mystères
mistério
mistérios
mystery
mysteries
— Neigung zum Geheimnis. Le penseur s’est souvent ouvert sur la valeur Wert
valeur
valor
value
Werte
valeurs
valores
values
valioso
valuable
tesouro
treasure
trésor
et le sens signification
significação
sentido
sens
meaning
raison d'être
de ce penchant. Chez le jeune homme Mensch
homme
être humain
ser humano
human being
homem
hombre
the man
anthropos
hommes
humanité
humanity
état humain
estado humano
human state
, il est une preuve de la profondeur du caractère, une forme forme
eidos
eîdos
aspecto
perfil
aspect
du sérieux. Le jeune homme qui commence de vivre, qui ignore tout de la vie, de sa vie, est naturellement enclin au pressentiment — Ahnung. Il considère la vie comme une énigme ; et cette énigme représente le mystère de sa vie en tant qu’intrigue, suite de circonstances imprévisibles, accomplissement possible de projets rêvés ou de promesses senties. Dans le mystère, il met l’espoir de sa destinée, il imagine les vapeurs floues et indécises qui précèdent l’aurore ; il y puise aussi la force et l’assurance de son action action
praxis
agir
atuar
ação
act
acción
prattein
. Jarno définit ainsi le goût du mystère : « Die Tod
mort
morte
muerte
death
thanatos
mourir
morrer
die
morir
Neigung der Jugend zum Geheimnis, zu Zeremonien und grossen Worten ist ausserordentlich, und oft ein Zeichen einer gewissen Gewissen
conscience
consciência
conciencia
consciencia
Bewusstsein
Bewußtsein
consciencidade
consciousness
conscient
purusârtha
samvid
bodha
cit
chit
Tiefe des Charakters. Man will in diesen Jahren sein Sein
Seyn
l’être
estre
o ser
seer
the being
be-ing
el ser
esse
sattva
sattā
ganzes Wesen, wenn auch nur dunkel und unbestimmt, ergriffen und berührt fühlen. Der Jüngling, der vieles ahnet, glaubt in einem Geheimnisse viel zu finden, in ein Geheimnis viel zu legen und durch dasselbe wirken zu müssen » [1].

Goethe a connu lui-même cet état d’âme âme
psyche
psukhê
alma
soul
atman
ātman
atmâ
âtmâ
, fait de pressentiment et d’indécision, d’espoir et d’obscure confusion. Résumant le 7 août 1779 dans son Tagebuch sa jeunesse et ses premières années weimariennes, il constate qu’il « a trouvé une volupté particulière aux mystères, aux obscures situations imaginaires » [2].

Mais le vieillard aussi est enclin au mystère. N’est-il pas selon Goethe dans l’âge du mysticisme, opposé au scepticisme de l’âge mûr [3] ? Pour le vieillard, en effet, qui considère sa vie comme une intrigue vécue, une suite achevée de circonstances, ce qui est un mystère, c’est -l’étrange cohésion de ces hasards, c’est le déroulement souvent imprévu d’un devenir, c’est la raison dianoia
la raison
raison discursive
reason
razão
razón
dernière de son existence Existenz
existence
exister
existentia
existência
existencia
bios
. Le mystère de la vie se double du mystère de la mort, toute proche. La mort va-t-elle nous fournir l’inconnue de notre insoluble équation ? Le vieillard, frappé, inquiété peut-être par le constant devenir des choses, cherche sa consolation et sa sérénité Gelassenheit
sérénité
serenidade
serenity
sernidad
Satva
Leergelassenheit
serenidade vazia
du côté de l’Être mystérieux qui demeure dans l’éternité aion
aiôn
éon
éternité
eternidade
eternity
eternidad
. « So ist es, so war guerre
guerra
war
es, und das hohe Alter beruhigt sich in dem, der da ist, der da war und der da sein wird » (Ibid.). Goethe dit à Eckermann le 7 octobre 1827 : « Nous avançons tous au milieu des mystères — Wir wandeln aile in Geheimnissen ». Le mysticisme goethéen est une forme de fatalisme, proche de l’islamisme — « une soumission absolue à la volonté voluntas
volonté
vontade
voluntad
volition
the will
icchā
impénétrable de Dieu Gott
Dieu
Deus
God
Dios
theos
 » [4].

Le penchant au mystère prend, chez Goethe, des formes variées, échelonnées depuis le simple simplicité
simplicidade
spimplicidad
simplicity
simple
simples
jeu jeu
jogo
juego
play
lila
lîlâ
game
de l’ésotérisme esoterismo
ésotérisme
esoterism
esotérique
esotérico
esotérica
esoteric
exoterismo
exotérisme
exotérico
exotérica
jusqu’à l’attitude suprême du respect. Mais chacune de ces formes révèle un aspect significatif de ce qu’on pourrait appeler l’occultisme goethéen.

Goethe enfant, nous l’avons vu, aimait à réunir un jeune auditoire de petits amis et charmer leur imagination image
imagem
imagen
imaginação
imagination
kalpanā
d’histoires et d’aventures fantastiques. Ce goût du conte, l’étudiant de Strasbourg le possédait encore, quand sous la tonnelle de Sesenheim il enchantait l’esprit esprit
espírito
spirit
mente
mind
manas
mental
des filles du pasteur par de merveilleux récits. Non seulement il racontait avec aisance d’étranges histoires, mais, don plus caractéristique, il savait improviser et habiller de mystère les moindres incidents de l’existence [5]. L’Abbé des Unterhaltungen deutscher Ausgewanderten fait dévier la conversation des sujets politiques vers le domaine des histoires de fantômes et des sympathies mystérieuses. Il avait bien Bien
agathon
agathón
Bem
Bom
Good
Bueno
mesuré l’intérêt que son récit saurait provoquer. Peu à peu, sceptiques et demi-croyants sont malgré eux enveloppés de mystère. Aussi, quand le craquement du secrétaire se fait entendre verstehen
entendre
comprendre
entender
compreender
comprender
understand
dans un coin de la pièce, se mêle-t-il déjà à la curiosité des assistants une certaine dose d’effroi ou de peur Furcht
Furchtbar 
peur
redoutable
temor
medo
fear
miedo
frayeur
crainte
. Le mystère, en ce sens, est création Création
Criação
criação
creation
creación
d’atmosphère.

Une autre forme du mystère comme amusement collectif se rencontre dans le jeu de l’ésotérisme. Arrivé à Wetzlar en 1772, Goethe se fait admettre dans la Société des Chevaliers — Rittergesellschaft —, groupe de joyeux compagnons qui se donnaient titres, noms et grades et se complaisaient dans des cérémonies d’initiation initiation
iniciação
iniciación
ou l’accomplissement de gestes rituels imités des chevaliers de la Table ronde. Le jeu consiste ici à transfigurer les personnes, les fonctions, les réalités du jour que les symboles symbolon
symbolisme
symboles
symbole
simbolismo
símbolo
símbolos
symbol
symbolism
symbols
et l’ésotérisme nimbent d’une valeur occulte. C’est le plaisir plaisir
prazer
pleasure
hedone
kama
kāma
kâma
amour du plaisir
philedonía
de faire mystère des situations les plus naturelles, les plus manifestes [6]. Le mystère est alors comme l’épice qui relève l’agrément de la vie de société.

Le mystère prend une forme supérieure, lorsqu’il répond à des exigences pédagogiques. Le besoin Notwendigkeit
nécessité
necessidade
necesidad
necessity
besoin
need
ananke
de cacher et de taire — Verhüllen und Schweigen — représente déjà le double apprentissage éducation
educação
education
educación
apprentissage
aprendizagem
aprendizado
paideia
de la pudeur et de la discrétion silence
silêncio
silencio
discrétion
sobriété
discrição
sobriedade
discretion
sobriety
sobriedad
, de la profondeur et du silence. C’est le surveillant de la Province pédagogique qui souligne les avantages moraux et sociaux du mystère. Les hommes sont enclins à penser denken
pensar
penser
think
pensamento
pensée
pensamiento
thinking
que, du moment qu’on leur révèle les choses entièrement et du premier coup, elles n’ont point de valeur et ne recèlent rien — « es sei nichts Nichts
néant
nada
nothing
VOIRE vide
dahinter ». Il faut envelopper les choses de voiles mystérieux, pour que leur intérêt s’y porte porte
porta
puerta
gate
door
, pour que leur considération naisse, et que leur moralité soit élevée d’autant [7]. L’expression de « mystères manifestes » — « offenbare Geheimnisse » — revient encore, avec cette fois une signification plus profonde. L’homme passe tous les jours auprès de réalités qui lui sont devenues familières et qu’il ne remarque plus. Or ces réalités, qui ne posent en apparence Scheinen
paraître
aparentar
parecer ser
aparência
seeming
Schein
apparence
semblance
aucun problème, qui ne suscitent aucun émoi, sont pourtant déjà de vrais mystères. L’ésotérisme dont on use dans la Province pédagogique vise précisément à faire naître dans les jeunes élèves l’intérêt au lieu Ort
lieu
lugar
location
locus
place
de l’incuriosité, le respect au lieu de l’indifférence. Le mystère est donc une forme du sérieux, l’antidote nécessaire â la banalité et â la frivolité d’esprit.

Le mystère, comme principe Principe
arche
arkhê
princípio
Princípio
Principio
Principle
éducatif, trouve son expression parfaite dans les sociétés ésotériques. On connaît les relations de Goethe avec la maçonnerie et l’ordre des Illuminés ; nous n’insistons ici que sur l’attirance exercée par les sociétés secrètes. Goethe leur a consacré dans son ouvre un rôle important qu’il envisage sous trois aspects : pédagogique et social, politique polis
cidade
πόλις
pólis
sítio
política
politique
politics
governo
gouvernement
government
gouvernance
governança
et, enfin, mystique et religieux. Le premier aspect est représenté par la Société de la Tour dans Wilhelm Meister ; le second par des vues exprimées dans Kunst Kunst
arte
art
und Altertum (1814-15), et le troisième par le fragment inachevé des Geheimnisse.

La Société de la Tour est nettemenc d’inspiration inspiration
inspiratio
inspiração
inspiración
maçonnique. Cérémonies occultes, grades initiatiques, étrange ubiquité d’une société partout active, manouvres et discours Rede 
discours
discussão
discussion
discourse
discurso
discussão
secrets, tout porte au mystère, tout entretient le mystère. On comprend les soupçons de Lydie touchant les hommes de la Tour : « Je n’avais pas découvert leur mystère, mais j’avais observé qu’ils cachaient un secret. Pourquoi ces pièces fermées ? Ces couloirs mystérieux ? Pourquoi personne Einzelnhet
singularité
singularidade
singularity
singularidad
individuality
individualidade
individualidad
individuation
individuação
individu
indivíduo
individuum
individual
vereinzelt
isolé
Vereinzeltung
isolement
Vereinzelung
esseulement
singularização
créature
criatura
creature
personne
pessoa
person
ne peut-il accéder à la grande tour ? [8] ». Wilhelm Meister est également frappé du mystère dont l’étrange société s’enveloppe ; il s’étonne que la Tour et certaines galeries soient inaccessibles [9]. La scène d’initiation augmente encore sa surprise : le choix du lieu, la salle du passé, qui semble être une ancienne chapelle [10], le choix de l’heure, l’éblouissement du soleil levant, puis l’apparition Erscheinung
apparition
manifestação
aparecimento
apariencia
appearance
Erscheinende
aparição
successive et énigmatique du premier inconnu, de l’Abbé, de Jarno. Or tout y est concerté pour inspirer le respect — Ehrfurcht — [11], pour exalter l’esprit du jeune initié et l’élever à la contemplation contemplation
theoria
theoría
contemplação
contemplación
de la destinée comme forme supérieure de la vie.

Toutefois on peut se demander si le mystère n’agit pas ici à rebours. La fin Ende
la fin
o final
o fim
el fin
finalité
finalidade
finalidad
the end
the goal
purpose
propósito
telos
télos
meta
visée, c’est le respect ; mais le résultat n’est-il pas aussi, comme chez Wilhelm Meister, la crainte d’être mystifié ? A quoi bon tant de mystères, quand Jarno nous révèle qu’après avoir posséder
avoir
possuir
ter
possess
posuir
été, au début,au sérieux ils faisaient à présent l’objet sujet
objet
sujeito
objeto
subject
object
Subjekt
Objekt
du sourire ? [12]. Le témoignage de Jarno, esprit lucide, rationaliste, fermé au sentiment Gefühle
sentiment
sentiments
sentimentos
feelings
sentimientos
emotion
emoção
emoción
emotions
emoções
emociones
bhava
du mystère, est peut-être un peu suspect ; car c’est l’initié qui s’est montré le plus rebelle aux bizarreries de l’occultisme [13]. Le mystère est, selon lui, un moyen commode d’agir efficacement dans l’ombre, de diriger l’apprenti à son insu, de le conduire à des fins utiles. Mais, pour l’homme parvenu à la sagesse sophia
sagesse
sabedoria
wisdom
sabedoría
σοφία
Sage
Sábio
pratique praktike
prática
práticas
pratique
pratiques
, il n’est plus qu’un moyen périmé, puéril et dépourvu de valeur. Au demeurant, les mystifications ne s’adressent qu’à ceux qui ne veulent point prendre connaissance connaissance
gnosis
intuition intellectuelle
gnôsis
connaître
conhecer
gnose
knowledge
know
conocer
conocimiento
conhecimento
jñāna
jnāna
jnana
lucidement des réalités humaines et qu’on écarte par là [14].

Dans la maçonnerie Jarno représente donc la tendance tendance
tendência
tendency
qualité
qualidade
calidad
quality
attribut
atributo
atribute
guna
gunas
strictement pédagogique ; et pour lui le mystère ne contient pas un message de haute spiritualité spiritualité
espiritualidade
espiritualidad
spirituality
. L’occultisme répond à des raisons de prudence phronesis
prudence
prudência
sabedoria prática
circunvisão
φρόνησις
et d’efficacité : les hommes de la Tour restent des personnages secrets, comme la trinité mystérieuse qui dirige la Province pédagogique, les « supérieurs inconnus ». L’autorité se masque pour avoir plus de force ; la puissance acte
puissance
energeia
dynamis
occulte est doublement redoutée, respectée.

Par là nous touchons à l’aspect plus proprement politique de l’ésotérisme. Réfléchissant, après 1813, à la reconstruction de l’Allemagne et de l’Europe, Goethe cherche la solution du côté des anciennes corporations de maçons, groupés en une société fermée — « in sich abgeschlossene Innung » [15]. Il voudrait voir naître une sorte de loge universelle, réglée par des statuts rigoureux, fortement hiérarchisée, divisée en loges régionales et locales, organisée techniquement et socialement, dont les membres liés par des signes et des mots Wort
mot
palavra
palabra
word
Worte
rema
parole
mot
mots
vāk
vāc
d’ordre secrets pratiqueraient largement la solidarité.

On ne peut donc nier l’admiration de Goethe pour les organisations occultes et, suivant le mot de Mlle G. Bianquis, un peu « jésuitiques » [16], de surveillance, d’éducation, de direction direction
direção
dirección
directions
direções
direcciones
et d’influence.

Goethe envisage, enfin, un troisième aspect des sociétés secrètes : l’aspect mystique et religieux. L’idée idea
idée
ideia
idea
ιδεα
idéa
qu’une société d’élus ou d’initiés perpétue un message sacré, qui est comme l’essence essence
ousía
ousia
essência
essentia
esencia
essence
même de toutes les doctrines darshana
doctrines
points de vue
religieuses, domine la pensée de Goethe, sans recevoir jamais de forme achevée, parfaite. Le poème des Geheimnisse, conçu en août 1784 et né de préoccupations spirituelles où l’influence rosicrucienne a une grande part, hante l’esprit du poète, et restera inachevé. Jugée impossible dès le 28 mars 1785, où Goethe s’en ouvre à Knebel, l’entreprise est reconnue en 1815 trop grandiose pour être terminée [17]. L’ordre monastique dont les mystères nous sont présentés dans le fragment du poème participe à la fois de l’ordre des Templiers, de la Rose-Croix Rose-Croix
Rosa-Cruz
Rose Cross
Rose Croix
Rosy Cross
, de la maçonnerie et de la confrérie mystique du Saint sainteté
santidade
sainthood
saint
santo
Heiligkeit
holiness
santidad
-Graal. L’ordre, dépositaire de la spiritualité la plus haute, représente la synthèse des différentes formes de religiosité, chrétienne et maçonnique, spinoziste et rosicrucienne, antique et moderne. L’influence de la doctrine doctrine
doutrina
canon
cânone
martiniste y est également très sensible [18]. Dans l’ésotérisme mystique, le mystère est un facteur supérieur d’éducation : il porte à la religiosité, il incline l’âme aux pensées du divin divin
divinité
divino
divindade
divindad
divine
divinity
Godhead
. Zacharias Werner s’attirera en 1807 l’estime de Goethe, parce qu’il avait cherché à concilier le christianisme et les mystères maçonniques dans une forme supérieure de religiosité. En ce sens, les Sôhne des Tais faisaient époque dans l’existence goethéenne [19].

Goethe, être de lumière Licht
lumière
luz
light
phos
prakāśa
prakasha
, poète « apollinien » — pour reprendre la célèbre terminologie de Nietzsche Nietzsche Friedrich Wilhelm Nietzsche (1844-1900), philosophe et philologue prussien.  -, n’en reconnaît pas moins aux côtés nocturnes de l’âme, à la fois, une valeur de charme et une sensibilité particulière. Le plaisir que le jeune homme prit à lire les pages obscures de Hamann s’explique par un certain goût du sibyllin, de l’atmosphère pythique. Il faut y voir moins une recherche Untersuchen
rechercher
recherche
investigar
investigação
investigación
investigation
anvīksikī
anviksiki
anvesanā
observation
examen
des profondeurs qu’une recherche de l’enchantement. Par delà l’ouvre, il pressent le mage qui admet un je ne sais quoi d’occulte, d’insondable — « (der) auch noch etwas Geheimes, Unerforschliches gelten liess » [20].

L’énigmatique est un caractère de la poésie goethéenne, surtout dans la vieillesse. Le chancelier von Mliller rapporte à propos de Goethe : qu’une oeuvre d’art, particulièrement un poème, qui ne laissait rien à deviner, manquait de vérité aletheia
alêtheia
veritas
vérité
truth
verdad
verdade
Wahrheit
, de dignité [21]. Le mystérieux, par ce qu’il laisse dans l’ombre, par ce qu’il suggère, par ce qu’il laisse à deviner, est condition de plénitude esthétique. Il y a déjà plus qu’une perspective ouverte aux rêveries, comme quand Goethe répond mystérieusement à Eckermann sur le sens profond des « mères » dans le second Faust :

Die Mütter ! Mütter ! — ’s klingt so wunderlich.

Le Märchen s’enveloppe des plus obscures mystères, mais l’on pressent que son ésotérisme déconcertant cache des choses plus profondes, des vérités, peut-être, « que l’époque n’aurait pas aimé à entendre formuler en termes trop clairs » [22]. Esthétique et prudence se rencontrent : Goethe voulait suggérer sans trahir.

La poésie, dans sa plus haute mission, est suggestive. Nous marchons environnés de mystères qui ne peuvent être révélés. La vie est un sentier difficile, hérissé d’obstacles. Mais le poète est là pour les indiquer. « Die Geheimnisse der Lebenspjade darf und kann mati nicht offenbaren ; es gibt es gibt
« il y a »
dar-se
haver-se
Gegebenen
la donnée
o dado
dação
given
Gegebenheit
donation
datidade
givenness
gift
Steine des Anstosses, über die ein jeder Wanderer stolpèrn muss. Der Poet aber deutet auf die Stelle hin » [23]. Dans Zueignung la Poésie, identifiée à la irité, se félicite d’avoir conservé quelques voiles :

Dit siehst wie klug,
Wie nötig war’s, euch wenig zu enthüllen.

La poésie est faite de parole et de silence, de lumière et de mystère, parce qu’elle ouvre sur les réalités suprêmes, qu’on ne peut aborder sans respect.

Sous la double forme de la discrétion et du silence, le mystère apparaît déjà comme une attitude de respect. Ainsi s’explique chez Goethe une certaine méfiance du mot qui n’exprime pas assez, une certaine aversion pour l’impudeur du verbe qui exprime trop. Faust ne peut se résoudre à tout mettre dans le verbe :

Ich Ich-sagen 
dire-Je
Ich
"je"
"moi"
"eu"
mim-mesmo
"I"
faire je
faire-je
Ahamkara
Ahamkāra
Ahamkâra
ahaṃkāra
kann das Wort so hoch unmöglich schätzen.

Mignon cache le secret de sa destinée :

Heiss’ mich nicht reden, heiss’ mich schweigen,
Demi mein Geheimnis ist mir Pflicht.

Enfin la discrète Odile n’est-elle pas, à son avantage, opposée à la sémillante Lucienne ? Tel poème maçonnique n’est-il pas intitulé Discrétion ou Verschwiegenheit ? Et l’expérience et la sagesse n’enseignent-elles pas dans le Divan :

Sagt es niemand, nur den Weisen,
Weil Weil Simone Adolphine Weil (1909-1943), philosophe, humaniste, écrivain et militante politique française. die Menge gleich Gleichheit
égalité
igualdade
equivalence
gleich
igual
equivalente
equal
equivalent
verhöhnet. — ?

Le chancelier von Muller constate dans la Trauerrede où il exalte les qualités maçonniques du défunt, que le mystère avait pour Goethe un charme tout particulier, « non seulement du point de vue Sicht
vue
visão
seeing
visión
opsis
poétique, mais aussi et surtout parce qu’il est une garantie contre la profanation des résolutions et des aspirations nobles, qu’il en facilite le succès et qu’il exalte la force de volonté ». Le sens du mystère provient chez Goethe de ses études de la nature nature
physis
phusis
phúsis
natura
natureza
naturaleza
. Il y a appris que « tout ce qui est grand et important se prépare, croît et se développe seulement dans le silence — im stillen -, que les plus nobles entreprises, prématurément dévoilées, sont exposées aux réactions les plus hostiles » [24]. Goethe remarque lui-même, dans un petit traité de botanique (1807), « que tout ce qui est appelé à vivre, à agir dans la vie, a besoin d’une enveloppe » [25]. Où qu’elle apparaisse, la vie est entourée de mystère, protégée par le mystère.

Une loi mystérieuse régit toute l’échelle du vivant, explique par delà les métamorphoses l’unité Einheit
unité
unidade
unidad
unity
d’être, l’accomplissement et le développement d’une forme première — Urform. C’est ce qu’exprime magnifiquement le poète dans Métamorphosé der Pflanzen (1798) :

Aile Gestalten sind ähnlich and keine gleichet der andern ;
und so deutet das Chor auf ein geheimes Gesetz,
Auf ein heiliges Rittsel...

Par la métamorphose des plantes nous retrouvons la notion goethéenne du « mystère manifeste », de Yoffenbare Geheimnis. Le développement de la plante n’échappe aux yeux de personne ; il se produit partout et toujours. La plante ne cache en apparence rien de son devenir, et tout semble se passer à découvert. En fait, elle a son propre mystère ; et le processus secret de sa métamorphose obéit à une loi cachée, interne, biologique. Goethe condamne comme un sacrilège la science Wissenschaft
science
sicences
ciência
ciências
ciencia
ciencias
episteme
επιστήμη
epistêmê
du rationaliste qui prétend percer à jour le mystère des choses. Wagner témoigne d’une impudence de jacobin en face de la nature, lorsqu’il déclare :

Was man in der Natur Geheimnisvolles pries,
Das wagen wir verständig zu probieren
 [26].

Le mystère est à la fois dans la nature et dans l’attitude de l’observateur, du côté de la vérité et dans l’ésotérisme du poète. Le vrai, comme Dieu, ne se laisse pas saisir ou contempler directement, mais dans ses manifestations, ses « signatures », suivant le mot des occultistes. « Das Wahre ist gottähnlich ; es erscheint nicht unmittelbar, wir müssen es aus seinen Manifestationen erkennen » [27]. Or la vérité ne doit apparaître que voilée ; elle ne peut être communiquée, entière, à tous. C’est un premier principe pédagogique : « Es ist Pflicht, andern nur dasjenige zu sagen, was sie aufnehmen können. Der Mensch versteht nichts, als was ihm gemäss ist » [28]. La vérité est le privilège de quelques esprits d’élite, de quelques âmes supérieures, mais elle reste vérité voilée, vérité dont il faut craindre de prononcer le nom :

Dich nenn’ ich nicht. Zwar hör’ ich dich von vielen
Gar oft genannt, und jeder heisst dich sein,
Ein jedes Auge glaubt auf dich zu zielen,
Fast jedem Auge wird dein Strahl zur Pein.
Ach, da ich irrte, hatt’ ich viel Gespielen,
Da ich dich kenne, bin ich fast allein :
Ich muss mein Glück nur mit mir selbst Selbst
soi-même
Soi
si mesmo
Self
si mismo
A non-personal, all-inclusive awareness.
geniessen,
Dein holdes Licht verdecken und verschliessen
 [29].

Goethe rejoint ici Saint-Martin Saint-Martin SAINT-MARTIN, Louis-Claude. LE PHILOSOPHE INCONNU  : « Quoique la lumière soit faite pour tous les yeux, il est encore plus certain que tous les yeux ne sont pas faits pour la voir dans son éclat. C’est pour cela que le petit nombre Zahl
nombre
número
number
nombres
números
numbers
des hommes dépositaires des vérités que j’annonce est voué à la prudence et à la discrétion par les engagements les plus formels. Aussi me suis-je promis d’user de beaucoup de réserve dans cet écrit et de m’y envelopper souvent d’un voile que les yeux les moins ordinaires ne pourront pas toujours percer, d’autant que j’y parle parfois de tout autre chose que ce dont je parais traiter » [30]. Pour le Philosophe inconnu, comme pour Goethe, le mystère est donc une attitude de prudence et une exigence de respect devant la vérité.


Voir en ligne : Litteratura


[1Wilhelm Meisters Lehrjahre, VIII, 5 (J.-A., 18, 322 s.).

[2« Stiller Rückblick aufs Leben, auf die Verivorrenheit, Betriebsamkeit, Wissbegierde der Jugend, wie sie überall herum schweift, um etwas Befriedigendes zu finden. Wie ich besonders in Geheimnissen, dunklen imaginativen Verbältnissen eine Wollust gefunden habe. »

[3« Jedem Alter des Menschen antwortet eine gewisse Philosopbie... Der Greis wird sich immer zum Mystizismus bekennen ; er sieht, dass so vieles vom Zufall abzuhängen scheint : das Unvernünftige gelingt, das Vernünftige schlägt fehl, Glück und Unglück stellen sich unerwartet ins Gleiche... » Maximen und Reflexionen (J.-A., 4, 246 s.).

[4Cf. lettre à Zelter, du 11 raai 1820 : « Unbedingtes Ergeben in den unergründlichen Willen Gottes. »

[5« Ich erzälte sehr leicht und bequem alie Märchen, Novellen, Gespensterund Wundergeschichten und wusste manche Vorfälle des Lebens aus dem Steggreife in einer solchen Form darzusiellen. » Biographische Einzelheiten. Anhang II (J.-A., 25, 219 s.).

[6Dichtung und Wahrheit, III, 12 (J-A., 24 103) : « ... dass man das Offenbare ais ein Geheimnis behandette ».

[7« Ausserdem hat das Geheimnis sehr grosse Vorteile : denn wenn ma » dem Menschen gleich und immer sagt, worauf ailes ankommt, so denkt er, es sei nichts dahinter. Gewissen Geheimnissen, und wenn sie offenbar wären, muss man durch Verhüllen und Schweigen Achtung erweisen, denn dieses wirkt auf Scham und gute Sitien ». Wilhelm Meisters Wanderjahre, II, 1 (J.-A., 19 175).

[8Wilhelm Meisters Lehrjahre, VII,6 (J-A., 18, 219).

[9Ibid., VII, 9 (J.-A., 18, 255).

[10N’est-il pas symbolique qu’une ancienne chapelle devienne la salle de réunion d’une société maçonnique ? La religiosité nouvelle, plus large, plus tolérante, succède au christianisme, tout en en conservant les principes essentiels.

[11« Ein Ort, der uns Ehrfurcht einflösst. » Wlhelm Meisters Lehrjahre, VII, 5 (J-A., 18, 323).

[12« Ailes, was sie im Turme gesehen haben, sind eigentlich nur noch Reliquien von einem jugendlichen Unternehmen, bei dem es anfangs den meisten Eingeweihten grosser Ernst war, und über das nun aile gelegentlich lächeln ». Ibid., 322.

[13« Ich konnte mich dm wenigsten in dieses Wesen finden », dit Jarno. Ibid., 323.

[14« Aile diese, die nicht auf ihre Füsse gestellt sein wollten, wurden mit Mystifikationem und anderm Hokus-Pokus teils aufgehalten, teils beiseite gebracht. » Ibid., 324.

[15Kunst und Altertum, 1814-15 (J.-A., 29, 330 ss.).

[16Geneviève Bianquis, Étude sur deux fragments d’un poème de Goethe (Nancy, 1926), 13.

[17Ibid., 9 ss.

[18En avril 1781, Goethe lisait l’ouvrage de Claude de Saint-Martin, les Erreurs et la Vérité. Voy. G. Bianquis, l. cit..

[19Cf- Lettres de Goethe à J.H. Meyer, du 11 décembre 1807 ; à Zelter et à Wolf, du 16 décembre 1807.

[20Dichtung und Wahrheit, III, 12 (J-A., 24, 79).

[21Trauerrede nach Goethes Hinscheiden, cité par Gotthold Deile, Goethe als Freimaurer (Berlin, 1908), 64.

[22F. von der Leyen, Le Märchen, dans Le romantisrne allemand, textes et études publiés sous la direction d’Albert Béguin (Paris, 1949), 78.

[23Aus Makariens Archiv (J.-A., 4, 234).

[24« Das Geheimnis hatte überhauft stets fur Goethe einen ganz besonderen Reiz, nicht nur aus dem poetischen Gesichtspunkt, sondern auch vorzüglich darum, weil es vor Entweihung würdiger Vorsätze und Bestrebungen sichert, ihr Gelingen erleichtert und die Willensstärke der Verbündeten steigert. ...Seine Naturbetrachtungen hatten ihn gelehrt, wie ailes Grosse und Bedeutende nur im stillen sich vorbereite, wachse und entivickle ; seine Welterfahrung ihm bewiesen, dass die edelsten Unternehmungen, voreilig enthüllt, meist den feindseligsten Gegenwirkungen ausgesetzt sind. » Wernekke, l., cit., 64.

[25« Ailes, was zum Leben hervortreten, ailes, was lebendig wirken soll, muss eingehüllt sein. » Über Bildung und Umbildung organischer Naturen (1807).

[26Faust II, v. 6 857-8.

[27Maximen und Reflexionen (J.-A., 4, 234).

[28Wilhelm Meisters Wanderjahre, I, 3 (J.-A., 19, 33).

[29Zueignung, v. 567-64.

[30Claude de Saint-Martin, Erreurs, IV, V.