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La Bible restituée

Carlo Suarès : HA-QABALA

Carlo Suarès

mercredi 24 novembre 2010, par Murilo Cardoso de Castro

Extraits de Carlo Suarès, La Bible restituée

« Qâbala est un équivalent de Révélation »

Plusieurs fois, au cours des siècles, la Qâbala a été perdue et retrouvée. On découvre sa trace à l’époque où, au retour de leur captivité à Babylone, les Juifs ont repris conscience d’eux-mêmes (avec Esdras, Néhémie et d’autres). D’Esdras, on est en droit de la faire remonter à Moïse, de Moïse à Abram, et de cet initié jusqu’aux plus lointains âges où elle disparaît à la vue, mais non à la connaissance de ceux à qui cette « plus ancienne des anciennes » perceptions a été transmise.

Au cours de l’histoire, cette transmission a toujours été tenue secrète. Cependant, la source de la connaissance originelle peut être saisie à n’importe quel instant, car elle est intemporelle. Les cabalistes ont toujours dit que Abram la possédait.

Ab-Râm, ou le « père de Râm », ou, selon la mode sémitique, « celui qui possède » Râm pouvait être un initié de n’importe quel pays, du Thibet à l’Egypte. Au Thibet, le nom de Râm évoque l’essence universelle dans le sens de « base du monde », et est aussi parfois symbole de tout ce qui rayonne comme le soleil. Râm, dans l’ancienne Egypte, était également symbole de la base du monde, matérialisé par la pyramide (en arabe, aujourd’hui encore, pyramide se dit Ahram). Un des plus grands personnages de l’ordre initiatique égyptien était Râm Mak Hotep.

Selon la Qâbala originelle, Râm exprime « la maison cosmique », c’est-à-dire tout l’univers perceptible en tant qu’existant et doué d’une capacité de prolifération. Et Abram est. celui qui, ayant traversé les différenciations, est animé d’une pulsation de vie capable de transfigurer cette prolifération jusqu’au niveau d’une fécondation cosmique. En termes réduits, l’action exercée par un Râm dans sa propre maison a un effet cosmique.

Abraham ne « croyait » pas, il constatait l’actualisation en lui de l’immanence YHWH, qu’il ressentait comme s’il s’était trouvé en présence d’un allié avec lequel on pouvait conclure un pacte d’alliance.

En fait de pacte, Abraham eut une révélation double. Elle comportait la Qâbala, pénétration directe de connaissance par compréhension, examen, vision et écriture ; et la Circoncision à huit jour, pénétration directe de mouvement vital, transmutation de l’érotisme animal au bénéfice d’une sensibilité en état d’alerte.

Je consacrerai plus loin des pages à la circoncision, une des deux clés du mystère d’Israël : celle qui met en mouvement le contenant qui est le corps, l’appareil sensoriel, le psychisme. L’autre clé est celle de l’intelligence cérébrale. Elle permet au contenu, au germe humain et cosmique, de se développer dans la direction de l’indéterminé. C’est la Qâbala.
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Abram possédait la Qâbala en tant que connaissance et en tant qu’écriture.

Le document où était inscrit le code chiffré de cette connaissance-là (il y en a d’autres) - provenait du mythique mont Ararath où l’arche s’était, dit-on, posée après le Déluge.

Ararath, selon la plus ancienne tradition, exprime, après un cycle où le germe de l’humain n’avait pas pu se développer, le début d’un nouveau cycle où l’Intemporel allait se trouver en contact avec deux mondes dans l’homme : l’extérieur et l’intérieur.

Le thème que propose le schème Ararath est le suivant : ces deux mondes, au départ, sont figés l’un en face de l’autre, car la matière dont sont faits les corps humains est élaborée au début par l’élément femelle le plus primitif.

En effet, la conscience de Noahh (Noé) chavire et est absorbée par le vin que produit la terre femelle. La maturation du germe est transmise à Schem, c’est-à-dire, virtuellement, au nom. Schem, en hébreu, veut dire le nom et Schem est aussi l’ancêtre éponyme des Sémites.

Je passe sur les dix générations symboliques de Schem (il y en a dix symboliques de Scheth à Noahh) pour arriver au vieux Terahh, père d’Abram. La merveilleuse histoire de ce père, de ses trois fils et de la sortie de Aur-Kasdîm aura sa place plus loin. Pour l’instant, je n’en suis qu’à indiquer les traces de la Qâbala à travers des récits pseudohistoriques.

Aur-Kasdîm que l’on traduit « Ur-en-Chaldée » veut dire, d’après le texte : la lumière des magiciens. Aur, en hébreu, veut dire lumière, et les Kasdîms sont les devins, astrologues, magiciens dont l’influence était grande en Chaldée.

Les cabalistes ont toujours eu en horreur cette magie-là.

Abram est le début légendaire d’un nouveau cycle : celui où la religion commence à s’affranchir de la « lumière des magiciens » et s’oriente vers la lumière intérieure engendrée par la perception de YHWH, l’immanence. Et Abram a en mains un document merveilleux. C’est le testament d’une civilisation disparue, apporté dans l’arche.

Quelques survivants ont pu sauver, condensé en une série d’idéogrammes, tout ce que les hommes ont jamais pu savoir, tout ce qu’ils pourront jamais savoir au sujet de la vocation de l’homme face à l’impénétrable mystère du « il y a quelque chose ».

Ces survivants que Gen. vi,4 nomme « les fils d’Elohim » avaient depuis longtemps fait souche, ayant eu commerce avec les « filles d’Adâm » et avaient depuis longtemps disparu, mais non sans avoir légué leur connaissance de bouche à oreille et obtenu que leur précieux document fût confié, d’une génération à l’autre, à des mains sûres.

La tradition ésotérique veut qu’Abram ait été le premier à comprendre réellement le sens de leur message. Si, d’une part, la lumière artificielle de la magie devait s’éteindre au bénéfice d’une lumière intérieure, d’autre part l’humain en genèse devait être projeté dans le monde des grands conflits, de l’incertitude, des espoirs fous et de la désespérance, des ruptures d’équilibre, des joies et des catastrophes, car tout refuge est un arrêt de développement et ne donne naissance qu’à des êtres nés avant terme, condamnés à ne pas mûrir.

Tel est le sens de Canaân. C’est là où Abram alla planter ses tentes, après avoir quitté le pays de sa naissance.

La suite du récit biblique est un vaste poème épique où tous les thèmes du mythe se retrouvent en une commune aventure qui consiste, par le truchement d’Abraham et Sarah, d’Isaac et Rebecca, de Jacob, Léa et Rachel, à implanter le germe de l’humain-en-genèse dans la terre symbolique de Canaân, ou, sur un autre plan, de féconder la dualité en l’animant d’un mouvement organique trinitaire.

Ces récits ne sont que pseudo-historiques. Chaque personnage y joue le rôle assigné à ses fonctions dans le développement d’un drame qui, jusqu’à ce jour, ne semble pas avoir été compris. Mais l’exégèse de ces chapitres-là ne peut pas entrer dans le cadre de cet ouvrage.
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Revenons à Abram, devenu Abraham. Il légua le document cabalistique à son fils Yitzhhâq (Isaac), lequel le légua à Yaâqov (Jacob). Ce dernier, déçu par la plupart de ses fils, désigna comme héritier de cette connaissance son onzième fils, Yôssef (Joseph), en l’envoyant vers un guet-apens que ses frères avaient machiné dans l’intention de le tuer.

L’attentat contre Joseph était du plus pur style YHWH, instauré depuis le malencontreux accident survenu à Abel, au début du mythe. Je dois, en effet, tout de suite signaler que, contrairement à l’interprétation si connue, Caïn n’a pas assassiné Abel. Caïn - le texte le dit lorsqu’on sait le lire - était l’incarnation de son père (symbolique) YHWH, tandis qu’Abel n’était que le « fils de la femme ». Et il avait suffi que YHWH, incarné en Caïn, l’intemporel, le non-conditionné, l’indéterminé en acte, il avait suffi qu’il se dressât devant Abel pour que celui-ci disparût, néantisé.

Il était pourtant irréprochable, comme tous ceux que leur temps, leur milieu, leur fonction, conditionne et détermine, mais de ce fait il ne pouvait ni hériter, ni transmettre le germe en voie de devenir humain et il avait fallu le remplacer.

Instruit par cet événement, YHWH, prudemment, soumit par la suite le germe de l’humain à un test rigoureux : il tenterait de tuer l’homme qu’il aurait préparé en vue d’être ce porteur de liberté inconditionnée.

Par le truchement de l’initié Abraham, il tenta de tuer Isaac.

Il se jeta sur Jacob au moment où celui-ci était le plus désemparé et, ne pouvant le tuer en un combat qui dura toute une nuit, le bénit.

Il ordonna à Moïse de demander à Pharaon la libération du peuple en ajoutant qu’il endurcirait le cour de Pharaon pour que celui-ci refuse (Ex. x, 1, 27) et cela n’étant pas suffisant, il calma les appréhensions de Moïse en le rassurant : « Va, lui dit-il, car tous ceux qui en voulaient à ta vie sont morts » et « pendant le voyage, en un lieu où Moïse passa la nuit, YHWH l’attaqua et voulut le faire mourir » (Ex. iv, 19, 24).

Nous voyons dans ce passage (et dans les passages qui suivent) des exemples du « processus de personnalisation » qui se produit inévitablement lorsqu’on lit ces textes sans connaître le code chiffré de leurs symboles. Il est pourtant évident que selon ce mode de penser la vocation cosmique de l’homme - Adâm - est de permettre aux deux vies de sa vie double de se féconder mutuellement. Devenant ainsi un être nouveau, l’actualisation de l’immanence YHWH pourra se produire en lui.

Et c’est d’une telle actualisation, avec les transformations qui s,ensuivent, que les cabalistes nous entretiennent lorsqu’ils semblent faire parler et agir « l’immanence YHWH », dont les actes et les paroles se situent, pour eux, sur un plan purement symbolique. De surcroît, tous les êtres dont il est question dans ces récits (Caïn, Abel, Jacob, Moïse) sont des archétypes mythiques et ne doivent en aucun cas être confondus avec des personnages historiques.
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Mais revenons à Joseph « vendu par ses frères ». Ce récit est la description déformée d’une cérémonie initiatique. Les éléments principaux y sont : un état second (Joseph est qualifié de rêveur), sa robe (non pas « multicolore », c’est la robe du dépouillement), la mise à nu, la fosse vide « sans eau », puis les vingt pièces payées, l’Egypte, etc.

Le personnage mythique Joseph est double. Etant le onzième fils de Jacob, il est le Yod, 10 et le Aleph 1, réunis. Et son action est en effet double. Le Aleph lui donne le pouvoir de lire dans les rêves et le Yod celui de faire le trust du blé.

En vérité, son action fut celle du mythe lui-même. Il possédait totalement la Qâbala en arrivant en Egypte, c’est-à-dire qu’il fut le point de contact de deux processus parallèles : celui du mythe et celui de l’histoire telle qu’on la perçoit.

Il fut ce que furent quelques initiés au cours des siècles : la conscience historique de la nécessité biologique du mythe hébreu, nécessité qui tantôt apparaît au peuple hébreu comme une bénédiction, mais qui, le plus souvent, prend l’aspect d’une effroyable punition infligée par un YHWH divinisé.

Yôssef provoqua d’abord une bénédiction matérielle, puis un danger immédiat de destruction totale, une fuite éperdue et le dénuement, les souffrances, la misère. C’est que Yôssef était ambivalent. En lui le mythe mâle rencontra et féconda la matière historique des possessions, qui sont femelles.

Yôssef manipula la substance primitive, informe, des masses humaines. Il les pétrit avec force, il les écrasa jusqu’à faire surgir en elles une réaction vitale.

Avant lui, la genèse de l’humain se concentrait mythiquement en une famille. Avec lui naquit un peuple.

Et voici comment opéra YHWH : il y eut une terrible famine en Mitsraïm (Egypte) et dans tous les pays environnants. Yôssef qui l’avait prévue et avait acquis pour Pharaon tout le blé du pays, ne le distribua qu’en échange d’expropriations.

A la fin de l’opération Pharaon possédait chaque pouce de terre égyptienne et tous les habitants du pays étaient réduits à la servitude.

Entre-temps, Yôssef avait fait venir toute sa famille et l’avait installée dans la région la plus propre à la faire prospérer.

La preuve de la transmission à Yôssef de la connaissance et de la direction de l’humain vers sa maturité se trouve, d’après la tradition de la Qâbala, en deux passages bibliques.

Jacob, ou plutôt Israël, car Israël est son. vrai nom depuis son combat avec Elohim, dit à Yôssef (Gen. XLVII, 28) « mets ta main à ma hanche » - et non « sous ma cuisse », tel que ce passage est traduit - afin de lui montrer l’endroit où Elohim l’avait blessé. Cette blessure est significative d’une notion mythique constante et ce symbole se rapporte d’ailleurs à une réalité. Symboliquement, nul ne guérit s’il n’est blessé, nul ne sauve de la mort s’il n’a passé par la mort.

Israël par ce geste se révèle à Yôssef. L’autre passage est (Gen. xlviii, 22) celui où Israël lègue à Yôssef « une part au-dessus de tes frères », dit-il, mais non « celle qu’il a prise (d’après les traductions) de la main de l’Amoréen, avec son glaive et son arc ».

Cet Amoréen, ce glaive et cet arc d’un homme qui, de sa vie, n’a jamais combattu que son dieu, ne sont là que parce que la logique rationnelle des traducteurs et leur ignorance ne pouvaient leur permettre de penser qu’Israël mentionnait la main qui lui avait parlé !

La racine âmer ou ômer qui, dans le texte, se rapporte au verbe parler, dire, est devenue « l’Amoréen » ! Une main qui parle est une main qui écrit. L’objet légué, que l’exégèse exotérique ne peut pas définir, n’était autre que le document secret dont nous retrouvons ici la trace.

Yôssef vécut une vie de puissance et de faste. Il mourut et fut embaumé à la façon dont l’étaient les grands d’Egypte. A sa mort, les prêtres d’Egypte cherchèrent le document magique que Yaâqov lui avait remis et ne le trouvèrent point. Il avait disparu et personne ne savait ce qu’il était devenu. Ainsi passèrent de nombreuses années.
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Vint ensuite le temps où « s’éleva sur l’Egypte un nouveau roi qui n’avait point connu Joseph ». Mais grâce à la puissance matérielle acquise par Joseph et la puissance magique de la hiérarchie sacerdotale qu’avait renforcée l’objet hérité par Joseph, le peuple fut écrasé de plus en plus.

Et, grâce aussi à Joseph, plus le peuple hébreu était accablé, « plus il multipliait et s’accroissait », ce qui, un jour, suscita les craintes de Pharaon. « Voilà les enfants d’Israël qui forment un peuple plus nombreux et plus puissant que nous », dit-il.

Il décida de l’exterminer et ordonna que l’on tuât tous leurs nouveau-nés. Toutefois ceux-ci furent sauvés grâce aux deux sages-femmes d’Israël, en plein accord avec Elohim.

Puis ce fut Moïse. L’histoire de sa naissance ressemble à d’autres légendes de nouveau-nés menacés, cachés, trouvés, sauvés, conduits vers de hauts destins.

On a beaucoup écrit sur Moïse, de différents points de vue. Toutefois il me semble que seule la Qâbala peut le voir en sa double réalité, à la fois mythique et historique.

La réalité mythique est l’évolution, au cours des âges, des rapports entre la conscience humaine et le grand mystère de l’existant.

J’ai toujours situé le mystère du « il y a » comme fondement de la conscience religieuse ; ce mystère a toujours été vécu très profondément par les hommes de la Qâbala, ce qui ne veut pas dire que leurs écrits correspondent aux exigences de notre raison contemporaine.

Ils se sont plus souvent exprimés en symboles qu’en termes clairs, car c’est ainsi qu’ils sentaient et pensaient. Pour comprendre ce qu’ils comprenaient et pour vivre ce qu’ils vivaient, nous devons briser les formes imagées de leurs expressions. Nous ne voyons donc pas Abraham, Moïse et Jésus tels qu’ils les voyaient.

Nous les voyons selon nos propres yeux. Nous pouvons les voir directement. Nous pouvons être en eux-mêmes dans leur existence mythique (car ils n’ont pas l’existence qu’on leur prête). Et voici comment : le déroulement historique se situe à un certain niveau, sensoriel ; le déroulement mythique se situe à un autre niveau, psychique.

C’est à ce niveau psychique que la Qâbala a toujours été en contact - plus ou moins clair - avec le grand inconnu.

Or, à certains moments importants de la double histoire humaine, concrète et psychique, le mythe hébraïque a ceci de particulier qu’il devient apparent et retombe sur terre en agissant à la façon d’un cyclone qui soulève en trombe une masse d’eau et l’anime d’un rapide mouvement tourbillonnant. L’eau soulevée participe du cyclone plus encore que de l’océan.

Ainsi les événements concrets qui s’appellent Abraham, Moïse, Jésus, soulevés par le mythe, appartiennent plus à lui qu’à la réalité objective, et leur extraordinaire importance est qu’ils font la jonction entre les deux réalités. En fin de compte ils modifient le cours de l’histoire, en tant que phénomènes profondément religieux.

Contrairement à certains mythes asiatiques qui ont traîné une continuité à travers des armatures sociales figées qui se sont desséchées, accrochées à leur arbre de connaissance, la Qâbala est morte et a ressuscité plusieurs fois, d’une façon spectaculaire, chaque fois en accomplissant et en enterrant son passé.

Si nous sommes à un de ces moments, nous sommes ce même point de contact qui a eu noms Abraham, Moïse, Jésus ; nous sommes ce point intemporel, et c’est cela la Qâbala.

Ces indications me semblent nécessaires pour aborder l’histoire de Moïse. Après Yôssef, la Qâbala mourut. Elle fut enterrée en un lieu tenu secret et, bientôt, personne ne sut qu’une telle chose pouvait exister.
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Moïse, surgi des eaux, est une nouvelle naissance dont la nature est à la fois identique et opposée à tout ce qui la précédait (préparée, il est vrai, par l’ambivalent Yôssef).

Je suis obligé ici, non sans quelques hésitations, de rappeler une terminologie assez connue de la Qâbala, en disant que le récit de l’Emanation passe, avec Moïse, au récit de la Création, puis à celui de la Formation et de l’Action en ce qui concerne Israël.

L’époque des hommes isolés en qui vit le germe de l’humain à venir était révolue depuis longtemps. Au temps de Moïse on se trouva au début de l’époque des peuples. Les tribus, 70 personnes à leur arrivée en Egypte, étaient au moment de l’Exode, 430 ans plus tard, 600 000 « hommes de pied, sans les enfants » (les femmes ne sont pas mentionnées).

Comment préserver la semence élohimique, plongée dans une substance humaine brute, grossière, primitive, incapable de se diriger vers son déconditionnement ?

La terminologie des cabalistes, que je ne puis éviter ici, a un mot : Sephiroth, pour désigner dix aspects de l’énergie cosmique UNE, le Aïn-Sôf : dix états des transformateurs et distributeurs de l’énergie non manifestée.

Cette énergie créatrice, dans le mythe de Moïse, disparaît à la perception des nouvelles masses humaines. Elle veut, pour ainsi dire, s’immerger dans le sang humain.

Les « Sephiroth » ou aspects de cette énergie qui étaient à l’oeuvre en émanation dans le mythe depuis Adam jusqu’à Abraham et sa famille, se transformèrent donc en d’autres « Sephiroth » : l’Intelligence devint Rigueur et la Sagesse devint Clémence.

C’est sous ce double signe que s’ouvre le livre de Moïse. Ce livre est celui d’une création : la création d’un contenant ; d’une coque, d’une enveloppe vivante, capable non seulement d’abriter le germe de l’humain mais de vivre en symbiose avec lui, d’être un avec lui jusqu’au moment de son nécessaire éclatement par maturité (aujourd’hui même). En fait, une nouvelle naissance de l’homme.

Parce qu’au temps où j’écris ce moment est arrivé, le processus entier nous apparaît clairement aujourd’hui.

Les deux « Sephiroth », Rigueur et Clémence, accompagnent l’action de Moïse-Aaron et les deux clés du mystère d’Israël, circoncision et connaissance du Nom, sont, dès le début, données à Moïse. C’est un véritable recommencement.

Cette histoire n’entre pas dans le cadre de mon ouvrage, mais il est nécessaire que je situe celui-ci dans le cadre général du mythe. Je traiterai donc quelque peu de la légende de Moïse.

Le cyclone psychique dont j’évoquais tout à l’heure l’image, a, en cette occasion, soulevé et enflé à un tel point l’imagination populaire que tout le récit, le combat magique entre YHWH et Pharaon, les dix plaies d’Egypte - dont une seule aurait suffi pour anéantir le pays - doivent retrouver leur sens avant que j’aille plus loin.

Mosché (et non « Moïse », qui n’a aucun sens) est Mem-Schîn-Hé : le souffle ou métabolisme cosmique (Schîn), vivant (Hé) est en lui ; symboliquement, « sauvé » des eaux (Mem).

Précédant ce sauvetage, le texte nous fait entendre un des thèmes essentiels du mythe : le violent combat entre YHWH et les puissances terrestres, chacun des deux contestants voulant introniser son « premier-né ».

Pharaon ordonne de tuer tous les nouveau-nés mâles hébreux. Ils sont sauvés, YHWH ordonne [1] à Moïse de dire à Pharaon « laisse aller mon fils ... si tu refuses ... je ferai périr ton fils, ton premier-né » et, aussitôt après (Ex. iv, 23, 24 : les versets se suivent) YHWH se jette sur son propre fils, Mosché, pour le tuer (Mosché identifié ici à Israël, dont YHWH dit : Israël est mon fils, mon premier-né).

La lutte reprend, Pharaon écrase de plus en plus les Hébreux, leur refuse la paille pour faire des briques, etc. YHWH envoie les célèbres dix plaies symboliques. (Ces symboles expriment une nouvelle Genèse, un peu à la manière du déluge qui détruit un monde pour en créer un nouveau. Leur examen prendrait trop de place ici.) On sait enfin que la dixième plaie consiste en un massacre de tous les nouveau-nés d’Egypte.

A ce thème se greffe celui du sang, qui revient si souvent dans la Genèse. Adamah, la terre, boit le sang d’Abel. YHWH réclame le sang des hommes à Noé « pour le souffle qui est en eux », etc.

La première plaie d’Egypte est l’eau changée en sang et les magiciens d’Egypte montrent qu’ils peuvent, eux aussi, provoquer cette mutation.

Au moment de l’exode les Hébreux échappent au massacre en se signalant par du sang sur leurs portes.

Ce symbole, qu’on retrouve dans les Evangiles et l’Apocalypse est encore vivant aujourd’hui, sous de nombreuses formes. Dans le corps de cette étude nous le trouverons à son point de départ : Adâm, le Aleph dans le sang (Dâm, en hébreu, veut dire sang). Ce schème en trois idéogrammes, Aleph, Dâleth, Mem, exprime dans sa totalité l’homme en son essence et sa vocation.

Un autre thème, apparent et explicite, dans la légende de Mosché est celui de la transfiguration de la femme. Ce thème est très important. J’ose dire qu’il est essentiel. Nous le suivrons plus loin au cours de la Genèse. C’est toujours la femme qui, à chaque étape allant de l’émanation à la création, à la formation, à l’action, rend cette étape possible. Ici deux sages-femmes, en accord avec Elohim, sauvent les nouveau-nés hébreux. Mosché est sauvé une seconde fois par deux femmes, dont une est sa « sour » (symbole que nous expliciterons avec Sarah, Rebecca et Rachel). Nous verrons tout à l’heure Sephora, l’épouse de Mosché, assumer la conduite du mythe.

Mais suivons le texte. Mosché rencontre un Egyptien qui bat un Hébreu et il le tue (Rigueur), puis deux Hébreux qui se querellent et qui le sauvent (Clémence). Ainsi se présente l’ère des deux Sephiroth : Rigueur et Clémence [2].

Dès lors, Mosché va vers son destin : il se rend chez le Cohên de Madiân qui a 7 filles, il délivre celles-ci de bergers qui bloquent l’accès d’un puits, il puise de l’eau et abreuve les troupeaux.

Pour la Qâbala, ces noms, ces sept filles, ce puits, veulent dire qu’en Madiân il s’était produit la mutation féminine nécessaire à la continuation du processus mis en oeuvre par Abram : l’indéterminé de tous les possibles possibles était là, et l’élément féminin, ayant accompli le cycle nécessaire à la suite de l’évolution, attendait, en ce « pays d’exil » le « fils » errant.

Mosché accepte de pénétrer chez le père des 7 filles, qui s’appelle Rêêouel (Ex. II, 18), il demeure chez lui, épouse sa fille Tsiporah (et non Sephora) et le lecteur lit quelques versets plus loin que le beau-père de Mosché s’appelle Yîtro (traduit Jethro) (Ex. III, 1).

Si ce lecteur est inattentif, il ne s’aperçoit pas de ce changement de nom. S’il s’en aperçoit il ne peut en trouver le sens que dans la Qâbala, qui se retrouve elle-même ici, après avoir disparu à tous les regards (après Yôssef).

En effet, lors du passage des fils de Yaâqov allant enterrer leur père à Mamré, la Qâbala avait été transportée jusqu’à Madiân, et conservée pieusement par ces descendants d’Abraham.

Le mythique Rêêouel, berger d’Elohim, averti par le 7 de ses filles mythiques, reconnaît en Mosché celui à qui il transmettra la Révélation.

Tsiporah, sa fille mythique, pourrait s’appeler Princesse Aurore dans un conte de fées, car son nom évoque un appel matinal, un lever, un départ.

Rêêouel, après s’être déchargé de ses pouvoirs, devient un. autre personnage, une existence enfouie dans sa résistance à la vie-mort, féconde, dont le rôle, ainsi qu’on le verra tout à l’heure, définira le sens cabalistique du nom Yitrô.

Quant à Tsiporah, elle est, dans le sens cabalistique, la femme accomplie, mûre, intelligente, dans un monde de substance humaine à l’état brut.

Mosché est conscient de son destin : serviteur de YHWH, il se sent étranger au nom de YHWH et, en témoignage, il appelle son fils symbolique Guer-Schem.

Un jour il conduit les troupeaux de Yîtro ailleurs, au delà, dans un dépaysement, et il se retrouve dans la désolation de la vie d’Elohim à l’intérieur de l’existant. Cette région a nom Mont-Horeb. De sa terrible sécheresse surgit soudain une lumière. C’est l’épisode du Buisson Ardent.

YHWH voit que Mosché se retourne pour voir ce buisson qui brûle sans se consumer et c’est alors qu’Elohim se révèle à lui et lui révèle sa mission.

« Quel est ton nom ? », lui demande ensuite Mosché. Et c’est alors qu’éclate la prodigieuse révélation : Ehié Ascher Ehié (Aleph-Hé-Yod-Hé, Aleph-Schîn-Reisch, Aleph-Hé-Yod-Hé), suivi immédiatement par : « Tu diras aux fils d’Israël : YHWH iii’a envoyé à vous. Oui, tu leur diras YHWH (Yod-Hé-Waw-Hé). » Oui, Ahié (Aleph-Hé-Yod-Hé). Oui, YHWH (Yod-Hé-Waw-Hé). Un Yod pour un Aleph. Un Hé pour un Hé. Un Waw pour un Yod, un Hé pour un Hé » (Ex. iii, 13, 14).

Toute traduction de ces idéogrammes, même en langue hébraïque, est une abomination. L’homme de la Qâbala ne peut que contempler ces quelques signes et s’il est vraiment un homme de la Qâbala, l’univers se précipite en lui ; et tout ce qui vit et tout ce qui meurt ; et ce qui existe ; et ce qui n’existe pas ; et ce qui a existé ; et ce qu’il y aura ; et ce qui n’aura jamais plus lieu ; le temps et l’espace sont là et sont dissous dans l’intemporel ; et le prodigieux mystère est là de tout ce qui détermine l’indéterminé ; et la sanctification est là ; et l’homme meurt de tant vivre.

Et cela, c’est la Qâbala. Elle est facile à comprendre si l’on connaît le jeu que jouent le Aleph-vie-mort-vie-mort et le Yod-existant ; le Aleph pulsation discontinue, tantôt immanente, tantôt actualisée et le Yod permanent et continu, toujours perdant en dépit de la psyché qui ne veut pas mourir. Elle est facile si l’on sait que toute vie est deux vies et que Adâm c’est Aleph dans le sang.

Telle est la révélation accordée à Mosché d’un des deux mystères d’Israël : la Qâbala. L’autre, celle de la circoncision, lui est donnée, on le sait, par Tsiporah au moment où, pour sauver Mosché de l’agression par laquelle YHWH veut le tuer, elle se précipite sur leur fils avec une pierre tranchante et lui coupe le prépuce qu’elle jette aux pieds de Mosché en s’écriant « époux de sang » à cause de la circoncision.

Si l’on pense qu’en cette circonstance YHWH est incarné en une personne, un rôdeur, un assassin, cette scène est aberrante... Si l’on sait que cette scène est une nécessité du mythe, Tsiporah, son fils et Mosché lui-même n’y figurent qu’en symboles.

Ce qu’il y a de certain c’est qu’à partir de ce moment-là le pacte avec YHWH pénètre la chair d’Israël et lui transmet, par la circoncision à huit jours, un mouvement qui l’éveille.

On a souvent cherché à expliquer le passage à sec de la mer Rouge, la manne du désert, le rocher de Horeb d’où Moïse fit surgir de l’eau, la colonne de feu et la nuée sur le tabernacle, les phénomènes météorologiques sur la montagne où se rendait Moïse, des invraisemblances de toutes sortes, ainsi que les flots de paroles, de discours, de lois, de règlements, d’indications minutieuses provenant d’une pseudo-divinité, qui remplissent la suite du Pentateuque.

Mieux vaut ne pas chercher à dégager les événements historiques enfouis sous cette surabondance de prodiges et, d’ailleurs, cet aspect du récit biblique ne nous intéresse que dans ses rapports avec la connaissance ontologique de la Qâbala.

D’après le récit, les enfants d’Israël sont six cent mille hommes armés, accompagnés de leurs femmes, de leurs enfants, de leurs troupeaux.

Lorsque, sans raison apparente, la divinité leur ordonne de « se venger sur les Madianites », le seul butin (reste du pillage) est 675 000 brebis, 720 000 boufs, 61 000 ânes - et 32 000 vierges, celles-ci mentionnées en dernier.

Donc, deux millions environ de personnes et autant de têtes de bétail auraient vécu quarante années dans le désert en levant le camp plus de quarante fois (Nombres xxxiii).

Ajoutons à ces invraisemblances que si le tabernacle, l’arche, la table, le chandelier, l’autel des holocaustes, le parvis, les vêtements sacerdotaux, l’autel des parfums, la cuve d’airain, ont été construits, fabriqués, assemblés selon les minutieuses indications de ladite divinité (sans compter le veau d’or fondu en quelques jours) ces gens devaient disposer d’un outillage considérable, appartenant à de nombreux corps de métier, et de matériaux : métaux, pierres précieuses, tissus, teintures, bois rares, etc.

Considérant enfin qu’une telle population et tant d’animaux ont bien d’autres besoins qu’une manne tombant du ciel dans un désert, concluons que ce récit est délirant d’un bout à l’autre.

Quant aux Lois, référons-nous à la plus humaine d’entre elles : « Tu ne tueras point », tant vantée par les adeptes de cette divinité. Il n’est pas nécessaire de montrer que la divinité elle-même se déclare au-dessus des lois qu’elle promulgue, puisqu’elle n’intervient en général qu’en état de fureur, pour ordonner des massacres ; mais il n’est pas inutile de rappeler que Moïse lui-même, à l’imitation de ce nouveau dieu, ordonna aux fils de Lévi, à la suite de l’épisode du veau d’or : « Traversez et parcourez le camp d’une porte à l’autre et que chacun tue son frère, son parent ». Environ trois mille hommes parmi le peuple périrent en cette journée (Ex. xxxii, 27, 28).

Notons en passant les nombreuses fois où la peine de mort est requise pour des infractions que nous jugeons aujourd’hui sans gravité ; les répugnants égorgements d’animaux par les prêtres ; le dépeçage, la cuisine, le sang répandu sur l’autel ; imaginons enfin l’état d’obsession de ces gens, soumis à des prescriptions tâtillonnes qui intervenaient dans tous les actes de leur vie quotidienne et s’imposaient par des châtiments.

Par quel curieux artifice de la psyché, pour quelle nécessité inconsciente, en vertu de quelle influence hypnotique, ces chapitres sont-ils inclus dans une « Sainte Bible » ?

La Qâbala connaît la réponse à ces questions, car si Mosché étendit la tente sur le tabernacle, s’il mit la couverture de la tente par dessus, s’il plaça l’arche dans le tabernacle, s’il prit le « témoignage » et l’enferma dans l’arche (eth ha-âadeth eth ga-arôn), s’il prit un voile de séparation, s’il en couvrit l’arche, c’est parce qu’elle sait, elle, la Qâbala, que ce « témoignage » n’était autre qu’elle-même. Mosché la préservait ainsi matériellement. Et il sut, par la rigueur de son autorité magique, la protéger contre ce peuple révolté « au cou roide », en lui inspirant une invincible terreur.

Comment, par quel processus, l’exaltante révélation du Mont-Horeb avait-elle mis en oeuvre, en vue de sa protection, les valeurs les plus contraires, les plus opposées à son propre message ?

La réponse à cette question se trouve dans Ex. xvii, 8, 16 et Ex. xviii. On y lit l’apparition d’un personnage mystérieux : Aâmalekh ; ensuite intervient un autre personnage, Yehouscheâa (Josué) ; puis Mosché bâtit un autel à YHWH ; après cela Yîtro vient vers Mosché accompagné de Tsiporah et fait une offrande à Elohim ; Ahrôn (Aaron) et tous les anciens participent avec lui à un repas ; enfin Yîtro critique le comportement de Mosché et lui donne des instructions que Mosché suivra : elles sont la mise en sommeil de l’immanence yahvique et la mise en route du processus élohimique d’évolution.

Comme tous les passages sublimes de ces Livres, celui-ci échappe à la pensée des traducteurs et de la tradition vulgaire. Et, comme tous ces passages, il a plusieurs sens s’étageant à des profondeurs différentes. J’en dirai à peine quelques mots.

Seule une étude de chacun des signes-clés qui s’y trouvent peut projeter dans l’esprit du lecteur le mystère de la transformation d’énergie que décrit ce drame.

Ce drame commence avec un combat que soutiennent les enfants d’Israël contre Aâmalekh, venu les attaquer. Aâmalekh : Aâm-Leck, sur un certain plan, veut dire : « Ce qui est à Toi ». C’est une émanation de YHWH. Celui-ci, selon son habitude, procède à son test, cette fois contre son peuple et en vue de mesurer la puissance de Mosché. On peut plutôt penser qu’en se battant contre Aâmalekh, il se bat contre lui-même en une sorte d’« auto-test ».

Or c’est Mosché qui combat, car chaque fois qu’il élève les mains les enfants d’Israël sont vainqueurs et chaque fois qu’il les baisse, ils sont battus.

Mosché a besoin de secours ; et deux « principes » en effet l’accompagnent : Ahrôn (Aaron) et Hhôr, représentés par deux hommes portant ces noms. Ils soutiennent les mains de Mosché car il se fatigue. Intervient alors Yehouscheâa ( Josué), incarnation de YHWH se battant contre Aâmalekh, l’envoyé de YHWH. Il est vainqueur, donc l’immanence YHWH est vaincue par sa propre incarnation.

Ce mystère, c’est la Qâbala. C’est pour cela que YHWH dit à Mosché : « écris cela dans le Livre ». Et il ajoute : « j’effacerai la mémoire de Aâmalekh de dessous les cieux », ce qui devient très clair, car en effet, la mémoire de l’immanence est perdue dans le monde matériel.

C’est alors que Mosché bâtit un autel, et ici les traductions sont aberrantes. En réalité Mosché appelle cet autel : « YHWH iii’a miraculé ». Ce qu’il dit ensuite (lu sur un certain plan) veut dire à peu près ceci, en se référant à sa main qui a combattu : « Si la main va contre le désir de Yod-Hé, quel est ce sel pour moi ? Mais avec ce qui est à toi je serai dans l’existence des deux mondes. »

Ces deux mondes sont l’émanation et la création.

Ce qu’il y a de certain pour la Qâbala c’est que Mosché, personnage réel ou symbolique, peu importe, se trouve à ce moment-là au point précis où deux mondes se rencontrent en opposition, deux mondes qui ne sont qu’un monde. Alors cet homme ne peut plus agir.

Mosché avait compris que la fidélité est parfois trahison et la trahison parfois fidélité.

La raison humaine ne peut pas discerner la voie juste car chaque voie a ses raisons. Mosché abdique toute volonté et s’en remet à YHWH.

C’est alors que se présente à lui (Ex. xviii) Yîtro. Le texte, avec insistance, le désigne Cohên de Madiân, Hhotên de Mosché.

Le nom Hhotên est toujours traduit « beau-père » mais exprime, pour la Qâbala, l’état de disponibilité de la substance humaine à l’état brut.

La transformation de Rêêouel en Yîtro, de ce personnage symbolique, exprime le passage de la connaissance de la Qâbala à la création d’une coque, destinée à l’abriter et à vivre en symbiose avec elle.

Le Noun en final des noms Cohên, Madiân, Hhotên est l’ouverture de tous les possibles possibles dans la substance préconditionnée. De même, Yehouscheâa (Josué) sera désigné : fils de Noun. Ce sens du Noun en final, dont le nombre est 700, est absolu dans tous les passages que revendique la Qâbala.

Donc, après la méditation de Mosché, Yîtro se présente à lui, accompagné de Tsiporah. Celle-ci, d’après les traductions, aurait été « renvoyée ».

En fait, même en langage clair, le texte dit qu’elle était Schilohheya : affranchie. Conformément au thème constant du mythe, l’archétype féminin en évolution vient donner le feu vert en vue de l’étape qui se prépare. Tsiporah est accompagnée du fils que nous connaissons, Guer-Schem, et d’un autre fils, El-Yeêzer : Elohim aide.

Ce deuxième fils est une nouvelle confirmation que le moment est venu d’abandonner l’immanence YHWH pour le processus évolutif Elohim. C’est le conseil que Yîtro donne à Mosché et aux anciens réunis et que tous acceptent de suivre en mangeant le pain « à la face d’Elohim » avec ce Hhotên-Mosché.

Je terminerai ce bref aperçu de Mosché sur les versets 9-11 d’Ex, xxiv où nous voyons quatre « principes » se réunir : Mosché, le souffle cosmique affranchi des eaux ; Ahrôn, la pulsation vie-mort du Aleph, vivante dans sa maison cosmique et répondant au jeu de l’indétermination ; Nadab, la vie existentielle (de la Qâbala) dans la coque qui lui est préparée ; et Abihou, le germe vivant d’Elobim dans cette coque.

Ces quatre pseudo-personnages se réunissent avec 70 anciens (le nombre 70 sera longuement expliqué plus loin : le nom de la lettre qui l’exprime veut dire oeil). Et, tous réunis, « voient » Elohi Israël. Sous ses pieds est un ouvrage, une sorte de construction semblable à un « saphir ». Un Elohim avec des pieds est une idole. Ils ont vu autre chose : il s’agit, bien sûr, du Sepher, du livre, dans lequel est introduit le Yod existentiel. Alors les 70 et les 4 mangent et boivent.

La suite est mieux connue que comprise. Mosché « monte » dans deux vies cosmiques : Hahar : (Hé-Hé-Reisch) où se révèlent les deux vies de Yod-Hé-Waw-Hé, dans deux Noun abritant le nombre 70 ... Josué l’accompagne au départ, mais ne monte pas avec lui.
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Puis vient le chapitre Teroumah, contribution. Ce qu’Israël a dû payer et doit encore payer ne peut être imaginé.

Moïse ne passa pas le Jourdain, mais le peuple le passa, guidé par Josué, serviteur d’une divinité tribale ayant usurpé le tétragramme YHWH. Cette divinité s’était imposée lorsque Yîtro, intervenant à la place de Mosché, avait remplacé YHWH par Elohim. Nous examinerons plus loin, et plusieurs fois, ces deux schèmes. En bref, Elohim, d’après ses idéogrammes, est le processus en évolution de l’énergie en cours de structuration, tandis que YHWH est l’énergie pleinement structurée ayant retrouvée l’immanence unificatrice. En d’autres termes, l’immanence en se révélant à Mosché l’avait mis dans l’impossibilité d’agir. Yîtro, en plongeant cette immanence dans la durée, dans un déterminisme historique, avait renversé le sens de cette énergie. Le dieu de Josué, de ce fait, est l’opposé de YHWH, jouant contre YHWH, pour YHWH. Josué envahit le pays de Canaân et c’est alors que commença la vraie histoire des Juifs, une histoire de violence, de guerres, de destructions, de massacres.

Leur dieu ne cessait d’affirmer par la bouche de Josué que c’était lui qui avait combattu, lui qui avait exterminé des populations... n’avait-il pas arrêté le cours du soleil et jeté des pierres du haut de son ciel pour mieux anéantir les victimes de cette invasion ?

Après la mort de Josué, YHWH arma les fils de Juda. Ils attaquèrent Jérusalem, tuèrent ses habitants, mirent le feu à la ville, et adorèrent les Baals et les Astartés, ce qui suscita la colère de YHWH. Il livra les fils d’Israël aux mains des pillards et de tous leurs ennemis, il les priva de toute résistance, les plongea dans la détresse et leur envoya des « Juges ».

YHWH était avec les Juges et protégeait Israël pendant toute la vie du Juge, ayant pitié du peuple, mais à la mort du Juge les fils d’Israël se corrompaient plus encore que leurs pères, adoraient les idoles, enflammaient de nouveau la colère de YHWH, lequel, balançant entre la rigueur et la clémence, tantôt livrait le peuple à ses ennemis, tantôt lui permettait de se mêler en paix aux autres nations. Le résultat était toujours le même : les enfants d’Israël retombaient dans l’idolâtrie.

La Qâbala traditionnelle se reconnaît en ces Juges (les Schôfitîm) qui, par intermittence - à la façon dont on souffle sur un feu qui s’allume mal -. venaient projeter sur la matière épaisse et grossière de ce peuple primitif le mouvement organique de la vie cosmique. Sans ces Juges cabalistes, la Révélation était perdue.

Mais tout se détériora : les derniers Juges, fils de Samuel, furent cupides et malhonnêtes et le peuple voulut avoir un roi « comme il y en a chez toutes les nations » (I Sam. viii). « Samuel vit avec déplaisir qu’ils disaient : Donne-nous un roi pour nous juger. Et Samuel pria YHWH. YHWH dit à Samuel : « Ecoute la voix du peuple dans tout ce qu’il te dira, car ce n’est pas toi qu’ils rejettent, c’est moi qu’ils rejettent, afin que je ne règne plus sur eux. »

Malgré les sévères avertissements de Samuel, les fils d’Israël se constituèrent en Etat politique « comme toutes les nations » et, de ce fait, le nom d’Israël n’eut plus aucun sens.

Toute la vie du premier roi, Saül, fut une période sanguinaire de guerres incessantes. Le règne troublé de David s’acheva cependant sur une note apaisée qui prépara le règne fastueux de Salomon. Celui-ci épousa la fille de Pharaon et la conduisit à Jérusalem où se construisait le célèbre temple.

Salomon régna sur tout Israël, fit alliance avec le roi de Tyr, bâtit des villes, accumula de grandes richesses et mourut après avoir régné quarante ans.

Cet apogée de la grandeur royale, marqué par sept cents épouses et trois cents concubines, fut sa fin. Le pays se divisa en deux royaumes.

Jéroboam, roi d’Israël, pour marquer son indépendance face au royaume de Juda, rétablit le culte des idoles, cependant que Jérusalem passait d’un roi « qui faisait bien » à un roi « qui faisait mal » ou même « très mal » aux yeux de YHWH, alternativement adorait des idoles et revenait aux lois de Moïse, « ne s’humiliait point » devant les prophètes ou les craignait.

Dans le temple, le culte de YHWH consistait à répéter des gestes et des formules : la Qâbala gémissait, pleurait, maudissait ou éclatait en fureur par le truchement des prophètes, mais le livre était ignoré des prêtres, des rois et du peuple.

... Un jour on l’avait retrouvé au fond d’un vieux coffre sous des monnaies offertes au temple (II Chr. xxxiv, 14)...

Enfin le mouvement de balancier entre YHWH et les idoles bloqua Jérusalem dans une impasse.

Ce fut la fin de ce « contenant », de cette coque, de ce Yod de continuité.

L’aventure terrestre de Canaân avait été l’erreur du peuple et la nécessité du mythe, car si Jérusalem n’avait pas existé en tant que haut-lieu du mosaïsme, YHWH ne l’aurait pas détruite et c’est sa destruction qui importe.

Pour Israël, Canaân n’a pas de frontières, et YHWH n’a pas de temples et tout abri, tout refuge, doit s’écrouler.

YHWH, donc, fit monter contre le peuple son serviteur Neboukadnetsar. Ce roi des Kasdîm (c’est ainsi que le désigne II Chr.) était donc le roi des profondeurs prénatales - chaldéennes - d’où Abram était sorti.

Il reçut l’ordre de YHWH de tout détruire en Jérusalem, de « tuer par l’épée les jeunes gens dans leur sanctuaire, de n’épargner ni le jeune homme ni la jeune fille, ni le vieillard ni l’homme aux cheveux blancs ».

Et YHWH livra tout entre les mains de Neboukadnetsar. Tout fut pillé, incendié, démoli, détruit. Il ne resta pas un palais. Le temple disparut sous ses décombres. Les objets précieux furent brûlés ou emportés. Et les quelques survivants de cette catastrophe furent emmenés captifs à Babylone et assujettis... Jusqu’à ce que le pays « eut joui de ses sabbats ... il se reposa tout le temps qu’il fut dévasté jusqu’à l’accomplissement de soixante-dix ans ».

Soixante-dix est le nombre de la Rénovation. Avec lui, symboliquement, une nouvelle vie se présente, inconditionnée, ouverte à tous les possibles possibles.

Sous son signe, Babylone est détruite, vaincue par les Perses, et Cyrus libère le peuple captif. Celui-ci, ayant donc séjourné 70 années symboliques dans son milieu pré-natal, revient à Jérusalem, si neuf en cette nouvelle naissance, qu’il a oublié jusqu’à sa langue.

Il n’a pas, pour autant, compris sa mission universelle. Il commence à reconstruire le temple. Les travaux sont arrêtés. Ils reprennent avec de grandes difficultés, bref, voici le temple debout, après de longs délais.

Tout le peuple s’assemble alors comme un seul homme sur la place qui est devant la Porte des Eaux « sans savoir en quoi consiste sa religion. Esdras et les autres scribes lisent le livre au peuple et « en donnent le sens pour faire comprendre ce qu’ils ont lu ». (Noter le symbole « porte des eaux ».)

Ce fut un recommencement, et la Qâbala réapparut en la personne de l’initié Esdras.

Ce nouveau départ était en étroite observance des lois de Moïse et en communion avec un YHWH à la fois cosmique et tribal. Cette solide adhésion au Livre permit à ce petit peuple de supporter la domination perse.

Ce livre avait été, dit-on, re-écrit par Esdras qui lui avait donné la graphie que nous possédons jusqu’à ce jour. Le Pentateuque, tel que nous le connaissons, serait son oeuvre qu’il aurait composée en partie sur des documents, en partie sur une tradition orale.
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Vint ensuite une période historique semblable à beaucoup d’autres. L’hellénisme influença une partie du peuple. Comme dans toutes les périodes heureuses, certains Juifs s’assimilèrent, d’autres s’en tinrent à la lettre des prescriptions rituelles et la Qâbala redevint invisible.

Cela ne dura que jusqu’aux brutales interventions des rois de Syrie et l’histoire devint celle de combats (on se souvient encore de Juda Macchabée). Jérusalem fut prise et reprise, les révoltes se succédèrent jusqu’à la conquête de la Judée par les Romains.

L’histoire ici est davantage connue. Nous arrivons à la destruction de Jérusalem par Titus en 70 et, les révoltes des Juifs ne cessant pas, s’intensifiant au contraire, à l’anéantissement final par Hadrien (en l’année 135), de tout ce que fut Jérusalem, bref, à la Dispersion.

Du Ier au IIIe siècle ce fut une période extraordinaire qui mit la confusion dans les esprits.

D’une part nous voyons se constituer un judaïsme hellénistique, d’autre part nous assistons à l’origine d’un rabbinisme talmudique.

Mais le courant le plus important et le moins reconnu est antisacerdotal. C’est un courant souterrain, profond. Il sait que le parti du Temple a faussé le message universel d’Israël.

L’auteur de l’Apocalypse de Baruk [3] ordonne aux prêtres de jeter la clé du sanctuaire au ciel en demandant à YHWH de garder lui-même sa maison puisqu’ils n’ont pas pu le faire.

La période apocalyptique ne dure pas longtemps. Les uns se réfugient dans l’espérance : « le Temple sera un jour reconstruit ». La Synagogue s’installe sur les débris de prescriptions rituelles et ne pense qu’à durer. La Qâbala devient secrète, occulte. Ce germe de vie se replie dans la clandestinité, demeure invisible au fond de sa coquille.

Le front de surface est alors assumé par les Tannaïm, (les enseignants). Ce sont les dépositaires de la Torah, de la Loi, des prescriptions rituelles. Ils ne font pas de prosélytisme, leur action n’est pas en dehors d’Israël, ils ont un but : reconstituer une entité Israël sans Etat et sans Jérusalem.

Leur action s’appuie d’une part sur la Loi (dont les commentaires feront partie du Talmud et précisément de ce qu’on appelle la Mischna) et d’autre part sur une vie d’abnégation inouïe allant jusqu’à la sainteté et au martyre. Il suffit ici de citer les noms de Rabbi Méir et d’Akîba.

Bien sûr, ces hommes merveilleux ne possèdent qu’une Qâbala rituelle et symbolique. Ils sont dans le mythe mosaïque tel que l’interprète l’exotérisme. Les auteurs et les héros du Talmud croient au péché, à la chute d’Adam, à une divinité qu’ils ne peuvent s’empêcher d’anthropomorphiser. Le code secret leur est fermé. Mais il est dans leur rôle, dans leur charité, dans leur intense action non violente qu’il en soit ainsi.

C’est contre ces doux docteurs de la Loi que les Evangiles virent se briser les tentatives de s’affranchir de l’hébraïsme.

Ces docteurs furent si robustes que les premiers Chrétiens furent contraints de se prévaloir du mythe d’Abraham et de trouver en lui la source de leur croyance.

Leur sentiment était à l’opposé du désir syncrétisant de notre époque. S’ils se prévalaient d’Abraham c’était dans l’espoir naïf de se substituer au peuple qui avait conclu un pacte indissoluble avec YHWH.

La Qâbala sait fort bien que YHWH n’est pas une divinité mais une immanence contenue virtuellement en nous, que nous pouvons faire mourir ou naître. Elle peut naître lorsque les deux vies dont sont faites toutes les vies - contenant et contenu - se fécondent en nous mutuellement. Yod : existence, Hé : une vie, Waw : fécondation, Hé : une vie : Yod-Hé-Waw-Hé : YHWH.

Historiquement, ces deux vies d’Israël surgirent en symbiose lorsque s’écroulèrent les fausses vies, matérielles et matérialisantes, du temple et de Jérusalem : la Qâbala se soumit rigoureusement à la Loi et la Loi respecta et honora la Qâbala.

Ce fut la vérité de cette époque-là, une nécessité biologique du Mystère d’Israël. Et les quelques trois siècles qui suivirent furent les plus intenses de la vie d’Israël parce que tout avait été détruit. Au IIe siècle, le grand initiateur de la Qâbala fut Siméon-bar-Yohaï.

Contre les monuments du Talmud et des cabalistes les polémiques des premiers Chrétiens ne purent rien.

Ils disaient, en se trompant lourdement, que la foi d’Abraham était plus importante que la circoncision, qu’Abraham est « le père des Nations », que les Patriarches n’obéissaient évidemment pas aux lois de Moïse, et que, conditionnés par ces lois, les Juifs n’étaient qu’une branche latérale de l’arbre humain.

Interprétant à leur façon un thème important des Livres de la Genèse (que j’expliquerai plus loin), des Chrétiens se proclamaient les « aînés » du fait qu’ils étaient venus « après ». Mais ils n’auraient eu une apparence de raison que s’ils avaient été plus mûrs sur le plan ontologique ; en fait, ils l’étaient moins.

Du côté juif d’autres courants trouvaient, à s’exprimer. Certains pensaient que la Loi de Moïse était monolithique, qu’elle prescrivait sévèrement de lui obéir dans sa totalité, que, le Temple étant détruit, cette Loi ne pouvait être en vigueur, que c’était commettre un péché que de l’interpréter selon les possibilités restreintes du moment.

D’autres pensaient qu’il était bon de la transformer au gré des circonstances, afin de la tenir en mémoire.

A Alexandrie se manifestait une forte tendance assez semblable à nos synagogues « réformées ».

D’autres Juifs se disaient d’autant plus juifs qu’ils étaient disciples de Jésus car en ce Rabbi Yhschwh ils voyaient l’incarnation de l’essence du judaïsme qui est vie-mort et résurrection.

Il nous est impossible de savoir ce que fut le bouillonnement d’idées qui marqua la période allant du IIIe siècle avant notre ère au VIIe siècle de notre ère. Alexandrie en était le centre. On sait que toute la documentation de ces siècles-là y était accumulée et que cette prodigieuse bibliothèque fut incendiée au moins trois fois.

On attribue à un des Ptolémées la tentative de lancer un dieu syncrétisant alexandrin, Sérapis, qui ne put faire revivre la religion égyptienne et à un autre Ptolémée la traduction, de la Torah en grec, connue sous le nom de version des Septante.

Aquila, disciple d’Akîba, à l’époque de l’empereur Hadrien, traduisit, lui aussi, le texte hébraïque en grec. Un certain Symmaque, à la fin du VIIIe siècle le traduisit à son tour et son texte fut adopté par une secte judéo-chrétienne, dite les Symmaquiens.

Il y eut donc la version officielle de la Grande Eglise : celle des Septante ; la version d’Aquila adoptée par les Juifs de la Diaspora ; et celle de Symmaque. Plus tard, la version des Septante fut acceptée par les synagogues de la Diaspora, qui dédaignèrent le prosélyte Aquila. Les versions grecques furent nombreuses. N’oublions pas Origène qui passa des années à les confronter et mentionnons en passant saint Jérôme qui apprit l’hébreu pour une traduction en latin.

On voit que la rage de traduire ce texte n’est pas le privilège des Juifs et des Chrétiens de notre époque et que les synagogues, dès le IIe siècle, ont cherché à entrer dans le monde (plutôt qu’à se retirer dans le Talmud) en adoptant des langues étrangères pour la liturgie.

D’autres Juifs racontaient pourtant que la version des Septante avait été un deuil pour certains rabbins. Ils s’étaient versé de la cendre sur la tête, ils avaient déchiré leurs vêtements, ils avaient pleuré et gémi en criant qu’un tel sacrilège était pire que le veau d’or, que mieux eût valu ne pas être né, plutôt que de voir la Torah traduite.

Sans aller jusqu’à ces manifestations de désespoir, on peut leur donner raison. La destruction du Temple vivifia et intensifia ce courant.

Le vrai disciple d’Akîba ne fut pas Aquila, le prosélyte traducteur. Akîba fut à l’origine des deux courants parallèles, grâce auxquels le Livre est encore vivant. En effet, Akîba eut deux disciples : Rabbi Méir, le maître du Talmud et le miraculeux Rabbi Siméon-bar-Yohaï, « la lampe sainte d’Israël », auquel on attribue l’origine du Zohar que rédigea Moïse de Léon en Espagne au XIIIe siècle (selon des opinions autorisées).

Cette note de doute est nécessaire en ce qui concerne les écrits cabalistiques qui ont survécu. Il suffit, pour justifier toutes les incertitudes, de noter que le petit livre cabalistique connu sous le nom de Sepher Yetsira, est situé par les érudits comme étant d’une période antérieure à l’Islam, quelque part entre le VIe siècle avant notre ère et le VIe siècle de notre ère. Un tel flottement réduit à néant les recherches scientifiques en ce qui concerne les origines de la connaissance hébraïque.

Ce Sepher Yetsira est un ouvrage très court qui émerge des forêts touffues du Talmud et du Zohar et se présente comme l’essence de la Qâbala. On ne connaît pas son auteur. C’est une curieuse science de l’énergie cosmique exprimée en un code chiffré invitant à de profondes méditations. Mais le lecteur du texte traduit aurait de grandes difficultés à pénétrer le sens de phrases telles que : Selon trente-deux mystérieux sentiers de Sagesse, Yah Seigneur des Armées, Dieu-vivant ... a gravé et créé son monde par trois Sepharim ... dix Sephiroth Belima et vingt-deux lettres de fondement, etc [4].

Les lettres de l’alphabet sont depuis toujours, à toutes les époques, dans tous les écrits traditionnels, le fondement de la Révélation hébraïque.

Affirmer que « Dieu a créé le monde » au moyen de ces lettres est une absurdité dans son sens littéral. Exprimer ce fait autrement, dire que chacun de ces idéogrammes exprime un des aspects de l’énergie cosmique et que le texte biblique, dans ses pseudo-récits, décrit le jeu de ces énergies dans l’univers et dans l’homme, dégager l’esprit des imaginations mystiques, et voilà que la lecture du texte, ainsi explicitée, peut même - en désarticulant le continuum de notre pensée temporelle - contribuer à projeter ces énergies en nous.

Depuis toujours le principe rabbinique est que rien, dans le texte biblique, n’est dû au hasard, que chaque lettre, chaque répétition, chaque apparente erreur grammaticale a un sens précis. Les vrais cabalistes, ceux dont la connaissance précède l’étude, qu’ils soient du IIe ou du XXe siècle, passent à travers les signes et sont en présence des énergies qui sont désignées. Il est évident que, selon les époques, selon l’état des connaissances des époques, selon, aussi, les dispositions de chacun, les expressions de cette Connaissance varient.

Or notre temps nous interdit des stations prolongées dans les étapes passées des connaissances. Il ne serait pas bon de nous approfondir dans les interprétations des lettres hébraïques, fussent-elles celles de Siméon-bar-Yohaï, celles de Moïse de Léon, celles d’Abraham Aboulafia, celles de la Kabbala denudata de Knorr de Rosen-roth, ou d’autres plus récentes.

A trop les étudier on passerait sa vie à chercher la vérité par le mauvais bout d’une lunette. L’important est de savoir de source directe - et ce savoir est Qâbala - que la clé de cette Révélation-là est incluse dans le Aleph-Beith. C’est là, avec l’intelligence et le savoir de notre temps, qu’on la trouve, si l’on sait, au préalable, situer son état de conscience dans la réalité contemporaine.

Cette Révélation est intemporelle et vraie pour tous les Temps. On ne peut donc prendre contact avec elle que dans le présent. Aucune pensée pervertie par des interprétations du passé, fussent-elles celles d’Abraham, de Moïse ou de Jésus, ne peut la rencontrer.

La situation de l’homme historique au XXe siècle dans ses rapports avec la Bible est très différente de celle des esprits au IIe siècle.

En ce temps-là, les premiers Chrétiens cherchaient à se dissocier des Juifs, privés de leur Eglise : la destruction du Temple, pensaient-ils, était une punition, une nouvelle Eglise allait remplacer l’ancienne.

J’ai noté plus haut quelques éléments de leur argumentation. Celle-ci devint de plus en plus acerbe jusqu’à dégénérer en une littérature purement antisémite, d’origine théologique. Les Juifs deviennent haïssables « parce qu’ils ont tué le Christ », l’exégèse chrétienne sombre dans les étonnantes invectives de Jean Chrysostome.

Et, selon le processus de YHWH, ces violentes attaques confèrent au germe de la Révélation hébraïque un regain d’énergie.

Les Chrétiens invoquent-ils Abraham ? La Qâbala se déclare antérieure à lui.

Le mosaïsme n’est-il qu’une branche latérale de l’évolution ? Au contraire, il est la coque protectrice et vivante de la Révélation.

La foi sauve-t-elle ? Pas du tout, seul le pacte de l’alliance permet à YHWH de vivre.

Les prescriptions rituelles sont-elles un châtiment ? Au contraire, elles traduisent l’amour de YHWH pour son peuple.

Le Christianisme est-il le vrai Israël ? Mais quand, en quelles circonstances, a-t-il combattu Dieu, l’a-t-il vaincu, a-t-il mérité ce nom conféré par Dieu à son vainqueur Jacob ?

Le mythe hébraïque est l’antithèse de la légende d’Antée, fils de Neptune et de la Terre, qui reprend ses forces au contact de sa mère.

Et contrairement à Hercule, qui lutte contre lui et le tue, Israël a la mission de se laisser indéfiniment tuer par ce monstre pour que ce monstre naisse à l’humain. C’est le sens de ce pacte avec YHWH.

La situation historique est, on le voit, presque en tous points différente au XXe siècle de celle qui, à partir du IIe siècle jusqu’au Moyen Age, vivifia la Qâbala.

Celle-ci essaima partout, vers l’Orient depuis l’Egypte, l’Asie Mineure, l’Arabie, la Perse, jusqu’en Inde.

On la trouve dans le Qôr’ân et il est établi que le Prophète Mohâmmed en avait été instruit. Elle accompagna et féconda l’épopée arabe, trouva des milieux propices en Espagne, dans le Midi de la France et remonta jusqu’en Angleterre.

La fin du XIVe siècle marqua le début d’une ère tragique. Les Juifs, persécutés, expulsés d’Espagne, trouvèrent asile où ils le purent.

Ce fut, pour la Qâbala, une nouvelle période de grande confusion et de déclin dans toute l’Europe. Bien qu’accueillie avec intérêt par les esprits les plus libres parmi les philosophes, les alchimistes, les mystiques, elle finit par devenir une sorte d’occultisme symbolique, caricatural, et, l’antisémitisme aidant, elle mourut d’une mort ignoble dans de mauvais romans modernes.

Mais elle n’était pas morte partout. Par un curieux retour de l’histoire elle avait réapparu en Egypte le jour où Isaac Loria, au Caire, avait découvert le Zohar.

L’Ecole de Safed, qu’il illustra de son nom, rétablit le lien interrompu entre l’observance des rites et la Schekina qui est l’exil de YHWH sur terre. Cette Ecole dégénéra par la suite en un ascétisme excessif, contraire à la vraie connaissance de la Qâbala.

En vérité, l’état de symbiose entre la Connaissance et la Loi mosaïque était à sa fin.

Le coup de grâce lui fut asséné par les érudits juifs du XIXe siècle rattachés à l’école rationaliste d’origine judéo-allemande. Cette école est, encore aujourd’hui, appuyée par le Sionisme qu’elle a engendré et les synagogues, la voix officielle du judaïsme international.

Selon cette façon de penser, la tradition cabalistique dans sa totalité est une divagation mystique qui a empoisonné Israël. Ce rationalisme est en grande partie responsable de la déchéance de YHWH, réduit à être un avatar de Zeus et de Jupiter, assis dans un ciel commun à quelques religions.

En vérité cette déchéance est celle de la pensée rationaliste, fossilisée dans ses propres limites. La glose des cabalistes n’est plus qu’un sujet d’étude réservé aux érudits et aux amateurs de curiosités dites occultes. Elle ne pénètre plus les consciences.

Les synagogues veulent l’ignorer. Elles lisent et commentent une loi archaïque et la Connaissance demeure d’autant plus secrète que des amateurs, ayant appris les tours d’adresse auxquels, hélas, peuvent se prêter les nombres correspondant aux lettres de l’alphabet hébraïque, amusent le public avec ces divertissements présentés sous le nom de Qâbala.

Les rabbins sont d’excellents archivistes mais je pense que, pour la plupart, ils ignorent les rapports étroits qui existent entre le rabbinisme ésotérique (dont les interprétations s’éloignent parfois considérablement de la lecture courante du texte biblique) et ce texte dans sa réalité, laquelle est l’essence même de la Qâbala.

Les tentatives de Qâbala chrétienne qui ont eu lieu à diverses époques se sont révélées artificielles. Elles répondaient beaucoup plus au désir latent et souvent inavoué, de se rattacher à l’hébraïsme, qu’à une pénétration authentique.

Quant à la nouvelle implantation en Canaân, elle s’explique du fait de l’effroyable massacre perpétré par le chef des Huns et son armée. Du point de vue humain elle répond au désir de survivre et au sempiternel regret, tel qu’il fut présenté à Samuel : « nous voulons être comme les autres nations ».

Pour ceux qui « épousent la terre », pourquoi YHWH ne dirait-il pas, à la façon dont il dit à Jonas en épargnant Ninive : « N’aurais-je pas pitié de Ninive la grande ville, dans laquelle se trouvent plus de cent vingt mille hommes qui ne savent pas distinguer leur droite de leur gauche, et un grand nombre d’animaux ? »

Ainsi donc la Qâbala, aujourd’hui, ne peut renaître ni dans les synagogues ni dans l’Etat qui se fait appeler Israël. Elle est ignorée d’eux et elle les ignore. Elle n’a aucune raison, en outre, d’obéir aux quelques rares prescriptions mosaïques qui peuvent encore se survivre et que chacun, d’ailleurs, interprète à sa façon. Elle doit s’offrir libre à des esprits libres. Elle n’est plus mystérieuse et occulte mais au contraire intelligible et étrangement intelligente. Elle est la source des civilisations qui ont gravité autour de la Méditerranée et qui, aujourd’hui, se répandent et agissent sur la planète. Elle pose le problème religieux tel qu’il doit être posé à une époque où, plus notre horizon s’élargit, plus le mystère se rapproche de nous.

Pour les consciences qui n’ont plus d’horizon et qui sont devenues de ce fait le mystère lui-même, total et présent en acte, elle est le soliloque intemporel-temporel du UN.

Cette révélation est constatation.


Voir en ligne : Sophia Perennis


[1J’emprunte ici, et dans les pages suivantes, le langage de la Bible qui, je le rappelle, « personnalise » YHWH pour le rendre intelligible.

[2Cette histoire raconte la façon dont Mosché est poussé à se rendre d’urgence à Madiân, où l’attend sa révélation : il tue un Egyptien et l’enterre dans le sable afin de n’être pas découvert. Il est amené ensuite à vouloir intervenir auprès de deux Hébreux qui se querellent. « Veux-tu, lui disent-ils, nous tuer comme tu as tué l’Egyptien ? » Apprenant ainsi que Pharaon le cherche pour le condamner, il s’enfuit et va à Madiân.

[3Cité par Marcel Simon (Verus Israël).

[4Voir l’excellent petit livre de M. Guy Casaril, Rabbi Siméon bar Yohaï et la Cabbale.

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