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Introduction à la Philosophie de la Mythologie

Schelling : Philosophie de la Mythologie (leçon 12)

F.-W. Schelling

jeudi 25 novembre 2010

honnêteté
honestidade
honesty
honneur
honra
honradez
honor
honour
retitude
retidão

Nous avons vu que le mouvement Bewegung
mouvement
movimento
movimiento
motion
kinesis
issu de Descartes Descartes René Descartes (1596-1650), mathématicien, physicien et philosophe français. en était resté à ses débuts, sans pouvoir possibilité
potentialité
Toute-Possibilité
pouvoir
poder
power
aboutir à la science Wissenschaft
science
sicences
ciência
ciências
ciencia
ciencias
episteme
επιστήμη
epistêmê
, mais que Spinoza, qui a proclamé l’immobilité du principe Principe
arche
arkhê
princípio
Princípio
Principio
Principle
, ne laissa, à proprement parler, pas d’autre système que celui d’un quiétisme scientifique absolu Absolu
Absoluto
Absolute
Absoluteness
Bhairava
Paramaśiva
qui peut paraître Scheinen
paraître
aparentar
parecer ser
aparência
seeming
Schein
apparence
semblance
bienfaisant en comparaison des efforts aveugles d’une pensée denken
pensar
penser
think
pensamento
pensée
pensamiento
thinking
s’épuisant en luttes stériles, mais qui n’en impose pas moins à la pensée une abdication à laquelle elle ne peut se résigner.

Après cet arrêt, auquel il n’était pas facile de mettre un terme, il ne restait que de deux dualité
dyade
duality
dualidad
dualidade
dois
two
deux
choses l’une : ou renoncer à toute métaphysique Metaphysik
métaphysique
metafísica
metaphysics
, reconnaître comme seule source de connaissance connaissance
gnosis
intuition intellectuelle
gnôsis
connaître
conhecer
gnose
knowledge
know
conocer
conocimiento
conhecimento
jnāna
jnana
l’expérience expérience
aisthesis
experiência
sensação
impressão
impression
impresión
sensación
sensation
sentience
vāsanā
et en déduire les concepts dont la connaissance a besoin Notwendigkeit
nécessité
necessidade
necesidad
necessity
besoin
need
ananke
 ; ou bien Bien
agathon
agathón
Bem
Bom
Good
Bueno
se remettre dans le chemin Weg
chemin
caminho
way
camino
qu’avait suivi la vieille métaphysique fondée sur l’entendement. La première de ces directions direction
direção
dirección
directions
direções
direcciones
a été suivie par l’Angleterre d’abord, par la France ensuite. Nous avons vu, dans la patrie de Descartes, certains esprits courageux exiger de nouveau une métaphysique, mais s’appuyant, il est vrai, sur l’expérience. L’Angleterre fera-t-elle de môme cette fois ? C’est peu probable. A tous les encouragements (et Dieu Gott
Dieu
Deus
God
Dios
theos
sait s’il y en a eu) destinés à l’engager dans la même voie (et je rappellerai à ce propos Coleridge) elle n’avait qu’une réponse : « Je suis riche, j’ai acquis de grands biens, et je n’ai besoin de rien » (Apocalypse révélation
revelatio
apocalypse
apocalypsis
ἀποκάλυψις
Shruti
de saint sainteté
santidade
sainthood
saint
santo
Heiligkeit
holiness
santidad
Jean, III, 17). Le commerce mondial, le développement prodigieux de l’industrie, l’évolution evolução
évolution
evolution
evolución
incessante, bien que jusqu’à présent régulière, de sa vie Leben
vie
vida
life
zoe
politique polis
cidade
πόλις
pólis
sítio
política
politique
politics
governo
gouvernement
government
gouvernance
governança
, tout cela, associé à une érudition juridique vague et barbare et à une rigide organisation ecclésiastique, absorbe, d’une part, tant d’esprits et confère, d’autre part, à toutes les conditions de vie une stabilité telle qu’on n’éprouve nul besoin de se soumettre aux hasards et accidents inséparables de la poursuite de la plus haute science, et l’on renonce volontiers à ce à quoi les Allemands attachent depuis si longtemps une si haute valeur Wert
valeur
valor
value
Werte
valeurs
valores
values
valioso
valuable
tesouro
treasure
trésor
.

L’Allemagne a choisi l’autre direction : elle a reçu la métaphysique en héritage et, avec elle, la mission peu enviée de prendre la tête du mouvement en faveur de la philosophie Philosophie
philosophy
filosofia
filosofía
φιλοσοφία
philosophia
scientifique. Mais la métaphysique traditionnelle a dû commencer par se transformer en un éclectisme assez large et assez vague, car elle ne pouvait se soustraire à l’obligation de tenir compte des éléments introduits dans la philosophie par Descartes et de faire figurer, à côté des autres arguments fournis par l’expérience, les arguments ontologiques introduits par Descartes. D’autre part, l’empirisme anglais et français a imprimé à la philosophie une orientation Ausrichtung 
orientation
orientación
direccionalidad
Orientierung
franchement subjective, notamment vers la recherche Untersuchen
rechercher
recherche
investigar
investigação
investigación
investigation
anvīksikī
anviksiki
anvesanā
observation
examen
des origines des concepts nécessaires. Locke, qui a ébranlé le concept begreifen 
concevoir
conceber
Begriff
conceito
concept
conception
concepção
concepción
de substance Substanz
substance
substância
substancia
Substanzialität
substancialité
substancialidade
substantiality
substancialidad
, et Hume celui de cause causa
cause
aitia
aitía
aition
, ont obtenu ce résultat que ces concepts ont cessé de jouer le rôle de simples simplicité
simplicidade
spimplicidad
simplicity
simple
simples
présuppositions, comme dans l’ancienne métaphysique : ils ont montré que ces concepts avaient besoin d’être compris, qu’ils étaient des objets comme tant d’autres, et non des principes. Aussi les débats sur les concepts innés sont-ils devenus Je principal chapitre de la nouvelle métaphysique.

Ce qui a encore contribué à élargir l’horizon de la métaphysique, c’étaient les inventions et les hypothèses de notre Leibniz qui avait peut-être moins l’intention d’intervenir activement dans les débats que de reculer dans un lointain aussi grand que possible la principale question Frage
fragen
question
questão
questionner
questionar
pergunta
perguntar
pregunta
preguntar
 : s’adressant à un célèbre théologien, il n’a pas caché que sa théodicée était pour lui un jeu jeu
jogo
juego
play
lila
lîlâ
game
qu’il ne prenait pas très au sérieux [1]. Quoi qu’il en soit, je suis porté à admettre que les théorèmes monadologiques, l’harmonie Wachseinlassen
deixar-acordar
harmonia
harmonie
harmonía
harmony
accord
acordo
concordance
concordância
concórdia
agreement
préétablie et tout ce qui s’y rattache n’ont été qu’autant de jeux ingénieux et d’inventions secondaires qui n’ont d’ailleurs pas manqué leur but (car que de temps inutile n’a-t-on pas dépensé à discuter à leur sujet sujet
objet
sujeito
objeto
subject
object
Subjekt
Objekt
 !), et que c’est la Théodicée qui constitue l’ouvrage vraiment philosophique de cet homme Mensch
homme
être humain
ser humano
human being
homem
hombre
the man
anthropos
hommes
humanité
humanity
état humain
estado humano
human state
célèbre, bien que le système qu’elle contient ne fût pas de nature nature
physis
phusis
phúsis
natura
natureza
naturaleza
à satisfaire un esprit esprit
espírito
spirit
mente
mind
manas
mental
aussi universel et qu’il ait bien pu le laisser voir à l’occasion [2]. Ceux qui se rendent compte de l’importance des termes philosophiques ne me reprocheront pas de chercher des petits détails ou de me livrer à des finesses verbales, si je dis qu’au lieu Ort
lieu
lugar
location
locus
place
de parler de l’Etre le plus parfait, ou même de l’Etre infini Unendlichkeit
unendlich
Infinito
Infini
Infinite
Infinité
, Leibniz parle de l’Être Sein
Seyn
l’être
estre
o ser
seer
the being
be-ing
el ser
esse
sattva
sattā
absolu, ce qui implique tout au moins la signification signification
significação
sentido
sens
meaning
raison d'être
 : être achevé, enfermé, et comporte par conséquent un contenu défini, bien que la comparaison avec l’espace Raum
Räumlichkeit
räumlich
espace
espacialité
espaço
espacialidade
espacial
espacio
espacialidad
space
spaciality
spatial
infini détruise de nouveau et cette signification et ce contenu. C’est d’ailleurs Giordano Bruno qui a été son prédécesseur dans cette voie ; mais comme ce n’est pas à une recherche purement littéraire que nous nous livrons ici, nous n’avons pas à nous demander ce dont Descartes est redevable, et dans quelle mesure, au noble esprit qui était né quelques années avant lui et qui a terminé dans les flammes sa vie agitée [3].

Tant que, dans la vieille métaphysique, il s’agissait uniquement de l’existence Existenz
existence
exister
existentia
existência
existencia
bios
de Dieu (quant au concept, il lui a été transmis par la tradition diadosis
tradition
tradição
tradición
), le vieux canon doctrine
doutrina
canon
cânone
 : Existentia est singulorum (le général n’existe pas, seuls existent les êtres particuliers), ne faisait penser à Dieu que comme à un être particulier. Mais les choses changèrent avec Descartes : Dieu doit exister, parce qu’il est l’être le plus parfait. Mais s’il n’existe que parce qu’il est cela, c’est-à-dire, comme cela ne tarda pas à se montrer chez Malebranche, s’il est l’Être général, il n’existe pas de manière à ce que l’Etre puisse être énoncé à son sujet. Pour qu’on puisse le faire, auquel cas il serait pour ainsi dire Terminus a quo, il devrait être encore autre chose que ce qui Est. Mais, d’après Spinoza,Dieu n’est pas seulement l’Être général, il n’est rien d’autre, il est uniquement ce qui Est. Ceci pouvait, dans un certain sens, être qualifié d’athéisme. Dans un certain sens, car Spinoza a du moins sauvé la substance de la Religion Religion
religion
religião
religión
, tandis que la situation étant devenue telle que, d’une part, la dépendance à l’égard de la révélation ayant disparu et que, d’autre part, la libre pensée s’étant émancipée au point de ne plus se contenter de représentations irrationnelles et incomprises comme celle d’un démiurge intelligent, imposées à l’aide de syllogismes comme une sorte d’autorité extérieure, rien n’était devenu plus facile que de faire disparaître totalement une existence qui avait perdu toute valeur et toute signification. Ainsi naquit l’athéisme formel, que nous pouvons appeler Atheismus vulgaris, à côté duquel l’athéisme matériel matière
matéria
matter
ύλη
hyle
material
matériel
materialidade
matérialité
materiality
materialidad
de Spinoza était encore de la religion.

Il faut connaître cette différence, pour comprendre verstehen
entendre
comprendre
entender
compreender
comprender
understand
pourquoi un esprit comme celui de Goethe s’était, jusqu’à sa fin, réclamé de Spinoza ; la prédilection de Herder pour ce philosophe s’explique par les mêmes raisons ; il en est ainsi plus particulièrement du spinozisme de Lessing qui avait été révélé au monde Welt
Weltlichkeit
monde
mondanéité
mundo
mundidade
mundanidade
worldliness
mundanidad
Olam hazé
dṛśyam
par F. N. Jacobi, lequel était pénétré du sentiment Gefühle
sentiment
sentiments
sentimentos
feelings
sentimientos
emotion
emoção
emoción
emotions
emoções
emociones
bhava
de l’impuissance de la science syllogistique, au point qu’il croyait ne pouvoir fonder la croyance croyance
croire
crença
crer
belief
believe
en Dieu auquel on puisse parler et dont on puisse recevoir des réponses, avec lequel on puisse être, pour employer l’expression de J.-G. Hamann, à tu et à toi, bref entretenir des rapports purement personnels, que sur son sentiment individuel (car 011 ne saurait dire s’il a fait du sentiment un principe, c’est-à-dire quelque chose de général). Et pour lui, qui ne pouvait se faire une idée idea
idée
ideia
idea
ιδεα
idéa
d’une autre science que la vieille métaphysique ou une science démonstrative au sens spinoziste, c’était parler juste ; et si cet appel au sentiment ne pouvait être d’aucune utilité pour la science, il était du moins fait pour montrer qu’il n’était pas un wolfien convaincu, comme Moïse Mendelssohn, mais qu’il n’était pas non plus un spinoziste comme Lessing. Plus tard, avec l’avènement d’un esprit nouveau, lorsque la croyance à une raison purement médiatrice fit place à celle d’une raison autonome, spontanée, toute-puissante, il se mit à parler, lui aussi, évidemment pour se rapprocher de ce nouveau courant, d’une connaissance directe de Dieu, fondée sur la raison dianoia
la raison
raison discursive
reason
razão
razón
 ; ce ne fut pas pour lui un résultat d’ordre spéculatif, déduit de l’essence essence
ousía
ousia
essência
essentia
esencia
essence
de la raison ou de la nature de Dieu ; il lui fut dicté uniquement par une circonstance extérieure, à savoir Wissen
saber
savoir
que l’homme est seul à connaître Dieu. Mais si l’on attache à cette connaissance directe, fondée sur la raison, sa vraie signification, on ne manque pas de constater que Dieu, que l’homme ne peut posséder posséder
avoir
possuir
ter
possess
posuir
qu’à la faveur d’une connaissance pareille, doit être lui-même inclus dans la raison et être, par conséquent, l’Etre général, et non personnel.

Nous appelons personnel un être dépourvu de tout caractère de généralité, n’existant que pour soi Selbst
soi-même
Soi
si mesmo
Self
si mismo
A non-personal, all-inclusive awareness.
, sans se conformer à la raison, n’obéissant qu’à sa volonté voluntas
volonté
vontade
voluntad
volition
the will
icchā
. Il ne restait plus qu’à dire que ce que cette connaissance directe, fondée sur la raison, est incapable de procurer, peut être obtenu par la science, dont la mission consiste à extraire Dieu enfermé dans cette connaissance fondée sur la raison, pour le réintégrer dans son être propre, pour le conduire vers la liberté Freiheit
liberté
liberdade
freedom
liberdad
eleutheria
svātantrya
Atiguna
et la personnalité. Mais tous ces discours Rede 
discours
discussão
discussion
discourse
discurso
discussão
sur la connaissance directe, fondée sur la raison, sont suivis immédiatement de ces paroles décourageantes : « Mais cette connaissance directe ne peut pas prendre la forme forme
eidos
eîdos
aspecto
perfil
aspect
d’une science ». Déjà le qualificatif de « directe » montre qu’elle n’a rien à voir avec la science. On comprend que des affirmations aussi peu claires et contradictoires n’aient pu assumer qu’une -valeur épisodique. En envisageant les choses d’un point de vue Sicht
vue
visão
seeing
visión
opsis
plus élevé, on peut dire que, depuis les tentatives de Descartes, il y eut partout stagnation, plutôt que progrès.

Descartes n’a fait qu’ébranler, et cela seulement en passant, la vieille métaphysique, édifiée avec les moyens richesse
abondance
riqueza
abundância
wealth
prospérité
Artha
moyens
means
meios
fournis par la raison naturelle. Dieu étant, d’après lui, le garant de l’existence réelle du monde sensible et de la validité des principes généraux, la métaphysique pouvait, sur le terrain ainsi assuré, recommencer ses anciens errements, son point de vue étant resté, au fond, intact. La tâche d’abandonner totalement ce point de vue, de ramener la raison de son état d’auto-aliénation dans lequel la maintenait une connaissance purement naturelle, c’est-à-dire non libre, à elle-même -, cette tâche, disons-nous, était réservée à une critique allant au ’ fond des choses, soumettant à son tribunal tout le système de la connaissance naturelle et de ses sources, et l’homme qui a abordé ce travail travail
travaux
tâche
labeur
trabalho
labor
trabajo
tarefa
task
était incontestablement plus qu’un autre Descartes.

Un premier coup d’oil sur la Critique de la Raison Pure, de Kant Kant Emmanuel Kant (Immanuel en allemand), philosophe allemand , met aussitôt le lecteur en présence Anwesenheit
présence
parousia
presença
presence
parusía
des trois trinité
trois
triade
ternaire
trindade
três
tríade
ternário
trinity
three
triad
Trimûrti
Trimurti
autorités dont nous avons parlé plus haut et qui sont rangées dans le même ordre ascendant l’expérience (Sinnlichkeiu d’après Kant), l’entendement et la raison. Cette dernière n’est plus pour lui le simple pouvoir de construire des syllogismes, mais une faculté qu’il appelle productive, une faculté de former des idées ; mais de même qu’en tant que faculté de conclure, elle a ses prémisses en partie dans l’expérience, en partie dans l’entendement, elle est, en tant que faculté de foi
foi
faith
pistis
mer des idées, si peu raison pure (quoi qu’en dise Kant) qu’elle présuppose plutôt la sensibilité et l’entendement comme ses conditions nécessaires ; et il en résulte tout naturellement qu’en dépassant la sphère de l’une et de l’autre on ne saurait aller au delà d’idées pures et simples qui servent certes à ramener la matière de l’intuition intuition
intuitio
intuitus
intuição
intuición
à la plus haute unité Einheit
unité
unidade
unidad
unity
de la pensée, d’assigner à l’entendement un rôle régulateur de l’expérience, mais ne procurent par elles-mêmes aucune connaissance. On obtient donc une connaissance à base d’expérience, une connaissance fondée sur l’entendement, mais non une connaissance fondée sur la raison. Si Descartes adopta la plus haute de ces idées, ce fut seulement à titre de garantie de la connaissance naturelle, mais il n’en voulut pas moins lui assigner un rôle de principe. La métaphysique moderne, aux tendances, comme nous l’avons dit, éclectiques, ne pouvait pas négliger la conclusion ontologique de Descartes, mais comme elle n’y voyait qu’une preuve en faveur de l’existence de Dieu, elle ne sut que lui assigner la même place que celle qu’elle occupait dans la théologie teologia
théologie
teología
theology
θεολογία
naturelle, si bien qu’au lieu d’être au commencement de la science, elle se trouva reléguée à la fin Ende
la fin
o final
o fim
el fin
finalité
finalidade
finalidad
the end
the goal
purpose
propósito
telos
télos
meta
. C’est là que le trouva Kant, dont la critique suivit d’aussi près que possible l’évolution de cette métaphysique. Et cependant, c’est cette conclusion de Descartes qui était destinée à devenir finalement le chemin que la science a eu à suivre pour s’évader des limites d’une raison serve, d’une raison que Kant lui-même appelle instrumentale, pour entrer dans le domaine de la raison libre, n’obéissant qu’à elle-même, puisant en elle-même l’autorité de ses postulats. Ce qui facilita surtout ce passage, ce fut le fait que Kant (qu’on ne saurait assez louer pour le courage et la loyauté dont il a fait preuve en disant que Dieu doit être voulu comme objet particulier, et qu’il n’est pas une simple idée, mais l’idéal de la raison) consacra à un aspect de cette conclusion que son prédécesseur avait tout à fait négligé, à savoir que l’être le plus parfait doit contenir en même temps la matière de toutes les existences possibles, une analyse critique aussi profonde que consciencieuse et qui mit en évidence evidência
évidence
evidence
evidente
evidencia
evident
toute l’importance de ce concept que Kant n’hésita pas à qualifier d’universellement déterminant [4].

Descartes n’a pas su formuler autrement la notion de l’être le plus parfait qu’en disant : Nous avons tous la représentation d’un être d’une suprême intelligence intelligence
inteligência
inteligencia
, absolument parfait, et cette notion implique nécessairement son existence. Mais la nécessité de son existence qui en découle n’a pas suffi à faire disparaître le caractère primitivement contingent de cette notion. Kant montre, au contraire, que c’est une idée provenant de la raison même et indispensable à toute détermination . des choses fondée sur l’entendement qui évolué imperceptiblement vers la notion d’un être pareil, d’où résulte, il est vrai, non la nécessité de son existence, mais du moins celle de sa représentation qui se révèle ainsi comme une représentation émanant naturellement de la raison, comme son produit naturel.

La première condition pour chaque chose (c’est ainsi que Kant commence son exposé) est que son concept soit en général possible, qu’il n’implique aucune contradiction interne. Cette possibilité repose sur le principe purement logique lógica
logique
logic
Logik
tarka-vidyā
nyāya
nyaya
, d’après lequel de deux prédicats opposés et contradictoires un seul peut convenir à une chose donnée ; elle est donc purement formelle. Mais la possibilité matérielle d’une chose repose sur son caractère parfaitement défini et précis, c’est-à-dire sur le fait qu’elle affirme ce caractère à l’égard de tous les prédicats possibles, un seul devant lui convenir parmi tous ceux qui s’opposent les uns aux autres et se contredisent. Un objet doit être ou corporel, ou incorporel ; corporel, il doit être organique ou inorganique ; inorganique, il doit être solide ou liquide ; solide, il doit, avoir une forme régulière ou irrégulière ; s’il est régulier, il aura la forme d’une pyramide ou d’un cube ou une autre des cinq formes régulières, mais quelle que soit sa forme, elle sera toujours exclusive de toutes les autres. 11 ne s’agit donc pas ici d’une simple confrontation logique des concepts, mais de celle de l’objet lui-même avec toutes les possibilités et tous les prédicats possibles, confrontation qui est la condition nécessaire de toute détermination, et comme la détermination est une affaire d’entendement, l’objet ne peut exister qu’à l’état d’idée dans la raison dont l’idée se sert pour prescrire à l’entendement la règle devant présider à l’utilisation parfaite de l’objet [5].

Si Kant avait en vue l’être réel Bestand
Grundbestand
Realität 
réalité
realité fondamentale
réalité subsistante
real
réel
realidad
realidade
reality
, et non la simple représentation, ce serait ici le lieu de dire que l’ensemble de toutes les possibilités dont il parle n’est pas quelque chose pouvant exister en so ; d’après sa propre expression, la simple matière de toute possibilité particulière appartient par sa nature à ce qui, d’après Aristote Aristote Aristote (Ἀριστοτέλης) , ne peut jamais exister en soi, mais toujours par rapport Beziehung
Bezug
Verhältnis
Weiter-reden 
relation
relação
relación
rapport
à autre chose. Pour qu’une possibilité soit, il faut qu’il existe quelque chose dont on puisse affirmer cette possibilité, et ce quelque chose ne peut, à son tour, être une simple possibilité, mais doit être, par sa nature, une réalité et, par conséquent, un être individuel. Mais Kant ne prétend nullement que l’ensemble des possibilités soit. L’intention primitive de la raison, dit-il, était uniquement de pouvoir se représenter la détermination nécessaire, générale des choses. Or, le concept de toute réalité y suffit largement, sans que nous soyons en droit d’exiger que toute cette réalité soit donnée objectivement et qu’elle soit elle-même une chose. L’existence objective de cette réalité est une invention, grâce à laquelle nous ramenons la diversité que comporte notre idée à un idéal conçu comme un être particulier, et nous le faisons d’une façon arbitraire, sans que rien nous autorise à accepter un être pareil, même à titre d’hypothèse. A vrai dire, le passage de l’idée à l’idéal n’est pas tout à fait arbitraire, car un examen plus attentif montre que l’idée élimine par elle-même une foule de prédicats qui, en tant que dérivés, sont déjà représentés par d’autres ou qui ne peuvent se maintenir à côté d’autres ; et comme font partie des dérivés ceux principalement qui reposent sur une limitation Endlichkeit
finitude
finitude
finitud
finite
limit
limite
limitação
limitación
limitation
et expriment pour autant un simple non-être Nichtsein
non-être
não-ser
non-being
not-being
non-ser
non ser
me on
, cette présumée clarification aurait pour effet que l’idée ne contient que ce qui est réalité, perfection perfection
perfeição
perfección
entelecheia
, position nette et claire ; elle ne comprend ni moins ni plus que ce qui fait partie de l’être, et comme ce qui fait partie de l’être, à supposer qu’il se laisse déterminer, doit être déterminé avant l’être, c’est-à-dire a priori, l’idée finit par se contracter jusqu’à devenir un concept général a priori qui, d’après la définition bien connue, selon laquelle l’individu Einzelnhet
singularité
singularidade
singularity
singularidad
individuality
individualidade
individualidad
individuation
individuação
individu
indivíduo
individuum
individual
vereinzelt
isolé
Vereinzeltung
isolement
Vereinzelung
esseulement
singularização
créature
criatura
creature
personne
pessoa
person
est une chose déterminée de toutes parts (res omnimodo determinata), devient le concept d’un objet particulier ; et ce concept, qui contient, pour ainsi dire, toute la réserve de matière pour tous les prédicats possibles des choses, considère ces prédicats, non comme lui étant subordonnés, comme à un concept général, mais comme faisant partie intégrante de son individualité. C’est avec raison qu’on pourrait dire d’une pareille chose déterminée par l’idée qu’elle est l’idéal de la raison pure, et cela sans qu’il y ait besoin d’autres explications, cette même chose pouvant être appelée en même temps l’être le plus réel et le plus parfait. C’est ainsi que l’évolution vers l’idéal semble du moins s’effectuer au sein de l’idée elle-même. Mais, à vrai dire, elle est notre ouvre à nous. C’est en obéissant à une inclination naturelle que nous réalisons la représentation d’un total de possibilités, c’est-à-dire que nous nous le représentons comme existant, que nous l’hypostasions, que nous le réduisons à un objet particulier, et comme la vraie unité des phénomènes ne peut être conçue que par l’entendement, nous l’élevons par la personnification jusqu’à en faire l’Intelligence Suprême.

Il s’agit là-d’un processus naturel, mais qui n’a rien d’objectif et nous laisse dans l’ignorance ignorance
ignorância
ignorancia
ajñāna
ajnana
tamas
complète quant à l’existence d’un être doué de qualités aussi exceptionnelles.

Mais cette considération n’empêche pas de rechercher ce qu’on pourrait obtenir avec un être pareil, alors même que nous serions en droit de F « admettre à titre d’hypothèse ». On pourrait certainement commencer par déduire de la totalité Ganze
Ganzheit
Ganzsein
Ganzseinkönnen 
le tout
totalité
être-tout
pouvoir-être-tout
intégralité
entièreté
o todo
totalidade
ser-todo
ser-um-todo
nikhila
totality
inconditionnée de la détermination générale la totalité conditionnée, telle qu’elle existe chez les êtres bornés. L’être qui, du fait que tout lui est subordonné, parce que tout est conditionné par lui, l’Etre originel qui, comprenant et embrassant tout, pourrait être appelé l’Etre de tous les êtres, se comporterait alors comme un Prototype et les êtres dérivés comme des Ectypes empruntant au Prototype les possibilités de leur existence, pour s’en rapprocher de nouveau par degrés, progressivement, sans jamais l’exprimer complètement. Ils ne s’en rapprocheraient qu’à force de négations, de même que toutes les figures ne sont qu’autant, de modalités de limitation de l’espace infini (comparaison de Leibniz). Mais ce n’est pas de la limitation de l’être originel lui-même que serait née la diversité : la limitation n’aurait pour substrat que le côté matériel de l’idée. Ceci supposerait une distinction que nous avons déjà trouvée chez Malebranche et qui ne nous avait pas paru suffisamment claire. Pour Kant, il n’y a aucune différence réelle entre la totalité du réel (la matière de la limitation) et Dieu, celle-là s’étant seulement contractée pour notre représentation jusqu’à devenir une chose déterminée, un individu. Il semble, cependant, que Kant ne trouve pas suffisante l’explication mécanique par des limitations analogues à celles de l’espace infini par des figures géométriques, car il ajoute par la suite : à vrai dire, ce n’est pas au sens matériel du mot Wort
mot
palavra
palabra
word
Worte
rema
parole
mot
mots
vāk
vāc
que l’être originel (l’être lui-même et comme tel) formerait la base des choses ; la diversité de celles-ci doit plutôt être considérée comme étant sa parfaite conséquence, dans laquelle il faut ranger tout le monde sensible qui ne peut faire partie intégrante de l’idée de l’Etre Suprême. Toutefois, si la matière de tous les prédicats possibles se trouvait concentrée dans l’idée d’une chose unique, le fait que les déterminations auxquelles elles obéissent émanent d’une source commune serait la preuve de l’affinité de tous les possibles et de tous les réels.

Ceux d’entre vous qui sont au courant du mouvement post-kantien croiront trouver ici les germes, les ébauches de pensées réellement formulées par la suite. Et, pourtant, Kant ne parle de tout cela que d’une manière purement hypothétique, et il restait encore beaucoup de phases préliminaires à franchir avant d’aboutir à des conclusions positives, avant de se trouver en possession de la matière de ces conclusions. La première étape consisterait à prendre pour corrélats de ces possibilités les choses réellement existantes et à déclarer que leur possibilité est constituée par les différents modes d’être qui s’y expriment, car l’organique a un mode d’être, l’inorganique en a un autre et, au sein de l’organique, la plante n’a pas le même mode d’être que l’animal Tier
animal
zoon
Tierheit
animalidade
. Mais qui ne voit pas que ces modes d’être ne peuvent pas être originels ? On doit plutôt admettre que ces modes d’être qu’offre l’expérience se rattachent, en passant par des phases intermédiaires dont nous n’avons pas à nous occuper ici, à des différences originelles, survenues au sein même de l’Être, différences non plus fortuites, mais tenant à la nature même de celui-ci. Ces différences s’offrent en effet immédiatement à la simple observation. Qui prendrait sur lui d’affirmer, par exemple, que ce qui est l’Existant, ce n’est pas le sujet pur et simple sujet de l’Être, au lieu de reconnaître que c’est justement la possibilité d’être sujet qui est la première possibilité de l’Être. Car tout ce qui est objet suppose toujours ce dont il est l’objet. Il est vrai que lorsque l’objet est sujet, celui-ci ne peut pas être dans la même pensée ou, comme on dit généralement, il ne peut pas être ce qui est, simultanément avec l’objet, il est posé à l’état pour ainsi dire dépouillé, mais dépouillé seulement d’un certain mode d’être, non de l’Être en général, car comment ce qui n’est pas pourrait-il seulement être sujet ? Le sujet et l’objet ont chacun leur mode d’être ; si nous ne tenions pas à éviter des expressions peu courantes, nous dirions que le sujet est ce qui existe purement et simplement (das bloss Wesende) ; et nous emploierions encore une définition peu courante, en disant que l’un L'Un
hen
hén
Uno
the One
est ce qui a une existence objective, l’autre une existence primitive ; mais on nous comprendra facilement, si nous disons que, dans un des modes d’être, ce qui existe est un simple soi, dans l’autre un hors-soi.

Le su jet pur et simple est donc posé à l’état dépouillé ; mais dépouillement n’est pas négation absolue ; le dépouillement implique au contraire toujours une affirmation d’un certain genre, comme nous le montrerons en détail au moment voulu ; ne pas être (me einai) ne signifie pas être rien (... ouk einai), car la langue Sprache
língua
langue
lengua
linguagem
language
langage
lenguaje
grecque possède l’avantage de pouvoir exprimer par des particules spéciales le négation contradictoire et la négation tout simplement contraire. Le simple dépouillement de l’être n’exclut pas le pouvoir-être. Le pouvoir pur, et nous pouvons définir comme tel le sujet pur, n’équivaut pas à ne pas être [6]. L’Existant posé comme = A est le sujet, non en tant que + A (au sens affirmatif), encore moins en tant que non-A, mais, et c’est ainsi que nous le désignerons par la suite, en tant que - A. Il n’est pas tel que nous le voulons, il est l’Existant dans un seul sens. Nous devrons dire qu’il est et qu’il n’est pas l’Existant, qu’il l’est dans un sens et qu’il ne l’est pas dans un autre, qu’à proprement parler il peut seulement être l’Existant, qu’il est l’Existant en puissarice, puisqu’il contient tout ce qui en fait partie, tout ce qui ne doit pas lui manquer, mais ne contient pas ce qui, en dehors de lui, fait partie de l’Existant parfait. Ce n’est pas ce que nous voulons, car ce que nous voulons, c’est l’Existant dans tous les sens du mot, mais ce n’est pas là une raison pour rejeter l’Existant tel qu’il s’offre, car en le faisant nous aurions toujours à recommencer, et à recommencer par lui. Il est le primum cogitabile, la première chose pensable ; aussi devons-nous le maintenir,parce qu’il est susceptible de nous conduire à l’Existant parfait, à celui d’abord qui ne contient rien du sujet (+ A), qui, de ce fait, ne pourrait même pas exister pour lui-même (un prédicat ne pouvant pas exister sans le sujet qui lui sert de support), et dont le sujet est par conséquent formé par ce qui n’existe pas par soi-même, donc non par le non-existant absolu, mais par ce qui n’existe pas dans un certain sens, dans celui que nous avons défini. Nous ne pouvons pas poser du même coup le sujet pur et son contraire, c’est-à-dire l’Existant pur, sans sujet ; nous pouvons seulement poser celui-là (- A) d’abord, celui-ci (+ A) ensuite, c’est-à-dire l’un et l’autre comme autant de moments de l’Existant.

Mais ce qui était impossible d’une façon immédiate est désormais devenu possible, car si nous admettions, en plus de ces deux moments, un troisième, celui-ci ne pourrait être sujet pur, car sa place est, pour ainsi dire, prise, ni objet pur (pour employer l’expression la plus brève), car sous ce rapport aussi il a été devancé ; mais, posé quand même, il sera seulement, en dehors (praeter) de celui-là, objet ; en dehors de celui-ci, sujet ; et comme l’Etre ne comporte pas d’autre opposition Gegenstand
Gegen-stand
obiectum
opostos
oposicionalidade
opposition
opposites
, il reste seulement à admettre que ce troisième moment sera l’un et l’autre, mais il sera chacun d’eux sous un autre rapport ; il ne sera pas en partie l’un et en partie l’autre, mais il sera l’un et l’autre d’une façon infinie, tout l’un et tout l’autre, non pas simultanément, mais de la même façon. Si, en effet, il était un mélange des deux, pour ainsi dire une concrétion des deux, il ne pourrait être qu’un Existant et ne pourrait par conséquent pas faire partie de cette sphère où rien n’est un Existant, où tout, ne serait-ce que dans un sens, mais d’une façon absolue, est ¿’Existant, où chaque moment, par conséquent, est infini à sa manière. Tel devrait donc être le troisième moment ; et il devrait être fait de façon qu’aucun de ses éléments ne serve de limitation à l’autre. C’est de cet Existant, dont l’en-soi n est pas supprimé par le hors-soi, ni le hors-soi par l’en-soi, qu’on pourra dire qu’il est celui qui se possède lui-même et possède le pouvoir sur lui-même (ce par quoi il diffère des deux précédents qui ne peuvent être pensés que comme amputés et diminués, l’un étant dépourvu du pouvoir, l’autre de l’être), c’est, dis-je, ce troisième Existant qui serait le plus qualifié pour prétendre à ce titre, étant bien entendu que le premier titre revient au sujet. Mais étant donné qu’il est seulement ce qu’il est, qu’il a été précédé aussi bien par - A que par + A, qu’il ne peut par conséquent être que le troisième exclu (je me sers intentionnellement de cette expression qui, lorsqu’il s’agit d’opposés contradictoires, implique une négation et signifie qu’un moyen ou un troisième terme est impossible, tandis que dans les opposés contraires où exclure signifie poser en dehors de soi, elle a une signification positive), - étant donné, dis-je, que, d’autre part, ce qu’il est, il ne l’est pas pour soi,-mais en association avec les autres, on peut également dire de ce troisième terme (que nous désignerons par plus ou moins A) qu’il n’est qu’un moment, Ou une potentialité de l’Existant ; mais avec lui toutes les possibilités se trouvent épuisées, et nous n’avons par conséquent, jusqu’à présent, rien dont nous puissions dire : l’Existant, c’est cela.

S’il est ainsi, si ni 1, ni 2, ni 3 (il est permis de désigner chacun des moments par le chiffre correspondant) ne sont l’Existant, qu’est donc l’Existant ? Car nous ne pouvons pas renoncer à l’Existant, pour la seule raison que nous avons échoué dans toutes nos tentatives de le découvrir (on voit ici ce qu’on gagne en imposant des limites à la notion indéterminée de l’ensemble de toutes les possibilités, formulée par Kant). A la question : Qu’est l’Existant ? on pourrait répondre : Puisque aucun des moments, pris à part, ne l’est, c’est que l’Existant résulte de l’union déification
theosis
deificação
deificación
union
união
unión
des trois. Oui, mais seulement l’Existant [nous pourrions dire également : l’Absolu - quod omnibus numeris absolutum est - en dehors duquel rien n’est possible], mais seulement l’Existant matériel, l’Existant quant à sa matière, et non, selon la distinction d’Aristote, l’Existant réel, ou l’Existant en ébauche, la simple figure ou idée de l’Existant, et non lui-même. (Retenez, à cette occasion, la signification primitive, propre, du mot idée dont on use et abuse tant). Il en résulterait que rien ne serait réellement l’Existant, contradiction tout à fait différente de celle qui existe chez Descartes, pour lequel l’existence de l’Être Suprême n’était que celle de ses perfections. Tant que chaque potentialité était pour nous ce qui existe pour soi, elle pouvait être considérée comme existant en soi ; mais cet être pour soi se trouve supprimé, si ce sont les trois moments réunis qui représentent l’Existant, la matière de l’Existant, c’est-à-dire du général, comme le dit Aristote en parlant de la dynamis acte
puissance
energeia
dynamis
en général ; n’étant pas des Existants eux-mêmes, ils peuvent seulement engendrer l’Existant, dont on ne peut pas dire qu’il est, parce qu’on ne peut rien dire de lui en général et qu’on ne peut parler de lui qu’à propos d’autre chose, autrement dit, il n’est Existant que pour autant que d’autres choses le sont. Si donc ce n’est pas le Néant Nichts
néant
nada
nothing
VOIRE vide
qui est l’Existant (et c’est ce que nous ne pommons jamais accorder), l’Existant (c’est-à-dire le Général, l’Idée elle-même) exige quelque chose, une chose, dont il puisse dire qu’elle est la cause de son être (aitiov tou einai), une chose qui soit le contraire de tout ce qui est général, donc un être individuel et réel, déterminé certes par l’Idée, mais dont la réalité, loin d’avoir sa source dans celle-ci, en est indépendante ; bref, cette chose réelle dont parle Kant, mais qu’il n’a pas réussi à atteindre.

"Nous faisons ici une halte provisoire, après avoir montré d’une façon générale comment il est possible d’assigner au concept de l’être parfait ou de l’idéal de la raison, comme l’appelle Kant, un contenu plus précis que celui qu’il avait chez les philosophes précédents, et même chez Kant, bien que celui ait, dans l’examen de ce concept, dépassé, et de beaucoup, tous ses prédécesseurs. En même temps cet exposé, plutôt historique qu’indépendant, devait servir à présenter l’objet dont nous allons nous occuper dans ce qui suit, tout comme on doit commencer par présenter un objet naturel rare à quelqu’un qui ne le connaît pas, pour qu’il soit à même de comprendre son mode de formation et les innombrables détails dont il se compose. Je n’ajouterai que quelques remarques historiques et, pour autant, préliminaires, relatives aux potentialités.

11 est admis que les différentes potentialités de l’Existant sont capables de coexister de vivre pour ainsi dire d’une vie commune, dont la possibilité repose justement sur le fait que l’un des éléments n’est pas l’autre, ce qui nous a permis de les définir en disant que - A est un pur pouvoir sans être, + Aun pur être sans aucun pouvoir, tandis que ± A est ce qui est exclu de chacun des deux précédents, le mot exclusion étant entendu au sens positif. Ils ne pourraient s’exclure au sens négatif du mot que s’ils étaient des Existants tous les trois. Or, ils ne le sont pas, ils s’aident plutôt réciproquement à être des moments de l’Existant. Le premier est déjà posé en vue du dernier. Ils ne vivent pas seulement « en bonne entente Verständnis
compreensão
entendimento
compréhension
entente
comprensión
understanding
 », en s’accordant entre eux, pour parler comme les métaphysiciens de l’époque prékantienne qui disaient de l’Être parfait entre tous- qu’il réunissait en lui toutes les realitates compossibiles, mais ils s’appellent plutôt, s’exigent réciproquement et sont de véritables consentes (de con-sum, comme praesens vient de prae-sum) : c’est ainsi que les Étrusques appelaient certains dieux Gotter
deuses
dieux
gods
dioses
dont ils disaient qu’ils étaient nés ensemble et devaient disparaître ensemble [7].

Les possibilités, dont Dieu serait, d’après Kant, le centre centre
centro
center
, le foyer de convergence, peuvent à la rigueur, malgré l’état d’imprécision dans lequel il les avait laissées, être considérées comme seulement transitives, c’est-à-dire comme dépassant Dieu, c’est-à-dire comme pouvant ou devant se réaliser en dehors de lui. C’est ainsi que dès le premier concept un rapport se trouve établi entre Dieu et le monde, et même un monde qui fait partie de son essence. Il ne s’ensuit peut-être pas qu’il soit dans sa nature de réaliser ces possibilités, mais il ne reste plus un seul moment où l’on puisse penser Dieu comme étant libre par rapport au monde et reposant entièrement dans son essence. Mais les différences que nous posons en Dieu, pour autant qu’il est l’Existant, sont, par rapport à lui, dégradées à l’état de simples possibilités, mais qui sont à même de se réaliser, parce que c’est lui qui est ces possibilités. Lorsque ces possibilités contractent des rapports avec quelque chose qui est extérieur innen
intérieur
interior
inner
außen
aussen
extérieur
exterior
outer
Innenseins
être intérieur
ser interior
interiority
antaratva
à Dieu, cela ne peut se produire Herstellen
produire
produzir
production
producir
Herstellung
produção
production
poiesis
poiein
producteur
produtor
productor
qu’après coup (post actum), et non en vertu arete
excellence
vertu
vertue
virtude
virtue
virtud
d’une détermination posée avec l’acte essentiel de son existence éternelle, c’est-à-dire de son « être l’Existant ». Comment reçoivent-elles cette détermination ? C’est ce que nous ignorons ; et, d’ailleurs, nous ne savons pas si vraiment elles la reçoivent. Mais ce qui nous importe ici, c’est de savoir que Dieu, pour autant, qu’il est l’Existant, c’est-à-dire dans son existence éternelle, est sans rapports avec quoi que ce soit d’extérieur à lui, qu’il est tout entier enfermé en lui, donc, dans ce sens aussi, l’Absolu.

Après toutes les considérations qui précèdent, et qui étaient déjà celles de Kant, on peut dire que l’idée de l’Être essentiellement réel comporte aussi le fait qu’il échappe à toute négation. Mais il est évident que cela n’exclut pas la négation comme telle, celle-ci pouvant être aussi infinie, c’est-à-dire exempte de négation, que la position. Le simple non-être, le pouvoir pur ne sont pas plus une négation qu’on ne peut dire d’une volonté qui ne veut pas et qui, par conséquent, est comme si elle n’existait pas, qu’elle est limitée par la négation, car une volonté pareille représente au contraire une puissance infinie qui doit être gardée religieusement, un trésor qui ne doit pas être gaspillé, alors que la volonté qui, par son vouloir, se plonge dans l’être, est nécessairement une volonté affectée et limitée. Le pouvoir pur n’est pas en opposition avec l’être pur ; au contraire, plus celui-là est pur, et plus grande est la force d’attraction de celui-ci. C’est justement grâce à cette force d’attraction qu’il est le commencement. Il y eut un temps où j’avais osé représenter cette succession de possibilités d’un être futur d’une , façon imagée, à l’aide d’une autre succession, parallèle à mon avis, en formulant cette proposition : tout commencement a pour mobile l’absence ou le défaut vice
vices
vício
vícios
défaut
malice
malícia
kakíai
, et la potentialité la plus profonde, celle à laquelle se rattachent toutes les autres, est représentée par le non-existant, assoiffé d’être. Je me vanterais en disant que cette idée ait reçu chez nous bon accueil et qu’elle n’ait pas provoqué de railleries [8]. Mais ce qui e t tout à fait curieux, c’est qu’il se soit trouvé, hors d’Allemagne, un homme particulièrement perspicace pour comprendre ou, plutôt, pour sentir la portée de cette idée (potentialité négative comme commencement). Cet homme est Coleridge, dont nous avons déjà parlé.


Voir en ligne : Heidegger et ses références


[1Des Maizeaux, Recueil de diverses pièces, T. I. Avertissement à la 3° édition, p. xxii et suiv.

[2Voir, par exemple, ce qu’il dit lui-même de la Théodicèe, dans sa lettre à Remond : Des Maizeaux, T. II, p. 133 ; par exemple : a J’ai eu soin de tout diriger à l’édification. »

[3Leibniz emploie cette expression dans un écrit sur Malebranche : « Ce Père disant que Dieu est l’Être en général, on prend cela pour un Être vague et notional, comme est !e genre dans la Logique, et peu s’en faut qu’on ne l’accuse d’Athéisme ; mais je crois que ce Père a entendu, non pas un Être vague et indéterminé (voir cependant plus haut, p. 24), mais l’Être absolu qui diffère des Etres particuliers bornés, comme l’Espace absolu et sans bornes diffère d’un Cercle ou d’un Quarré. » Des Maizeaux, Recueil, etc., T. II, p. 545.

[4Dans son ouvrage connu sur Winckelmann, Goethe dit quelque part que dans le monde scientifique personne n’a pu se soustraire impunément au mouvement, déclenché par Kant, personne, sauf peut-être les philologues. Il est plus que probable que Goethe donne ici au mot philologue son sens le plus large, celui qu’il tient F. A. Wolf. Il n’entre pas dans mes intentions dé me livrer à une analyse approfondie de cette affirmation formulée peut-être tout à fait au hasard. Mais il me plaît, à son propos, de rappeler un fait incontestable, à savoir que depuis que Kant avait pris l’initiative de faire progresser la philosophie ou de lui imprimer une nouvelle orientation, personne ne pouvait prétendre à ce que ses travaux fussent accueillis avec faveur si ceux-ci ne se rattachaient pas génétiquement à Kant, tandis que ceux qui croyaient pouvoir se tenir en dehors de cette évolution risquaient de se trouver isolés ou de ne gagner à leurs points de vue que quelques rares adhésions, sans pouvoir exercer la moindre action sur l’ensemble, une action plus ou moins générale. Les nombreux historiens que la philosophie moderne a trouvés depuis quelque temps sont cependant loin de se rendre compte de ce lien génétique dont nous venons de parler ; et je ne parle pas de ceux qui ne voient dans ce qui est venu après Kant qu’une conséquence fortuite, arbitraire, mal fondée du kantisme, ni de ceux qui, jugeant d’une façon moins tranchante, sont incapables d’indiquer dans l’édifice kantien le point précis auquel se rattache, comme une conséquence nécessaire, le développement ultérieur. C’est dans la théorie de Kant sur l’idéal de la raison que se trouve, à mon avis, ce point.

[5Kritik der reinen Vernunft, pp. 571-73 de la 1re édition (allemande).

[6dynamei on = me on. Aristote : Métaphysique IV, 4 (73,1-3).

[7Voir mes « Divinités de Samothrace. »

[8Elle avait certes le défaut de rappeler des expressions qui ne sont pas du goût de tout le monde, comme : bienheureux ceux qui ont faim et soif de justice.