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La Bible, document chiffré

Raymond Abellio : Les Sephiroth - Introduction

Tome II : Les Sephiroth et les 5 premiers versets de la Genèse

jeudi 16 décembre 2010

Raymond Abellio, La Bible, document chiffré

Tome II : Les Sephiroth et les 5 premiers versets de la Genèse

INTRODUCTION

L’ouvrage que nous présentons constitue la deuxième partie de notre étude d’ensemble sur la Bible, document chiffré. La connaissance du tome I, intitulé Clefs générales, est indispensable pour la lecture de cette seconde partie. Nous nous reporterons d’ailleurs fréquemment à cette étude antérieure, que nous désignerons sous le sigle CG.

Cette fois encore, nous avons cherché davantage à vérifier et à étendre l’emploi des clefs proposées qu’à bâtir un système. Il est bien certain cependant que la science numérale n’est rien tant qu’elle n’éclaire pas une métaphysique, une ontologie et une cosmologie. Des théories comme celle de la gravitation des trois personnes divines ou celle de l’incarnation achevée constituent, dans ce second ouvrage, un premier essai d’exploration de ces superstructures. De même ce que nous disons sur la contiguïté et la fusion des extrêmes, l’asymétrie énantiomorphique de la Trinité et la fermeture du cycle théogonique. Mais nous présentons ces théories comme des hypothèses de travail, et pas davantage, car malgré l’importance que nous devons et voulons accorder aux simples relevés mathématiques et génétiques, toute étude de ce genre qui ne s’accompagnerait pas, à chaque étape, d’un minimum de réflexion métaphysique, même aventurée, serait d’intérêt spirituel négligeable.

Indépendamment des développements a priori qu’appelle inévitablement, au stade où nous sommes encore, un pareil travail, j’ai pris comme support trois textes traditionnels :

- d’abord des fragments de l’Idra Rabba Kadisha, extraits du Zohar.

- ensuite le début du Siphra di-Tzéniutha ou Livre occulte, également extrait du Zohar.

Ces deux textes sont, le second notamment, parmi les plus anciens de la Kabbale.

- enfin les cinq premiers versets de la Genèse, ouvrant ainsi l’étude de la Bible proprement dite.

L’extraordinaire accumulation des indices que fournit une étude même rapide de ces textes, fera naître, je le sais, des sentiments contradictoires : d’abord un sentiment de certitude — les clefs sont bonnes, incontestablement. Ensuite une déception : Nous avons beau avoir trouvé certains fils conducteurs de première importance qui relient l’un à l’autre, infailliblement, tous les mots du texte, les stiques des versets et les versets entre eux, notre propre rythme vital a beau se trouver engagé et se reconnaître dans ces pulsations qui font osciller et avancer le texte, il y a trop de confirmations. Nous ne sommes plus en présence d’un manque mais d’un excès d’éléments. La Bible nous offre un écheveau de faits, de rencontres, de coïncidences, de rappels, aussi touffu qu’aux premiers expérimentateurs du XVIe siècle la nature et avancer devient impossible si l’on se contente de répertorier des nombres sans les rassembler en lois. Enfin le fatras allégorique du Zohar avec ses répétitions, ses retours, son insistance, ses interpolations, ajoute si bien à cette impression désagréable que le besoin d’une synthèse immédiate s’impose à l’esprit.

Il n’est pas sûr qu’une étude purement analytique atteigne ici son but, le contraire est même très probable. Jamais n’apparut avec plus de force cette idée que le tout commande la partie, et que la connaissance du détail n’est concevable qu’en train de s’ordonner à une connaissance d’ensemble perpétuellement reportée dans l’avenir, et prenant sur toute connaissance partielle une hypothèque jamais levée. Le microcosme a beau répéter le macrocosme, le local contenir le global, les propriétés induites et les relations qu’un être, fût-il un nombre, soutient avec le milieu ambiant, se ramener à des propriétés intrinsèques et des caractères inhérents à l’être lui-même, il est désormais établi qu’un haut degré de pénétration mathématique dans le détail ne peut pas garantir une pleine découverte. Déjà les mathématiciens savent que la réduction des propriétés de situation aux propriétés de structure, c’est-à-dire des propriétés extrinsèques aux propriétés intrinsèques, ne pourra jamais être achevée [1]. Si la topologie par exemple ne peut se développer qu’en donnant raison à Leibniz, c’est-à-dire en réduisant la structure d’ensemble des monades à la loi du devenir interne d’une seule d’entre elles, il n’en demeure pas moins que cette même topologie rencontre constamment des faits qui donnent raison à Kant, et par delà Kant aux platoniciens, en ce sens que certaines propriétés des corps ne se laissent pas décrire en termes de relations mutuelles dans une structure qui ne serait propre qu’à ces corps, mais s’inscrivent dans un système de références privilégié et universel comme celui qu’établissent dans l’espace les distinctions fondamentales de la droite et de la gauche, du haut et du bas, etc. Ainsi la démarche de la science reste analytique dans un cadre qui échappe à l’analyse, non pour la rebuter mais pour l’obliger à avancer encore. C’est le même problème qu’a rencontré Husserl en poussant la phénoménologie jusqu’à cette réduction où la contradiction éclate et où l’existence sent en elle-même quelque chose de plus qu’elle-même. Restons dans le cadre de notre étude. Des problèmes comme ceux de la création ex-nihilo et de la gravitation des nombres à l’intérieur des cycles, même s’ils arrivent à prendre une formulation mathématique précise, relèvent finalement d’une conception métaphysique d’ensemble, et dont il reste même à savoir si elle est de nature discursive ou illuminative. Autre exemple : Nous avons introduit la notion d’équivalence. En tant que concept mathématique, elle n’a ici aucune rigueur. Comment pourrait-on dire, mathématiquement parlant, qu’un nombre et son retournement, par exemple, sont « équivalents » : 26 et 62, 127 et 721 ? Il ne peut s’agir que d’un concept d’approche, et tout notre effort doit être d’y introduire cette rigueur encore absente. Mais même si nous y arrivons et si un tel problème met en cause une catégorie proprement mathématique — l’élucidation de la fonction du 9 en tant que facteur de périodicité, — il ressortit d’évidence et avant tout à l’interprétation métaphysique, et même cette interprétation finira pas achopper aux limites de la conscience claire. Il ne suffit pas de noter de nouvelles catégories phénoménologiques pour atteindre le cour des choses, même si cette démarche est indispensable. Précisons notre pensée : en matière de science numérale sacrée, deux voies s’offrent, toutes deux analytiques, et qui ne s’excluent nullement : celle d’une recherche mathématique pure finalement indépendante du support zoharique et biblique et s’appliquant à l’étude de l’ensemble infini constitué par les valeurs secrètes des nombres, à la détermination des règles générales qui commandent les structures et les changements de structures dans les groupes numéraux et les cycles, enfin à l’exploration du transfini ; — et celle d’une analyse littérale de plus en plus accrochée aux détails les plus infimes des textes, mais cherchant toujours à découvrir sous la traduction démotique ou vulgaire, et d’une façon plus ou moins hasardeuse, le prolongement ontologique et cosmologique. Que la première soit plus noble que la seconde, si celle-ci se contente d’un simple épouillage exégétique, cela va de soi : C’est la première qui est conforme au génie occidental, qui est de retrouver la Tradition, de l’expliciter, et de lui donner sa nouvelle forme à la pointe des acquis de la connaissance claire, au moyen d’un langage mathématique universel, et finalement en pleine objectivité et absolue rigueur. Et ce sont d’ailleurs les mathématiciens et non pas les exégètes qui provoqueront la révolution métaphysique, personne ne peut plus en douter depuis cinquante ans. Aujourd’hui, cette convergence des deux analyses n’est pas un fait acquis, mais probable. Cependant la Bible ne serait pas un livre sacré si sa compréhension n’exigeait pas, même sur ses lisières, la mise en jeu de certaines forces particulières, de nature synthétique, qu’on est accoutumé d’appeler non seulement intuitives mais illuminatives. Il reste bien entendu qu’à l’instant parfait de la fin l’illumination parfaite se confond avec la pleine conscience analytique, mais ce n’est que le fruit de la fin : une suprême réussite. D’ici là, l’homme est pris dans sa propre contradiction vitale, qui est d’ailleurs le secret de son dynamisme, il est enfermé dans cette perpétuelle oscillation entre vertige et conscience où tous ses pouvoirs se dressent et où leur antagonisme même les exerce et les multiplie. Les résultats qu’une telle tension permet de dégager à un instant donné sont forcément aussi imparfaits et provisoires que l’état de l’homme lui-même à cet instant. Provisoires, révisables, plus ou moins communicables, toujours perfectibles.

Il est par conséquent indispensable que si les mathématiciens acceptent de voir dans la Bible un terrain d’exercice mathématique, ils acceptent aussi de reconnaître qu’elle est bien davantage : le support d’une expérience spirituelle. Les progrès actuels que la technique ne cesse de provoquer dans le maniement des nombres et notamment le perfectionnement récent des machines à calculer et à intégrer qui mettent en jeu, sans le savoir, les deux problèmes les plus occultes de l’arith-mosophie, à savoir les propriétés de périodicité inhérentes au nombre 9 et le problème des rapports du zéro et du un au sein de la numération binaire considérée comme numération universelle et primordiale, ces progrès sont le garant que les mathématiciens, lorsqu’ils s’y intéresseront, feront faire tout de suite un pas en avant décisif à la génétique biblique. Il devient pour nous presque certain que tout nombre, pour livrer son sens métaphysique et se situer au sein d’une structure, doit être d’abord traduit dans la numération binaire, qui rend le mieux compte des rapports du Même et de l’Autre, au sens platonicien, ou bien de l’Être et du Néant. Une fois cette traduction effectuée, il restera à faire marcher du même pas la génétique et l’interprétation métaphysique, qui ne peut pas, elle, se contenter de recettes techniques. Mais l’histoire de l’homme ne pose que les problèmes qu’elle peut résoudre. La métaphysique, l’ontologie et la cosmologie avanceront aussi : la fusion viendra. A lui seul le premier verset de la Genèse propose déjà entre ses sept nombres des centaines de relations. Si la capacité d’organisation des mathématiciens cybernétistes se consacrait à la mise en ordre de cet apparent chaos, nul doute que le terrain serait ensuite plus facile. Il faut souhaiter ce rapprochement, cette collaboration des disciplines, et l’on verra alors, puisque les extrêmes se touchent partout, que la superspécialisation des modernes était une étape nécessaire pour l’abolition finale de la spécialisation.

Faisons encore deux remarques :

Il m’a bien fallu, dans une matière aussi neuve, utiliser une terminologie particulière qui risque de se révéler inadéquate à un stade plus avancé de la connaissance. La juste désignation des choses ne peut jamais être antérieure à leur pleine compréhension. Pour désigner certaines gravitations ou certains cycles, je parle par exemple de « complexes énantiomorphes ». Il va de soi que ces « complexes » ne sont pas ceux dont s’occupe la topologie et auxquels se rapportent, en mathématiques, les nombres de Betti et le théorème de dualité d’Alexander. Qui peut dire cependant où se situe la frontière entre science sacrée et science profane ? Elle s’effacera un jour. Aussi, d’une façon plus générale, souhaiterai-je qu’un certain matérialisme (qui ne rend pas infirmes les seuls athées) cesse d’être l’attitude normale du savant. Le nombre synthétique de la genèse deux + Terre se trouve être le nombre 48. Voilà un fait tiré de la science numérale. En voici un second : le premier mot de la même Genèse, qui est aussi le premier mot de la Bible, le fameux Bereschith (Dans le principe), vaut 685, qui est égal à 137 X 5. Si nous essayons de signaler (sans arrière-pensée dogmatique, bien entendu) que le nombre 48 est aussi celui des chromosomes de la cellule humaine, et que le nombre 137, constamment rencontré dans la Bible, est aussi la constante cosmique d’Eddington, un des nombres importants de la haute physique moderne, ces rapprochements ne susciteront que sourires ou hostilité. Il nous faut bien les faire quand même, à tout hasard. Ce risque doit être pris, et il est faible : il n’engage en tout cas nullement une attitude spirituelle ou scientifique particulière. A moins de se confiner dans une phénoménologie dont je ne compte pas du tout nier l’actuel caractère révolutionnaire et contester les acquis définitifs, mais qui serait alors mal comprise, il faudra reconnaître qu’on ne peut plus mener séparément métaphysique et mathématiques et qu’à chaque instant leur fusion doit être illuminative. Lautman et Cavaillès, pour ne parler que des morts, ont amorcé cette réconciliation. Reste à savoir si cette synthèse n’est pas déjà présente dans les textes sacrés, et si justement ils ne sont pas sacrés parce qu’ils la contiennent.


Il est généralement admis aujourd’hui qu’une période de restitution et de désoccultation des anciens textes est en train de s’ouvrir, en corrélation avec l’enrichissement constaté justement à l’autre pôle de la connaissance, c’est-à-dire dans les sciences profanes, et notamment en mathématiques. Le bouleversement des théories de la connaissance que provoque l’importance prise en mathématiques par la notion de structure trouve son corrélatif dans la transformation profonde de la science ou de la mystique des nombres, cette hésitation dans le vocabulaire étant d’ailleurs significative à la fois des prétentions et de l’incertitude de cette « science ».

Aujourd’hui on ne dit pas grand’chose lorsqu’on déclare que tout nombre est un idéogramme, c’est-à-dire le support symbolique ou l’évocateur synthétique de plusieurs sens superposés. Un tel langage met même l’accent sur le caractère monadique du nombre, sa nature d’univers clos, sa spécificité. Or, aujourd’hui, partout, le point de vue global dépasse en compréhension le point de vue local, ce qu’on peut exprimer en disant que la structure efface l’objet. Un nombre doit nous apparaître bien plus comme un point de rencontre, d’ouverture ou de fermeture de cycles extrinsèques que comme un noud statique ne jouissant que de propriétés inhérentes, bien qu’un monde de purs rapports soit finalement impensable. Tel est le paradoxe de l’idée-nombre : le problème de l’unicité du nombre se pose sur le champ d’une globalité qui la nie, de même que la conscience de chaque homme se tient en pleine autonomie sur le champ indistinct de la conscience cosmique.

Rappelons ici quelques exemples fondamentaux :

Le nombre 111, en tant qu’opérateur de quantité, nous apparaît, en numération décimale, comme le total de cent-onze unités interchangeables. Au contraire, en tant que caractéristique de structure, il exprime la juxtaposition synthétique (mais insécable) de la tri-unité primordiale dans son statisme. Et ses clivages sont alors 1-1-1 et 1-11, qui sont également interprétables en termes ontologiques ou métaphysiques : le premier clivage équilibre le triangle, le deuxième le déséquilibre et re-crée un haut et un bas, ou bien une droite et une gauche.

Le peu qui nous est parvenu du fonds traditionnel n’est justement valable que dans la mesure où il se réfère à des structures. On connaît la célèbre chaîne des doubles et des triples du Timée, où Platon enferme tous les rapports cosmiques. Cette chaîne s’écrit :

1 - 2 - 3 - 4 - 9 - 8 - 27

On sait aussi que traditionnellement les diverses cosmogonies des anciens peuples révèlent leur communauté d’origine en se fondant toutes sur une série de rapports : entre le ternaire et le quaternaire, le sénaire et le septénaire, le novénaire et le dénaire, et même le rapport encore plus difficilement interprétable entre l’octonaire et le novénaire. Les rapports du ternaire au quaternaire sont ceux du triangle au carré, de l’Esprit à la Matière, de l’invisible au visible. Les rapports du sénaire au septénaire sont ceux de la création accomplie dans le temps et parvenue à son état ultime d’organisation et de multiplicité spécifique à la création accomplie hors du temps et rentrée dans le repos divin. Le sénaire exprime le dynamisme maximum, le paroxysme existentiel, le pour-soi. Le septénaire marque le retour au statisme intemporel, à l’indétermination essentielle au sein de l’Être absolu ou du Non-Être, la disparition dans l’en-soi. Mais tandis que ces rapports se situent dans l’archétype, ceux du novénaire et du dénaire prennent place dans une involution plus avancée et même terminale. Ce sont les rapports du Fils incarné et du Père, lorsque le Fils rentre dans le sein de l’Absolu. Le neuf est un facteur convertible universel entre l’existence et l’essence et son ambivalence est fondamentale : il marque, dans le Fils, la suprême spécification, la pleine individualité, et annonce pourtant, dans sa néantisation par le dix, la plus intime participation au Soi global.

Dans le premier tome de mon travail j’ai montré comment le septénaire platonicien du Timée, qui contient six intervalles, exprime la dialectique existentielle du retour à l’essence par le jeu des rapports réciproques et involuants du pour-soi et du pour-autrui. Ainsi les structures prennent-elles entre autres un sens ontologique. Dans cette même chaîne, le bouclage final et extra-mondain du 1 initial et du 27 final exprime l’octave, principe du recommencement sur un autre plan de manifestation. J’ai d’ailleurs également signalé que toute jonction d’un nombre avec l’unité annonce une incarnation et toute séparation une émanation. Ici l’incarnation recommencée s’exprime par l’apparition du nombre 28, valeur secrète de 7. Dans l’état intermédiaire et intemporel du bouclage proprement dit 1-27, nous obtenons un complexe résumant la totalité de l’Être à la fois en-soi et pour-soi, mais c’est un être brisé dont on ne peut dire ni qu’il existe, ni qu’il n’existe pas. Il implique ce que Sartre appelle un néant d’extériorité et il n’a de sens que considéré comme mode divin inconcevable en termes phénoméniques : c’est le complexe de la théogenèse, de la gravitation intérieure de Dieu, de la sortie de l’Ungrund. En utilisant des clefs guématriques nouvelles, j’ai montré que le mot hébreu bara, qui est le deuxième mot de la Genèse et signifie créa tout en étant le moteur du Bereschith, vaut également 127. A titre de nombre brut, 127 nous renseigne mal : il faut le cliver selon 1-27. Les gravitations de ce complexe, c’est-à-dire les rapports en son sein du 1 et du 27 constituent d’ailleurs la trame de tout le début de la Genèse et probablement de celle-ci dans sa totalité. Rien que dans les cinq premiers versets, des dizaines de relations apparaissent comme des variations sur ce schéma. Le mystère de la numération décimale veut que les nombres bruts in et 127 interviennent aussi d’une façon systématique par d’autres clivages posant ainsi comme en topologie le problème de la monade ou de l’opérateur quantitatif indépendamment des structures universelles, sans d’ailleurs qu’il soit jamais possible de réduire la structure d’ensemble des monades à la loi du devenir interne d’une seule d’entre elles. Ainsi le double caractère quantitatif et qualitatif du nombre pose-t-il le problème le plus mystérieux, celui de la synthèse vivante la plus difficilement réductible en concepts.

Ce deuxième tome de notre ouvrage comprend deux parties : la première consacrée à l’étude des séphiroth de la Kabbale, la deuxième aux cinq premiers versets de la Genèse. Nous y apportons deux nouvelles clefs qui s’ajoutent ainsi aux trois déjà fournies dans le tome I. Ce sont les clefs Solve et Coagula et Ajoutez et Multipliez, modes opératoires particuliers mais d’emploi constant sur les parties affinitives des valeurs secrètes. On remarquera que la troisième clef qui concerne la transmutation des éléments (tome I, ch. iv) n’est qu’un cas particulier de solve et coagula appliqué au groupement des lettres-mères. L’importance de ces dernières nous justifie d’examiner à part le problème qu’elles posent.

Dans le présent volume, nous poursuivons l’étude des deux nombres fondamentaux de la Genèse qui sont, on le sait, 29 et 38, respectivement principe de la vie christico-terrestre et de la vie intermédiaire (céleste ou cosmique). Mais nous y retrouvons aussi, et d’une manière qui apparaîtra de plus en plus systématique, le nombre 37, que nous avons appelé le nombre générateur, valeur des mots je suis (Ehïeh), dont le Zohar enseigne le caractère éminent. Ce nombre est l’incarnation de 1-27.

Mais une importante nouveauté de l’ouvrage réside dans l’apparition des nombres 47 ou 74 directement émanés de la valeur secrète de 38, qui est 741. Qu’est-ce que 74 ? C’est la duplication de 37, c’est-à-dire, au sein du ternaire fondamental 3 x 37 = m qui représente la Tri-unité statique la plus haute, le groupement particulier de deux personnes sur trois. Nous verrons que ce groupement joue un rôle considérable dans des domaines apparemment fort divers et bien que nous soyons encore sur la lisière d’une immense terre inconnue, nous n’hésiterons pas à proposer un embryon de système. Tout se passe comme si les deux personnes « inférieures » de la Trinité, ën se séparant de la première demeurée statique, se mettaient à graviter ensemble, et c’est cette gravitation qui crée la manifestation. Il nous semble dès maintenant acquis que le passage de la génétique à la symbolique des nombres ne pourra s’effectuer que par le moyen de cette théorie des trois personnes, qui est basée sur l’étude du complexe triangulaire 37 x 3. Nous retrouverons partout les nombres 74 et 47. C’est le complexe 37 x 2 qui anime la Schékinah, Présence réelle de Dieu dans les mondes inférieurs, ainsi que Malcouth, dernière séphirah, qui est le symbole de la Mère d’en bas, de la Vierge-Fiancée ou de l’Épouse du Cantique, la Vierge noire des diverses traditions. Les nombres bruts de la Schékinah et de Malcouth nous renseignent peu sur la nature profonde de ces entités. Mais l’un comme l’autre sont animés par 37 x 2 et facilement réductibles à ce couple. Ainsi se vérifie l’enseignement du Zohar qui voit dans Malcouth la figure de la Schékinah d’en bas. Mais c’est ce même couple qui, directement, est présent dans le tohu va-bohu, l’Abîme et la Nuit des premiers versets de la Bible. Il apparaît ainsi, non seulement pour caractériser le pôle inférieur de la manifestation mais la dualité qui habite ce pôle et lui confère son caractère dynamique, écartèle la matière dans son ambivalence, et finalement s’associe dans le sens perpendiculaire à l’axe polaire Haut-Bas, pour crucifier l’âme universelle sur le corps du monde. Cependant l’axe Haut-Bas est aussi l’axe Dieu-Homme. Une des plus solides confirmations métaphysiques de notre symbolisme cosmologique est apporté alors par le calcul du nombre d’Ha-Adam, l’homme universel, qui se trouve lui aussi égal à 47, retournement du nombre 74. Ainsi l’homme prend son sens ambigu, à la fois dans cette parenté glorieuse avec la Schékinah et cette compromettante connaturalité avec la Nuit. Mais le Jour qui vaut 57 sort de la Nuit justement par une incarnation qui fait passer 74 à l’état de 75 et un renversement épigénétique qui porte l’homme de l’état de 47 (Mem final = 30) à l’état de 57 (Mem final — 40). Ainsi les temps sont-ils accomplis. A l’origine comme à la fin nous trouvons indistinctement le nombre 57 qui est la valeur de Ain (Néant) premier mot de l’Ain-Soph, mais aussi celle de Ani (Moi), affirmation de l’individu réunifié.

Il restera à savoir comment au sein du nombre 38, principe de la vie céleste ou cosmique et valeur du mot haïa. (être vivant) s’opèrent ces gravitations. Nous savons que vs 38 = 741. L’unité qui prépare l’incarnation finale au sein de 74 est donc déjà présente de façon immanente dans le sein de 38. Cependant nous savons aussi qu’il est équivalent de poser 74 = 37 x 2 et de poser 38 (CG, page 201). Ainsi, par le paradoxe de l’immanence-transcendance, cette unité complémentaire qu’appellent le nombre de la Nuit et le nombre de l’Homme est-elle depuis toujours présente en eux tout en leur étant étrangère. Il restera à savoir comment s’opère Cette gravitation 47 <> 1 et comment le nombre synthétique 48 en rend compte, ainsi que de gravitations plus complexes. Peut-être le rapprochement avec la formule chromosomique de l’homme et ses différents jeux internes lors des générations de mâles et de femelles apparaîtra-t-elle alors comme beaucoup moins arbitraire, et on s’apercevra que les clivages-clefs de 48 selon la science numérale sont aussi les clivages-clefs dans la répartition des chromosomes ordinaires et des chromosomes sexuels.

Septembre 1949.

Cet ouvrage était terminé lorsque nous avons pu prendre connaissance du livre posthume de P. D. Ouspensky, Fragments d’un enseignement inconnu (Stock, Paris 1950), qui résume l’enseignement du maître caucasien G. Gurdjieff récemment décédé à Paris. G. Gurdjieff n’a pas révélé les sources de sa connaissance, et, dans le travail d’Ouspensky, il n’est pas question d’exégèse biblique. Toutefois, l’application de ce qu’ils appellent la loi des Trois Forces (active, passive et neutralisante) sur la chaîne d’involution dont la Terre fait partie, et qui comprend successivement l’Absolu, Tous les mondes, Tous les soleils, le soleil, Toutes les planètes, la terre et la lune (c’est un septénaire calqué sur l’algorithme général) les conduit à soumettre la terre à 48 forces. Le nombre 48 apparaît ici aussi comme caractéristique d’un certain état synthétique appelé Terre (qui ne comprend pas seulement la vie physique de la terre mais sa vie organique). On étudiera cette concordance et on la situera dans le cadre du septénaire platonicien et de la loi d’octave où s’inscrit toute l’involution.


Voir en ligne : Sophia Perennis


[1A. Lautman : Essai sur les Notions de structure et d’existence en mathématiques. Ch. II (Hermann éd., 1938).