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L’erreur de Narcisse

Lavelle : Connais-toi toi-même.

CHAPITRE II Le secret de l’intimité

mardi 9 août 2011

Louis LAVELLE (1883-1951), L’erreur de Narcisse

Narcisse cherche en lui le secret du monde et c’est pour cela qu’il est déçu de se voir. Ce secret divin est plus intime à lui que lui-même : il est l’intimité de l’Être pur. De lui, il n’y a point d’image. Il n’habite point cette fontaine qui se reflète dans le regard de Narcisse et retourne à son mystère dès que ce regard s’abolit. Il ne se montre qu’à un regard purement spirituel, au-delà de toutes les images et de tous les miroirs.

Tout ce que je peux imaginer dans le monde de plus noble et de plus beau, tout ce qui porte pour moi la marque de la valeur et que je puis aimer, c’est cela qui est mon intimité la plus profonde et, en le fuyant sous prétexte que j’en suis incapable ou indigne, c’est moi-même que je fuis. Les choses les plus superficielles et les plus basses, qui m’attirent ou qui me retiennent, ne sont qu’un divertissement qui m’éloigne de moi, non point proprement parce que je ne puis supporter le spectacle de ce que je suis, mais parce que je n’ai pas le courage d’exercer les forces dont je dispose, ni de répondre aux exigences que je trouve en moi.

Nous ne pouvons découvrir que notre être réside dans cette intimité secrète où nul ne pénètre que nous-même sans faire appel à l’introspection pour le connaître. Mais le moi n’est qu’une possibilité qui se réalise ; il n’est jamais fait ; il ne cesse de se faire. C’est pour cela qu’il y a deux introspections : l’une, qui est la pire des choses, et qui me montre en moi tous ces états momentanés où je ne cesse de me complaire, l’autre, qui est la meilleure, et qui me rend attentif à une activité qui m’appartient, à des puissances que j’éveille et qu’il dépend de moi de mettre en œuvre, à des valeurs que je cherche à reconnaître afin de leur donner un corps.

Car la conscience n’est pas une lumière qui éclaire sans la changer une réalité préexistante, mais une activité qui s’interroge sur sa décision et qui tient entre ses mains mon propre destin. « Connais-toi toi-même », dit Socrate, comme s’il conseillait déjà Narcisse. Mais Socrate savait bien que celui qui se connaît ne cesse de s’approfondir et de se dépasser. Si les anciens disent « connais-toi » et les chrétiens « oublie-toi », c’est qu’ils ne parlent pas du même moi : et l’on ne peut connaître l’un qu’à condition d’oublier l’autre.


Voir en ligne : Les classiques des sciences sociales