Philosophia Perennis

Accueil > Philosophia > Michel Henry > Michel Henry : Le corps vivant (I)

Le corps vivant

Michel Henry : Le corps vivant (I)

Michel Henry

mercredi 10 août 2011

honnêteté
honestidade
honesty
honneur
honra
honradez
honor
honour
retitude
retidão

C’est avec un grand plaisir plaisir
prazer
pleasure
hedone
kama
kāma
kâma
amour du plaisir
philedonía
que je retrouve les facultés universitaires Saint sainteté
santidade
sainthood
saint
santo
Heiligkeit
holiness
santidad
-Louis dont je garde un très beau beleza
belo
beauté
beau
beauty
belleza
souvenir. Aujourd’hui, en accord Wachseinlassen
deixar-acordar
harmonia
harmonie
harmonía
harmony
accord
acordo
concordance
concordância
concórdia
agreement
avec vos professeurs, je vais parler d’un sujet sujet
objet
sujeito
objeto
subject
object
Subjekt
Objekt
qui s’inscrit dans le thème de l’année, qui est celui du corps Körper
corpo
corps
cuerpo
body
Deha
. Le problème que j’ai retenu, c’est plus précisément celui du corps vivant. Si on réfléchit sur ce problème, on voit qu’on peut l’aborder en suivant deux dualité
dyade
duality
dualidad
dualidade
dois
two
deux
voies différentes. On peut partir du corps de la perception Wahrnehmung 
Vernehmen
perception
percepção
percepción
ordinaire, qu’il s’agisse du corps matériel matière
matéria
matter
hyle
material
matériel
materialidade
matérialité
materiality
materialidad
ou de notre propre corps qui nous apparaît dans le monde Welt
Weltlichkeit
monde
mondanéité
mundo
mundidade
mundanidade
worldliness
mundanidad
Olam hazé
à côté des autres objets et de la manière dont nous apparaissent les autres objets. A partir de cette expérience expérience
aisthesis
experiência
sensação
impressão
impression
impresión
sensación
sensation
sentience
assez générale du corps, on pourrait chercher à différencier du corps inerte ce qui est propre au corps vivant, bien Bien
agathon
agathón
Bem
Bom
Good
Bueno
que celui-ci appartienne aussi au monde, tout comme le corps matériel.

C’est cette première voie que je suivrai ce matin. Mais si on réfléchit sur le corps vivant, on voit qu’une autre voie est possible. Elle consisterait à partir de la vie Leben
vie
vida
life
zoe
et à montrer comment, dans la vie, prend naissance un corps, comment dans la vie qui est celle de Dieu Gott
Dieu
Deus
God
Dios
theos
est engendré quelque chose comme un corps vivant, tel que le nôtre, ce corps qui sent, qui agit, qui souffre et avec lequel il semble que notre vie même se confond. C’est cette seconde voie plus difficile, et guère pratiquée à ma connaissance connaissance
gnosis
intuition intellectuelle
gnôsis
connaître
conhecer
gnose
knowledge
know
conocer
conocimiento
conhecimento
, que j’essaierai de suivre ce soir.

Donc, ce matin, nous partons de l’expérience ordinaire du corps, des corps qui peuplent l’univers Univers
Universo
Universe
et du nôtre qui est, lui aussi, un corps dans ce monde. Notre accès à ce corps tient à ceci qu’il se montre à nous, qu’il se donne à nous. Il se montre à nous dans le monde. Pour le dire d’un mot Wort
mot
palavra
palabra
word
Worte
rema
parole
mot
mots
, c’est un corps sensible, quelque chose qui est vu, entendu, que je peux toucher, sentir. Quelque chose qui est donc pourvu de qualités sensibles, sonores, odorantes, quelque chose qui est froid ou qui est chaud, qui est dur ou qui est mou acceptation
aceitação
acceptación
douceur
mansidão
souplesse
mou
flexibilité
, qui est rugueux ou qui est lisse et enfin qui est beau, qui est laid, comme sont les choses du monde en général. Il est étrange pour nous d’être par notre corps semblable à n’importe laquelle de ces choses du monde.

C’est cette expérience du corps, cette idée idea
idée
ideia
idea
ιδεα
idéa
du corps propre à l’expérience commune, qui a servi de fondement Grund
Fundament 
fondement
fundamento
Fundamente
fondations
fondation
ādhāra
root
aux philosophies du corps ou aux théories du corps qui relèvent donc toutes de notre accès au monde tel qu’il s’opère dans la sensibilité et par elle.

Cette description ou cette interprétation du corps va être brisée au début du XVIIe siècle. La désagrégation de la conception begreifen 
concevoir
conceber
Begriff
conceito
concept
conception
concepção
concepción
traditionnelle du corps est à l’origine Anfang
origine
começo
início
comienzo
origem
arche
Anfängnis
começar
iniciar
de la modernité Neuzeit
modernité
temps nouveaux
modernidade
modernidad
modern age
modern time
, c’est-à-dire du monde auquel nous appartenons. Nous sommes les enfants d’un monde qui diffère de ceux qui l’avaient précédé, en ce sens qu’il a été ouvert par une décision intellectuelle. Et cette décision intellectuelle dont nous sommes tous les descendants, que nous le sachions ou non, que nous le voulions ou non, a été prise par Galilée. Cet événement Ereignis
événement
acontecimento
acontecimento apropriador
acontecimiento
enowning
evento
event
décisif s’est produit lorsque, dans les toutes premières années du XVIIe siècle, Galilée a déclaré que ce corps que nous prenions pour le corps réel Bestand
Grundbestand
Realität 
réalité
realité fondamentale
réalité subsistante
real
réel
realidad
realidade
, ce corps qu’on peut voir, qu’on peut toucher, qui a des couleurs, des odeurs, des qualités tactiles, etc., n’est qu’une illusion Maya
maya
Mâyâ
Māyā
illusion
ilusão
ilusión
et que l’univers réel n’est pas constitué de corps de ce genre, de corps sensibles, que notre accès à cet univers réel ne peut pas être, ne peut plus être une connaissance sensible. En vérité aletheia
alêtheia
veritas
vérité
truth
verdad
verdade
Wahrheit
, l’univers réel auquel appartiennent les corps est constitué d’objets matériels étendus qui, par conséquent, présentent certaines figures et certaines formes. C’est ce corps matériel étendu, pourvu de formes et de figures, qu’il s’agit de connaître. Et la connaissance qui convient à la saisie de ces figures, c’est la connaissance géométrique. La connaissance sensible des corps sensibles, connaissance qui varie d’un individu Einzelnhet
singularité
singularidade
singularity
singularidad
individuality
individualidade
individualidad
individuation
individuação
individu
indivíduo
individuum
individual
vereinzelt
isolé
Vereinzeltung
isolement
Vereinzelung
esseulement
singularização
créature
criatura
creature
personne
pessoa
person
à l’autre et sur laquelle on ne peut fonder aucune connaissance universelle c’est-à-dire scientifique, il faut substituer cette connaissance rationnelle qui vaut pour tout esprit esprit
espírito
spirit
mente
mind
manas
mental
et qui est la géométrie Geometrie
geometria
géométrie
geometry
. C’est ce qu’a fait Galilée.

Quant aux qualités sensibles qui font que ces corps se présentent à nous comme colorés, sonores, odorants, chauds, durs, etc., ce sont des apparences qui tiennent à l’organisation biologique des animaux particuliers que nous sommes. On sait par exemple que certains animaux n’entendent pas les mêmes sons que nous. Il y a donc un univers d’apparences sensibles qui tient à l’organisation contingente de nos organismes. Il faut substituer à cette série d’apparences naïves la connaissance géométrique des corps matériels, la seule vraie. Il n’y a pas de science Wissenschaft
science
sicences
ciência
ciências
ciencia
ciencias
episteme
επιστήμη
epistêmê
de la sensibilité. L’univers, dit Galilée, est un grand Livre. Ce livre est écrit dans une certaine langue Sprache
língua
langue
lengua
linguagem
language
langage
lenguaje
dont les caractères sont des cercles, des triangles et autres figures géométriques. Seul celui qui connaît cette langue peut connaître et comprendre verstehen
entendre
comprendre
entender
compreender
comprender
understand
l’univers qui est le nôtre.

La décision galiléenne est ce que j’appelle l’acte acte
puissance
energeia
dynamis
proto-fondateur de la modernité. Il a établi des façons de penser denken
pensar
penser
think
pensamento
pensée
pensamiento
thinking
auxquelles nous croyons tous aujourd’hui sans aucun recul, sans aucun esprit critique. Très rares sont ceux qui mettent en doute de telles propositions. Ces idées avaient commencé de se répandre très vite dans les vingt premières années du xviie siècle. Elles sont reprises notamment par un philosophe immense, Descartes qui, dans l’analyse du morceau de cire de la Deuxième Méditation méditation
meditação
meditation
meditación
meditatio
, avance une définition du corps dont les termes sont empruntés à Galilée, même s’il ne le cite pas. Le corps pour Descartes est res extensa, c’est une chose étendue qui a des propriétés géométriques. Ce que Descartes ajoute à la physique galiléenne résulte du fait qu’il est capable de donner une formulation mathématique Mathematik
mathématique
matemática
mathematics
à ces propriétés géométriques, avec le système des abscisses et des ordonnées. C’est alors que la science moderne est véritablement créée, science qui n’est autre que la connaissance géométrico-mathématique de l’univers objectif réel, réel en tant que corrélat d’une telle connaissance. Ce qu’il y a d’étonnant, c’est qu’au moment où ces idées vont façonner la modernité et fonder la science nouvelle, Descartes, qui joue un rôle considérable dans cette fondation, ouvre d’autres perspectives, plus décisives encore, même si elles demeurent aujourd’hui largement incompréhensibles et inexploitées.

Galilée opère ce qu’on appelle en phénoménologie phénoménologie
fenomenologia
phenomenology
une réduction, c’est-à-dire qu’il réduit le monde à ces corps matériels réels étendus dont la science physico-mathématique fait son fils
filho
hijo
son
nouvel objet. Quant aux qualités sensibles, à la sensibilité, aux apparences subjectives en général, à la subjectivité subjectivité
objectivité
subjetividade
objetividade
subjectividad
objectividad
subjectivity
objectivity
Subjektivität
Objektivität
donc et à ce que j’appellerai la vie, la subjectivité vivante, il les met hors du champ de recherche Untersuchen
rechercher
recherche
investigar
investigação
investigación
investigation
anvīksikī
anviksiki
de la science qu’il vient de fonder et à laquelle la modernité va réduire le savoir Wissen
saber
knowledge
savoir
véritable.

Descartes, au contraire, opère une contre-réduction. Tout en suivant Galilée dans son oeuvre de fondation de la nouvelle science de l’univers matériel, il ne tient pas pour autant les apparences subjectives, les sensations, les impressions, les désirs, les émotions, la sensibilité, l’affectivité, la subjectivité en général pour des illusions. Que peut bien signifier d’ailleurs tenir une douleur douleur
dor
dolor
pain
lype
souffrance
sofrimento
sofrimiento
suffering
, une crainte Furcht
Furchtbar 
peur
redoutable
temor
medo
fear
miedo
frayeur
crainte
, une angoisse Angst 
angoisse
angústia
anxiety
angustia
angstbereit
prêt à l’angoisse
ängsten
s’angoisser
angustiar-se
pour une illusion ? Cette douleur, cette souffrance, ne l’éprouvons-nous pas et, en tant que nous l’éprouvons, n’est-elle pas bien réelle une réalité qu’il n’est pas possible de contester et qui, à ce titre, est plus certaine que celle du monde une réalité incontestable. Telle est l’extraordinaire contre- réduction accomplie par Descartes. Tout ce que Galilée avait écarté de sa connaissance rationnelle du monde extérieur innen
intérieur
interior
inner
außen
aussen
extérieur
exterior
outer
Innenseins
être intérieur
ser interior
interiority
antaratva
objectif, Descartes le recueille pour en faire ce qu’il appelle des cogitationes, des modalités de l’âme âme
psyche
psukhê
alma
soul
atman
ātman
. Ce sont ces modalités de l’âme qui sont plus essentielles, plus certaines que la réalité des corps qui composent l’univers et qu’étudie la science.

C’est ce qu’établit Descartes dans l’ensemble des textes qui définissent le cogito et notamment à l’article 24 des Passions de l’âme. Supposons que je rêve sonho
rêve
dream
Morphée
songe
. La supposition du rêve est celle de la non-existence Existenz
existence
exister
existentia
existência
existencia
bios
du monde l’hypothèse que ce monde que nous tenons habituellement pour certain et qui est le monde de la science est douteux. Si je rêve, en effet, rien de ce que je vois dans ce rêve n’existe. Le monde tout entier n’est peut-être qu’un rêve. Mais si, toujours dans ce rêve, j’éprouve une crainte, une frayeur, cette frayeur, bien qu’il s’agisse d’un rêve, existe. Non seulement elle existe, mais elle existe telle que je l’éprouve, absolument, incontestablement. Ainsi, la vie subjective est-elle une sphère de certitude Gewißheit
Gewissheit
certitude
certeza
certainty
certus
absolue, indépendante de la vérité du monde et de la science, puisqu’elle existe quand bien même il n’y aurait plus de monde.

Le corps, me direz-vous. Eh bien, le corps est en question Frage
fragen
question
questão
questionner
questionar
pergunta
perguntar
pregunta
preguntar
aussi longtemps que nous croyons qu’il appartient au monde et tient sa certitude de celle du monde. Car si le monde est douteux, le corps l’est aussi. Or, il est très remarquable que, chez Descartes, le corps ne tient pas sa certitude du monde mais seulement de la perception que j’en ai. C’est parce que ma perception du corps, de ce corps que Descartes comprend à la suite de Galilée comme res extensa est certaine que le corps lui-même pourra être posé comme certain. Loin que la vérité du corps écarte celle de la subjectivité, c’est au contraire la certitude absolue de la subjectivité, de la perception subjective du corps, en tant que cogitatio certaine, qui sera susceptible d’établir celle de l’univers et de la science de cet univers. Ainsi le renversement de la perspective qui sera celle de la science moderne est-il complet.

On trouve cependant chez Descartes, en ce qui concerne le corps, des intuitions plus radicales encore, même si elles n’ont pas été développées par lui. On sait que la pensée tout à fait insolite qui se fait jour dans ses Méditations n’a guère été comprise par les contemporains. D’où ces Objections adressées par des contradicteurs illustres et dont l’une donne à Descartes l’occasion de formuler sur le corps une thèse proprement inouïe. Gassendi qui lui demande pourquoi au lieu Ort
lieu
lugar
location
locus
place
de dire je pense donc je suis , il ne dit pas tout aussi bien et avec le même droit je me promène donc je suis , Descartes répond de façon tout à fait imprévue que cette dernière proposition est correcte à condition d’entendre par marche la conscience Gewissen
conscience
consciência
conciencia
consciencia
Bewusstsein
Bewußtsein
consciencidade
consciousness
conscient
purusârtha
subjective que j’ai de marcher, laquelle est une cogitatio (nisi quatenus ambulandi conscientia cogitatio est). Ainsi y a-t-il une expérience subjective de la marche, c’est-à-dire du corps originaire dont la marche est une activité Yin
Yang
passivité
activité
passif
actif
. Ainsi se trouve formulée pour la première fois dans l’histoire Geschichte
histoire
história
geschichtlich
historial
Geschichtlichkeit
historicité
historialité
Geschehen
aventure
provenir
geshehen
avoir lieu
se produire
advenir
advir
karman
de la pensée humaine, de façon implicite sans doute et pourtant incontestable, la théorie radicale du corps subjectif. Il existe donc un corps qui n’est pas celui qu’on voit dans le monde, un corps originaire, invisible, qui s’identifie avec ce que je suis, qui marche, qui frappe, qui accomplit toutes les actions qui sont les miennes, qui appartient non au domaine de l’univers mais à celui de la cogitatio. Descartes n’a pas développé ce point. Je ne le développerai pas non plus, parce que quelqu’un va s’en charger à ma place, dont je vais parler.

Je laisse de côté Descartes, non pas de façon gratuite, mais pour cette raison que, de façon paradoxale, le cogito de Descartes n’a pas eu de succession sur le plan philosophique. Pourtant, au début du XXe siècle, une situation cruciale va se produire Herstellen
produire
produzir
production
producir
Herstellung
produção
production
poiesis
poiein
producteur
produtor
productor
, qui n’est pas sans rappeler celle de Descartes à l’égard de Galilée. Remarquable est le fait que c’est de nouveau Galilée et la fondation de la science moderne qui sont en question, mais cette fois le questionneur c’est Husserl l’un L'Un
hen
hén
Uno
the One
des rares grands philosophes à avoir posséder
avoir
possuir
ter
possess
posuir
repris la problématique radicale des Méditations. Ce que Husserl reproche à l’univers galiléen de la science moderne, c’est de se poser comme un absolu Absolu
Absoluto
Absolute
Absoluteness
un univers qui serait vrai en soi Selbst
soi-même
Soi
si mesmo
Self
si mismo
A non-personal, all-inclusive awareness.
, en quelque sorte, et ne tiendrait sa vérité que de lui-même. Or, il suffit de réfléchir sur l’analyse de cet univers que donne Galilée pour reconnaître que cette prétention est vaine. Cet univers, nous dit-il, est un livre écrit dans une langue dont les caractères sont des figures géométriques. Or, aucunes de ces figures n’existent dans le monde réel. Dans le monde réel, il n’y a ni cercles, ni triangles, ni carrés, mais seulement des ronds et autres apparitions sensibles du même genre. Quelque chose comme un cercle cercle
círculo
circle
circonférence
circunferência
est une entité idéale créée par un acte de l’esprit. L’ensemble des figures géométriques et, de la même façon, leur formulation mathématique impliquent des prestations de la conscience transcendantale sans lesquelles elles ne seraient pas. Ces idéalités géométriques peuvent bien être construites à partir du monde matériel, et cela dans des actes d’idéation qui relèvent d’une analyse spécifique, en elles-mêmes elles n’appartiennent pas à ce monde et ne peuvent le définir. Le monde matériel réel à partir duquel sont constituées les idéalités géométriques est le monde sensible. Loin de pouvoir possibilité
potentialité
Toute-Possibilité
pouvoir
poder
power
faire l’économie de ce monde et de le mettre entre parenthèses, l’édification de la science galiléenne le présuppose et y renvoie.

Non seulement les idéalités de la science galiléenne renvoient au monde sensible à partir duquel elles sont construites, mais elles n’ont de sens que par rapport Beziehung
Bezug
Verhältnis
Weiter-reden 
relation
relação
relación
rapport
à lui. C’est leur référence au monde sensible, comme principes explicatifs de ce monde, qui justifie l’ensemble des théories scientifiques galiléennes, par exemple la théorie de la lumière Licht
lumière
luz
light
phos
. Ces théories sont toujours en dernier ressort des théories de ce monde et de leurs phénomènes sensibles, elles trouvent en ceux-ci leur ultime raison d’être.

Il faut donc en revenir au monde sensible et, par conséquent, s’interroger sur le corps sensible que nous avions pris comme point de départ de notre analyse du corps et dont on ne peut en effet se débarrasser si aisément. Ce monde sensible, qui sert de sol au monde scientifique, c’est celui dans lequel vivent les hommes Mensch
homme
être humain
ser humano
human being
homem
hombre
the man
anthropos
hommes
humanité
humanity
état humain
estado humano
human state
— ce monde que Husserl appelle justement le monde-de-la-vie (Lebenswelt). C’est le monde où l’eau eau
água
water
hydro
est douce, où il est agréable d’aller se baigner, ou de regarder le bleu du ciel ciel
cieux
céu
céus
heaven
heavens
cielo
cielos
ouranos
Khien
Thien
, d’écouter Hören 
l’entendre
escutar
escuta
oír
hearing
Hinhören
écoute
écouter
le vent. Si nous imaginons un monde d’où les qualités sensibles auraient disparu, un monde de particules, alors il faut dire qu’un tel monde est invivable. Dans un tel monde, le baiser qu’échangent les amants d’où est évacué tout ce qui est de l’ordre du désir désir
epithymia
epithymía
épithymétikon
épithymia
concupiscence
convoitise
, de l’émotion, de la sensation se réduit à un bombardement de particules. Tout cela n’est pas seulement abstrait mais proprement privé de sens.

Dans le monde sensible il y a donc le corps sensible. Celui-ci présente une profonde ambiguïté. D’une part le corps sensible désigne le corps senti, un corps qui est vu, qui rend un son si on le frappe, qui a une douce odeur de miel, comme dit Descartes dans la Deuxième Méditation à propos de son morceau de cire. Mais, et c’est là le paralogisme de toutes les théories qui s’en tiennent à ce corps-objet sensible du monde, ce corps senti en présuppose un autre qui est le corps qui le sent, qui le touche, qui l’entend et qui le voit. On est donc renvoyé d’un corps objet, si je puis dire, à un corps sujet, à un corps qui est pourvu de ces pouvoirs fondamentaux de voir, de toucher et d’entendre, de se mouvoir, etc. Par conséquent, on est renvoyé de la question du corps senti à la question d’un corps sentant d’un corps donné à un corps donnant non plus le corps donné dans le monde mais le corps qui donne ce monde et ces corps dans le monde et son propre corps comme objet sensible. Ce corps donnant, c’est le corps originel et fondamental et c’est de lui qu’il faut faire d’abord la théorie.

Effectivement, la philosophie Philosophie
philosophy
filosofia
filosofía
φιλοσοφία
philosophia
moderne a découvert cette idée d’un corps subjectif qui n’est pas objet d’expérience mais pouvoir, principe Principe
arche
arkhê
princípio
Princípio
Principio
Principle
d’expérience. Avant donc d’être un corps- objet qu’on peut voir, toucher, sentir, nous sommes cette capacité originaire de voir, de toucher, de prendre, etc. Il s’agit de faire une analyse de ce corps fondamental puisque c’est lui qui connaît l’autre. S’il n’y avait pas ce corps connaissant, il n’y aurait pas de corps connu, ni le mien ego
egoísmo
egoism
egoisme
le moi
le mien
« Je »
, ni ceux de l’univers.

La phénoménologie moderne a contribué à la découverte de ce corps subjectif qui est à l’origine de l’expérience, mais elle a limité son investigation à la relation de ce corps sentant à ce qu’il sent. Certes, ce n’est pas rien de dire que, à l’origine de notre expérience, il n’y a pas le sujet transcendantal de Kant mais un sujet qui est un corps, un sujet incarné, comme le fait Merleau-Ponty. En effet, le monde auquel nous avons accès, dans lequel nous vivons, est bien différent selon que c’est un monde connu par l’entendement, comme le croyait Galilée, ou ce monde de la vie qui est connu avec notre toucher, avec notre vue Sicht
vue
visão
seeing
visión
opsis
, avec notre odorat, etc. La relation du corps sentant au corps senti est certainement un problème essentiel. Seulement, ce qu’il faut bien voir, c’est que la phénoménologie moderne l’a résolu avec ses moyens richesse
abondance
riqueza
abundância
wealth
prospérité
Artha
moyens
means
meios
propres, à l’intérieur de présuppositions qui n’ont jamais été remises en question. Pour le dire d’un mot, cette relation du sentir au senti est comprise comme une relation intentionnelle. Le corps, qui est le vrai sujet de la connaissance, connaît les corps en se rapportant intentionnellement à eux. La conscience est le lieu de ce dépassement fondamental par lequel elle se jette toujours hors d’elle vers un monde, vers des corps et vers le sien. Si on garde le mot de subjectivité, il faut dire que la phénoménologie moderne interprète notre corps subjectif comme un corps intentionnel, et cela parce qu’elle a déjà interprété la subjectivité comme une subjectivité intentionnelle. Pour tous les phénoménologues ayant pignon sur rue et connus, c’est ça la conscience, ce mouvement Bewegung
mouvement
movimento
movimiento
motion
kinesis
par lequel je suis jeté dans le dehors d’un monde. C’est par cette espèce de transcendance, comme dit Heidegger, par ce dépassement que l’expérience est possible. La conscience a une expérience parce qu’elle peut se dépasser vers tout ce qui se montrera à elle dans ce dépassement et par lui.

Dès lors, du point de vue du corps et parce que la question du corps est liée à des questions philosophiques fondamentales, le corps subjectif qui doit sentir le corps senti, qui doit entendre le bruit, qui doit voir la couleur couleur
cor
color
, ce corps est essentiellement un corps intentionnel. Il est ici évident que le corps originaire est analysé uniquement dans sa capacité d’ouvrir une expérience comme expérience de quelque chose d’extérieur à lui. Je sens ce qui est senti, je vois ce qui est vu, j’entends ce qui est entendu, de telle façon que ce qui est vu, ce qui est entendu, ce qui est touché, est toujours situé dans une sorte d’espace Raum
Räumlichkeit
räumlich
espace
espacialité
espaço
espacialidade
espacial
espacio
espacialidad
space
spaciality
spatial
hors de moi, dans une sorte de monde au sens originaire où monde désigne cet horizon transcendant de visibilité où tout se montre comme autre que moi, comme extérieur à moi.

Dans ces descriptions souvent remarquables, quelque chose est passé sous silence silence
silêncio
silencio
discrétion
sobriété
discrição
sobriedade
discretion
sobriety
sobriedad
. En général, ce qui est passé sous silence dans une théorie, c’est le plus essentiel. Ce qui est passé sous silence, dans le cas qui nous occupe, c’est la relation du corps sentant, du corps qui est au principe de l’expérience, non point à ce qu’il sent ou connaît, mais c’est la relation de ce corps sentant et connaissant à lui-même. Comment ce corps qui est sujet, comment ce corps qui va appréhender un monde sensible et son propre corps comme objet sensible, comment se rapporte-t-il à lui-même en tant que sentant, en tant que connaissant ?

C’est une question fondamentale. Elle a été posée avant la phénoménologie par un philosophe de génie qui s’appelle Maine de Biran. Dans quelles conditions Maine de Biran a- t-il fait cette découverte extraordinaire ? Il convient de se reporter au contexte des théories du corps à son époque. La plus importante est celle de Condillac. Sur le corps, Condillac avait une conception très originale parce que, au lieu de se poser le problème du corps comme Galilée, comment connaissons-nous les corps de l’univers, il s’interroge non pas sur la connaissance des autres corps, mais sur celle de son corps propre. Moi aussi, j’ai un corps. Est-ce que je connais mon corps comme je connais cette table, ce verre ? Bien des observations devraient être faites à ce sujet. S’il s’agit d’un corps quelconque, je peux m’éloigner de lui, je peux le regarder sous toutes ses faces. Mon corps ne se présente pas tout à fait de cette façon. Je ne peux pas le quitter, je ne le vois pas de dos. En bref, je suis dans mon corps alors que, en ce qui concerne les autres corps, je suis hors d’eux. Être hors de son propre corps, il y a des gens qui font cette expérience-là, qui perçoivent leur corps à trois trinité
trois
triade
ternaire
trindade
três
tríade
ternário
trinity
three
triad
Trimûrti
Trimurti
mètres derrière eux, mais en général, ils sont soignés dans un hôpital spécialisé. Ce sont des cas qu’on appelle pathologiques. Même dans ces cas d’ailleurs, c’est dans la représentation du malade, non en réalité que celui-ci se trouve hors de son corps propre. D’une manière générale, nous n’avons pas la possibilité de donner congé à notre corps et de nous installer hors de lui. Pourquoi ? En vertu arete
excellence
vertu
vertue
virtude
virtue
virtud
de quel lien étrange ? C’est à cette question notamment que répond la théorie de Maine de Biran. Reportons-nous à son contexte historique.

Condillac se propose de comprendre comment il connaît son propre corps avant de savoir comment il connaît les autres. Condillac se représente l’homme comme un milieu de sensations pures, d’impressions. Je suis, dit-il en une proposition fameuse, odeur de rose. L’homme est une sorte de lieu où des sensations sont senties. Mais ces impressions pures comprises dans leur pureté pureté
pureza
purity
clairté
clareza
clearness
n’ont pas la capacité de désigner un réel derrière elles, de s’insérer dans ce réel. Et pourtant, dans notre expérience, elles sont référées à des parties précises du corps, et c’est ce que Condillac entreprend d’expliquer. Selon lui, nous avons un organe qui nous permet d’atteindre le réel à travers et au-delà de ces sensations pures et ainsi de situer ces sensations dans ce réel. Cet organe, c’est la main qui nous donne la sensation de solidité. En se déplaçant sur les différentes parties du corps, la main permet de déterminer et de localiser ces différentes parties.

En présence Anwesenheit
présence
parousia
presença
presence
parusía
de cette théorie, Maine de Biran, dans un texte de 1804 intitulé Mémoire mnemosyne
memória
mémoire
memory
sur la décomposition de la pensée, pose deux questions fondamentales. Comment cet instrument qu’est la main qui, en se déplaçant sur notre propre corps, permet d’en connaître les différentes parties, comment cet instrument est-il connu lui-même d’abord ? Car c’est cette connaissance primitive de la main elle-même (et non de ce qu’elle touche) qui me permet de la mouvoir. D’où la seconde question, non moins essentielle.

Les deux questions fondamentales posées par Maine de Biran vont le contraindre à édifier ce qu’on appellera plus tard une phénoménologie. Avec Maine de Biran, il s’agit toutefois d’une phénoménologie radicale, infiniment plus profonde que ce qui sera la phénoménologie historique et dont il faut bien voir ce qui la différencie de cette dernière. Or, c’est précisément à propos du corps, du corps propre, que Maine de Biran a fait cette découverte décisive. Dès maintenant, nous pouvons apercevoir son originalité, à première vue déconcertante. Elle tient à ceci que, pour lui, la façon dont la main se connaît elle- même en tant que main se mouvant, se déployant le long dragon
dragão
dragón
long
nāga
du corps, n’a rien à voir avec la façon dont elle connaît ce corps le long duquel elle se déplace. La main connaît c’est-à-dire touche, saisit, appréhende les parties du corps en tant que corps touché, senti, appréhendé, en tant que corps transcendant, objectif, appartenant au monde. C’est ce corps que l’oeil voit, que l’oreille entend, dont l’odorat perçoit l’odeur : corps extérieur appartenant au monde. Le rapport de la main (ou de l’oeil, de l’oreille) à ce corps qu’elle connaît est un rapport intentionnel et c’est la raison dianoia
la raison
raison discursive
reason
razão
razón
pour laquelle ce qu’atteint cette intentionnalité est transcendant, extérieur par rapport à elle.

Au contraire, la relation de connaissance dans laquelle la main se connaît originellement elle-même de façon à pouvoir agir action
praxis
agir
atuar
ação
act
acción
prattein
, se mouvoir, se déplacer et toucher, cette relation est une relation non-intentionnelle, c’est une épreuve immédiate de soi dans laquelle la main coïncide avec soi de façon à pouvoir déployer sa force, à pouvoir agir. C’est l’élaboration de cette épreuve immédiate dans laquelle la main est donnée à elle-même et se connaît elle- même en tant que main se mouvant et touchant qui a conduit Maine de Biran à construire cette phénoménologie absolument différente de ce que nous désignons aujourd’hui sous ce nom et que j’appelle la phénoménologie historique. Faisons un bref retour à celle-ci.

La phénoménologie historique, fondée par Husserl, ne se définit pas par sa méthode mais par son objet. L’objet de la phénoménologie diffère de celui des sciences en ceci qu’il n’est pas constitué par les choses, mais par la façon dont elles se montrent à nous, dont elles se donnent à nous. L’objet de la phénoménologie, c’est le comment de la manifestation Offenbarkeit
manifestação
manifestation
manifestación
Bekundungsschichten
, de la monstration, de la donation es gibt
« il y a »
dar-se
haver-se
Gegebenen
la donnée
o dado
dação
given
Gegebenheit
donation
datidade
givenness
gift
des choses. Or, à ce problème, la phénoménologie classique apporte une seule et même réponse, en dépit de la diversité des systèmes conceptuels dans lesquels cette réponse s’exprime. Cette réponse, c’est que les choses se donnent à nous dans un monde, dans cet horizon de visibilité où se montrent à nous toutes les choses en devenant phénomènes pour nous. Cet horizon est un horizon extatique, pour le dire avec Heidegger, c’est un primitif, un milieu d’extériorité pure, — un milieu de transcendance où, pour le dire cette fois avec Husserl, l’intentionnalité se dépasse vers tout ce qu’elle atteint et nous donne à voir de cette façon, en tant que corrélat intentionnel, en tant qu’objet transcendant.

La profondeur sans limite Endlichkeit
finitude
finitude
finitud
finite
limit
limite
limitação
limitación
limitation
de la théorie biranienne du corps consiste dans l’affirmation que la main qui parcourt les différentes parties du corps-objet n’est pas donnée à elle-même de cette façon, dans ce creux d’extériorité qu’est le monde. Elle ne l’est pas et ne peut l’être Sein
Seyn
l’être
estre
o ser
seer
the being
be-ing
el ser
esse
sattva
sattā
car si elle était donnée à elle-même de cette façon, comme un ob-jet, comment pourrait-elle se rejoindre elle-même, rejoindre cet objet de façon à le mettre en mouvement ? Ne faudrait-il pas précisément qu’elle se meuve d’abord vers lui et soit capable de le faire ?

Cette main-objet que je suis incapable de rejoindre, il convient donc d’opposer un pouvoir primitif de préhension, qui est la main originelle, qui est un vécu pur, une cogitatio. Comment ai-je accès à ce pouvoir de préhension, comment puis-je m’identifier avec lui de manière à pouvoir, un avec lui, le mettre en oeuvre, agir, prendre et saisir ? Ce n’est précisément pas dans un acte intentionnel qui n’aurait d’autre effet que de me séparer de lui à jamais. Ainsi y a-t-il un mode originaire du rapport à soi originaire du corps originaire, une auto-révélation révélation
revelatio
apocalypse
apocalypsis
ἀποκάλυψις
Shruti
de ce corps subjectif auto-révélation de la subjectivité absolue qui me permet seule de coïncider avec elle et avec chacun de ses pouvoirs. Cette auto-révélation du corps originaire, qui le met en possession de lui-même et de chacun de ses pouvoirs, et qui lui permet seul d’agir et de faire tout ce qu’il fait, c’est ce que j’appelle la corporéité originaire.

L’essence essence
ousía
ousia
essência
essentia
esencia
essence
de cette corporéité originaire, c’est la vie. Ce soir, nous essaierons de nous engager sur cette voie plus difficile qui cherche à comprendre ce qu’est la vie, ce qu’est cette corporéité originaire, ce qu’est le corps vivant.


Voir en ligne : Michel Henry