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Origène et la philosophie

Crouzel : QU’Y A-T-IL DE COMMUN ENTRE ABIMÉLECH ET ISAAC ? (III)

Les différentes écoles.

lundi 17 juin 2013

Extrait do Chapitre I d’ « Origène et la philosophie », par Henri Crouzel. Aubier, 1962

La diversité des écoles ou sectes (aireseis) n’inspire pas à Origène le scepticisme : elle lui semble inévitable. « Dans toute matière d’étude qui a un fondement sérieux et est utile à l’existence, on trouve des sectes. » Telle est la médecine, telle est aussi la philosophie :

’’Puisque le but de la philosophie est d’enseigner la vérité et la connaissance des êtres, puisqu’elle expose comment vivre et qu’elle essaie de nous apprendre ce qui est utile à notre race, puisque les questions qu’elle pose permettent une grande diversité d’opinions, elle donne naissance à un nombre considérable de sectes, dont les unes sont célèbres et les autres moins.’’

Le Judaïsme lui aussi connaît diverses écoles rabbiniques.

’’Mais personne ne refuse la médecine à cause des sectes qui sont en elles : de même il n’est pas concevable que, recherchant ce qui convient, on haïsse la philosophie, en donnant pour prétexte la multiplicité des sectes.’’

On peut en effet appliquer à la philosophie aussi bien qu’au Christianisme la remarque de saint Paul, I Cor. XI, 19 : « Il faut qu’il y ait des sectes parmi vous afin qu’elles manifestent ceux dont la vertu est éprouvée » :

’’Si on peut considérer comme compétent le médecin qui s’est exercé dans différentes sectes, les a examinées avec sagesse et a choisi la meilleure, celui qui est compétent en philosophie a pareillement connu beaucoup de doctrines, s’est exercé en chacune d’elles et a donné son assentiment à celle qui l’emporte.’’

C’est pourquoi dans son école de Césarée, suivant le témoignage de saint Grégoire le Thaumaturge, Origène faisait lire des philosophes de toute école, pour développer le sens critique de ses élèves et les empêcher de s’attacher idolâtriquement à un système en le prenant pour la vérité absolue. Le chrétien n’adhère ainsi qu’à la Parole de Dieu : chez les philosophes il prend son bien où il le trouve. Ces divergences ne portent pas d’ailleurs sur des points mineurs.

Il y a une hiérarchie à mettre parmi ces sectes. Origène interdisait à ses élèves la lecture des athées. On aurait tort, pense-t-il, d’accuser la philosophie à cause des sophistes, Epicuriens et Péripatéticiens, de tous ceux qui pensent mal. Certaines écoles sont supérieures aux autres et participent un peu au Logos ; d’autres, Epicuriens ou Péripatéticiens, prononcent des paroles perverses et athées, suppriment la Providence et donnent à l’homme un autre but que la recherche du bien.

La sagesse de Dieu, distinguée suivant I Cor. II, 6-7, de celle du monde et de celle des princes de ce monde, englobe, selon un passage du Contre Celse, contrairement à l’interprétation habituelle d’Origène, certaines écoles philosophiques : la démarcation se situe alors entre les doctrines matérialistes et les spiritualistes, même si ces dernières n’ont pas, comme Abimélech, « atteint pleinement et parfaitement la règle de la religion ». Les sages de ce monde ne s’occupent pas « des réalités intelligibles, invisibles et éternelles », mais seulement des sensibles, qui seules ont pour eux de l’importance : leurs doctrines « sont favorables à la matière et aux corps, ils disent que les substances primordiales sont les corps et que rien n’existe de ce qu’on nomme invisible ou incorporel ». Les matérialismes épicurien et stoïcien sont visés par cette condamnation.

’’Mais les doctrines qui font monter l’âme des réalités d’ici-bas jusqu’à la béatitude qui l’attend près de Dieu, dans ce qu’on nomme son royaume, celles qui enseignent à mépriser comme transitoire le sensible et le visible, pour qu’on se hâte vers l’invisible et qu’on contemple ce qui ne se voit pas, (la Parole divine) les appelle « Sagesse de Dieu ».

Tel est surtout le platonisme.

’’Un autre passage du même livre donne l’ordre des préférences philosophiques d’Origène en matière d’écoles en commençant par le pire : c’est le défilé des mauvais médecins à qui Celse fait confiance pour guérir les blessures des âmes. En tête marchent Epicure et les siens, négateurs de la Providence, partisans du plaisir. Viennent ensuite les Péripatéticiens, eux aussi négateurs de la Providence, supprimant toute relation entre l’homme et Dieu. En troisième lieu les Stoïciens et leur dieu matériel, corruptible et changeant. Enfin ceux qui professent « la stupidité de la métensomatose ». Les Pythagoriciens sont ici directement visés, qui veulent que les âmes passent dans des corps d’animaux et même dans des êtres « sans imagination » (aphantaston), allusion vraisemblable aux fèves. Mais les Platoniciens sont aussi atteints, car Origène leur adresse souvent le même reproche. Tel est l’ordre que nous allons suivre.’’


Voir en ligne : Origène