Philosophia Perennis

Accueil > Symbolisme > Wahl : NOVALIS ET LE PRINCIPE DE CONTRADICTION

Le Romantisme allemand

Wahl : NOVALIS ET LE PRINCIPE DE CONTRADICTION

Org. Albert Béguin

lundi 17 juin 2013

Extrait de "Le Romantisme allemand". Org. Albert Béguin

Novalis, quand il philosophe, ne veut pas à proprement parler apporter de solution. « La transformation d’une ou plusieurs propositions en problème est une ascension. Un problème est beaucoup plus qu’une proposition » (H. 1090) [1]. Il voudra éveiller le sens de la pensée, fluidifier nos pensées.

Ici, je voudrais surtout montrer, en quelques mots, le rôle que joue la contradiction dans la vie de l’esprit, d’après Novalis.

Sans doute il y a pour lui des contradictions purement intellectuelles dont la valeur consiste uniquement dans le fait qu’elles ruinent le système ou l’ouvre qui aboutissent à elles. Ainsi Wilhelm Meister aboutit à des contradictions parce qu’il est écrit pour et par l’entendement (B. 360). Mais il y a des contradictions fécondes, essentielles à la vie de l’esprit.

« Détruire le principe de contradiction, écrit-il, est peut-être la plus haute tâche de la plus haute logique » (H. 578) ; et, en effet, qu’est-ce que notre esprit sinon un instrument de liaison entre termes complètement hétérogènes ? (H. 307) [2] Tout concept synthétique contient deux concepts dont chacun est opposé à l’autre (H. 8). D’ailleurs nous ne pouvons pas penser l’unité absolue, ce serait un néant de pensée ; le concept d’identité doit contenir en soi le concept d’activité, de changement. L’essence de ce que nous pouvons concevoir de plus haut, c’est une dualité unifiée (H. 100). Plus les éléments seront hétérogènes, plus la substance sera vaste et énergique (H. 445).

Il n’y aura donc de vie ou, pour prendre le mot même de Novalis, d’animation de la pensée que lorsque les extrêmes communiqueront l’un avec l’autre (B. 385, cf. H. 445). Lier sans cesse les extrêmes opposés, ce sera le propre du génie (Bl, 26, 54). Ce sera l’ouvre de cette faculté que les romantiques appelaient le Witz « principe d’affinité, menstruum universale » (Bl. 57).

L’homme tel que le rêve Novalis se contredira sans cesse (Bl. 26). Il unit l’extrême excitabilité et l’extrême énergie (H. 2i3), le surplus et le manque (Bl. 27), la noblesse et la possibilité d’être commun quand il le veut (Sc. 296), la gaieté et le sérieux - de là des expressions comme : « un sérieux qui joue », « il riait d’une façon infiniment sérieuse » ?- (156, 222 - H. 7,54, 874), la mélancolie et la jouissance, l’enfance et la sagesse. L’homme accompli est une belle satire - au sens où les Latins entendaient le mot (H. 487). Il est une sorte de chaos, mais un chaos ordonné. Il est illimité et se donne des limites et reste illimité.

Le conscient et l’inconscient vont venir se fondre l’un dans l’autre. La véritable pensée est à la fois pensée et non-pensée (H. 1100). Novalis entend par là d’abord, en fichtéen, que la pensée est action ; mais il veut dire aussi qu’il y a des motifs de pensée qu’il ne faut jamais s’avouer clairement à soi-même (Sc. 40). Ainsi de ce que nous appellerions aujourd’hui le narcissisme ou l’introversion, étudiés par lui dans plusieurs de ses fragments. Il faut être sans cesse à la limite du conscient et de l’inconscient. « Rêver et ne pas rêver en même temps, synthétisés, c’est là l’opération du génie » (H. 479 - Sc. 812), Un jour, l’homme veillera et dormira en même temps [3].

A cette idée de dualité se rattache l’idée de Novalis suivant laquelle le génie est une pluralité, une société interne d’individus différents, hétérogènes, qui dialoguent à l’intérieur d’un même être (B. 37, 428, 445 - Sc. 71, 78 - H. 529, 662) ; toute véritable pensée est dialogue et toute véritable sensation est sympathie (Sc. 226). Être un génie, c’est être en société avec soi. Alors naît un commerce d’une spiritualité et d’une sensualité extrêmes (Sc. 64). Le génie est personne à la deuxième puissance.


Voir en ligne : Romantismo


[1J’ai désigné par Bl. les fragments qui font partie du Blütenstaub, par B les fragments rassemblés par Bülow, par H ceux qui ont été publiés pour la première fois par Heilborn, par Sc ceux qu’avaient déjà donnés Schlegel et Tieck dans leur édition de Novalis. J’ai utilisé l’édition paruo chez Diederichs, Iéna, 1907.

[2On trouverait dan’s les écrits du jeune Holderlin et, cella va de soi, dans ceux de Hegel, des idées tout à fait semblables ; elles se rattachent aux conceptions de Fichte et même de Kant.

[3Donnons encore un exempte : nul plus que Novalis n’a vu que la maladie affine, spiritualise, que la douleur approfondit. Nul aussi n’a plus insisté sur le fait que « notre existence originelle est jouissance et plaisir ». Si tout déplaisir est long et tout plaisir court, dit-il, c’est que le temps naît avec le déplaisir, tandis que le plaisir est dans sp nature quelque chose qui n’a pas de rapport avee le temps (131).