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Dante, visionnaire de l’éternité

Guardini : L’ANGE DANS LA DIVINE COMÉDIE (III)

Romano Guardini

mardi 15 juillet 2014

Extraits de « Dante, visionnaire de l’éternité », de Romano Guardini. Trad. Jeanne Ancelet-Hustache

Dans l’Enfer, un ange apparaît cette seule fois ; d’autant plus souvent dans le Purgatoire, et les figures angéliques ont là une proximité qui va loin et profond. Indiciblement beaux, ils sont complètement tournés vers les hommes et remplissent envers eux un office sacré. Ils aiment l’homme de cet amour particulier que l’on donne aux grands éprouvés. Or ceux qui souffrent sont les fils de Dieu, aussi l’amour et le secours des anges sont-ils respectueux. Et sans aucune sentimentalité, sans aucune indulgence, car il y va de la vérité de l’expiation.

La conjoncture du Purgatoire doit être bien saisie si l’on veut comprendre la vie qui anime précisément cette partie du poème. Les âmes de l’enfer se sont décidées contre Dieu, ou tout au moins ne se sont pas décidées pour lui ; aussi sont-elles mauvaises et malheureuses, complètement et pour toujours. Celles du paradis se sont décidées pour Dieu, elles sont accomplies dans le bien, leur existence est bienheureuse dans la communion éternelle avec Dieu. Mais qu’en est-il de celles qui se trouvent sur les pentes et les terrasses de la montagne purificatrice ? Elles sont bonnes quant à leurs dispositions, car elles ont choisi Dieu, mais ces dispositions ne sont d’abord qu’en partie devenues réalité. Il ne suffit pas qu’un homme veuille dire la vérité pour qu’il soit véridique. Il le serait si non seulement ses intentions et ses paroles, mais aussi ses idées, ses sentiments et ses impulsions se trouvaient dans la vérité ; si sa nature était déterminée par elle jusqu’aux racines de son inconscient ; si son existence se situait dans et par la vérité. La bonne disposition doit devenir réalité, acte, œuvre, forme de vie. La disposition d’esprit doit éclairer et imprégner tout le comportement. Or tel n’est pas le cas pour ces âmes. En outre, quand l’homme a commis le mal ou négligé ce qu’il aurait dû faire et se tourne vers Dieu dans le repentir, le noyau de liberté se détermine de nouveau pour le bien, mais ce qui a été fait n’est pas pour autant effacé. L’acte accompli se trouve dans l’être, l’omission provoque une déficience dans la forme de vie. A partir de là, on comprend ce que signifient le lieu et l’état de la purification. Ne peut accéder à Dieu que celui qui est pur et bon. Sans doute, il fait don de cette pureté et de cette bonté, car elles sont grâce, mais la grâce ne doit pas être comme le revêtement d’un noyau qui demeure ontiquement loin de la sainteté. Elle ne doit pas déclarer juste ce qui est vicié dans l’être ou qui y fait défaut. Dans l’être et la vérité l’homme doit devenir juste. Ainsi, la sainteté qui, grâce venue de Dieu, a été accueillie par la disposition d’esprit dans la disponibilité de la foi, doit pénétrer dans l’être. Elle doit se réaliser. Il faut de quelque manière que le mal accompli soit transformé, réparée la négligence, repris et redressé ce qui a été mal fait. Rien n’est donné gratuitement à l’homme de cette réalisation du bien, de cette transformation du mal, et ce qu’il n’a pas accompli dans l’acte et le devenir libres, « alors que le temps existait encore », il doit le compenser dans l’éternité par l’expiation. Alors lui « qui ne peut plus agir » voit dans l’absolue clarté du jugement divin ce qui est et ce qui devait être. Il prend parti contre lui-même. La souffrance issue de la contradiction prend la place de l’acte. En des souffrances mystérieuses qui vont jusqu’au fond de l’être, il supporte son état, et c’est là que s’accomplissent la réalisation et la transformation.

Ainsi, il règne dans le purgatoire une inexorabilité absolue. La réalité ne peut venir que de la vérité. Toute indulgence, toute absence de rigueur, conduirait à un nouveau faux-semblant, à une nouvelle contradiction. Mais sur cette sévérité se lève une espérance infinie, car chaque instant rapproche de l’état de vérité en Dieu, de l’accomplissement de la vie éternelle. C’est pourquoi un sourire indicible luit sur le visage douloureux du purgatoire. Une constante réalisation de sainteté s’y opère, un mouvement continu de la disposition d’esprit à l’être ; il s’exprime dans la montée qui conduit visiblement du pied de la montagne à son sommet.

Les anges collaborent à cette opération et on ne peut rien imaginer de plus beau que ce service accompli par ces êtres saints, tout à la fois dans le respect, la pitié et la rigueur incorruptible de la vérité à l’égard de leurs frères humains qui expient.

Un ange apparaît dès le début de l’ascension du purgatoire.

Pour sentir le charme répandu sur toute la seconde partie de la Divine Comédie, il faut se représenter le paysage : la montagne sur une île de la mer australe, baignée d’un air limpide et sans nuages et de cette lumière solaire qui transforme les côtes siciliennes. C’est la hauteur au-dessus de la mer, d’une si grande signification pour Nietzsche, mais totalement enveloppée ici de l’atmosphère sacrée du christianisme. Cette vaste étendue brille d’autant plus merveilleuse qu’elle a été précédée de la descente à travers l’horreur cruelle de l’enfer, dans des abîmes et des emprisonnements toujours plus désespérés, jusqu’au fond du raidissement dans le froid, que le revirement mystérieux au centre du monde a été ensuite accompli le long de Satan, retournant réellement l’existence, et qu’enfin le voyageur a péniblement remonté le puits étroit creusé par les eaux de la suprême perversité en rongeant la terre. Au-dessus de ces vicissitudes, le large s’ouvre maintenant.

C’est le petit matin, l’heure de toute promesse. Sur l’eau s’étend la lueur pâle qui précède l’aurore. Le poète dit ensuite :

« Nous étions encore près de la mer, comme ceux qui pensent à leur route et qui cheminent de cœur tandis que demeure leur corps.

Et voici que, comme à l’approche du matin, Mars rougeoie dans la vapeur épaisse, bas au couchant sur la surface marine,

m’apparut — puisse-je la voir encore ! — une lumière venant si prompte sur la mer qu’aucun vol n’égale son mouvement.

Comme j’avais un peu détourné mes yeux d’elle pour interroger mon guide, je la revis plus brillante et plus grande.

Puis m’apparut de chaque côté d’elle je ne sais quelle blancheur et au-dessous, peu à peu, une autre émergea.

Mon maître encore ne dit mot jusqu’à ce que les premières blancheurs aient apparu comme des ailes ; alors, reconnaissant bien le nocher,

il cria : « Fléchis, fléchis les genoux ! Voici l’ange de Dieu ; joins les mains ; désormais tu verras de tels serviteurs.

Vois qu’il dédaigne les instruments humains et qu’il ne veut ni rame ni autre voile que ses ailes entre des rivages si lointains.

Vois comme il les a dressées vers le ciel, frappant l’air de ses pennes éternelles qui ne changent pas comme le pelage mortel. »

Puis, comme de plus en plus s’approchait de nous l’oiseau divin, il apparaissait plus clair ; et de près les yeux ne le purent soutenir ;

je les baissai, et lui vint au rivage en une barquette si agile et légère qu’elle ne s’enfonçait pas dans l’eau.

A la poupe se dressait le céleste nocher, tel que le mot « bienheureux » semblait inscrit sur lui, et plus de cent esprits étaient assis dedans.

In exitu Israël de Aegypto, chantaient-ils d’une seule voix, ainsi que toute la suite du psaume.

Puis il fit sur eux le signe de la sainte croix, tous ils s’élancèrent sur la plage, et lui s’en alla, rapide comme il était venu. »

Purg., II, 10-51.

Le lecteur voit de ses yeux « l’oiseau divin » arriver de loin en traversant la mer qui s’étend délicatement dans la prime lumière du matin. Son visage devient de plus en plus lumineux ; « la blancheur », à droite et à gauche, les ailes, et de même le clair au-dessous, le vêtement, toujours plus distincts. Il se trouve haut à la poupe de la barque légère qu’aucun fardeau n’alourdit et qui, poussée par le battement puissant des ailes angéliques, glisse avec la rapidité des esprits sur les vagues miroitantes. Bientôt les yeux de Dante ne peuvent plus supporter la lumière sur le visage de l’ange et celui-ci tout entier se révèle, si beau que la béatitude semble inscrite dans son être. Sur la rive, il bénit les âmes qu’il a amenées et disparaît à la surface de la mer.

C’est l’ange rayonnant de pureté supraterrestre et de force divine qui amène la barque des âmes au lieu de la purification, depuis l’embouchure du Tibre où se rassemblent ceux qui, dans le monde entier, sont morts dans le bien.


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