Philosophia Perennis

Accueil > Tradition chrétienne > Origène (185-254) > Crouzel : Les Stoïciens, vertueux, mais matérialistes.

Origène et la philosophie

Crouzel : Les Stoïciens, vertueux, mais matérialistes.

QU’Y A-T-IL DE COMMUN ENTRE ABIMÉLECH ET ISAAC ?

samedi 26 juillet 2014

Extrait do Chapitre I, d’ « Origène et la philosophie », par Henri Crouzel. Aubier, 1962

Le milieu de la Stoa est plus familier à Origène, mais son stoïcisme n’a pas été jusqu’ici bien étudié. Les éléments qu’il emprunte au Portique sont communs à tout le Moyen Platonisme, il connaît directement plusieurs des grands stoïciens. La liste de Porphyre en témoigne, et le ((Origenes Contra Celso|Contre Celse)) aussi. Origène cite la République (politeia) de Zenon de Kition et rapporte de lui une anecdote. Il connaît Chrysippe de Soles, loue sa modestie, sait quels ont été ses rapports avec Cléanthe ; il a lu chez lui des histoires de miracles, cite deux fois son Traité des Passions, se réfère à son Introduction à la question du Bien et du Mal, connaît l’interprétation allégorique qu’il donne d’une peinture de Samos représentant Héra et Zeus. Parmi les stoïciens plus récents Origène parle avec sympathie d’Épictète, qui est lu par le petit peuple lui-même et le pousse à la vertu, alors que les écrits de Platon n’atteignent que les gens instruits.

Les Stoïciens croient en la Providence :

« Ils considèrent justement que l’homme et la nature raisonnable en général sont supérieurs aux êtres sans raison : ils disent que la Providence a créé toutes choses en vue de la nature raisonnable. Le rapport des êtres raisonnables qui sont les principaux aux êtres sans raison et aux êtres sans vie est analogue à celui des enfants nouveau-nés avec le placenta qui a été formé avec eux. »

L’image est de Chrysippe. Les disciples de Zenon pensent en effet que les corps des vivants sont l’œuvre de Dieu et que tout l’art qu’ils manifestent a sa source dans l’intelligence première.

Origène mentionne dans le Commentaire sur Jean la doctrine hellénistique sur le sacerdoce du sage, sans l’attribuer à une école précise :

« Il y a chez les Grecs des doctrines appelées paradoxes : elles contiennent des affirmations concernant celui qu’ils qualifient de sage, avec certaines démonstrations ou apparences de démonstrations. Ainsi disent-ils que seul le sage est prêtre et que tout sage l’est, parce que seul le sage, et chaque sage, a la science du culte de Dieu, parce que seul le sage, et chaque sage, est libre, ayant reçu de la loi divine le pouvoir de faire ce qu’il veut (exousian autopragias) : ils définissent ce pouvoir comme le droit légal de se décider par soi-même (nomimon epitropen). Mais pourquoi parler maintenant de ce qu’ils appellent les paradoxes, alors que la matière est très étendue et qu’il nous faut comparer leurs affirmations avec la volonté de l’Écriture, pour savoir sur quels points la doctrine de notre religion est d’accord et sur quels points elle déclare le contraire. »

Origène ne se prononce guère sur la valeur des démonstrations qui appuient ces « paradoxes », car il ne les a pas comparés à la « volonté » des Écritures, norme de son jugement de chrétien. Dans le Commentaire du Cantique, ayant affirmé que la véritable beauté est celle de l’âme, il fait allusion à un autre paradoxe :

« De là, je pense, certains sages du siècle ont tiré leur opinion que seul le sage est beau et que tout méchant est laid. »

Interprétant 1Cor. III, 21, il cite encore un paradoxe, en l’approuvant nettement :

« Tout appartient au sage et rien au méchant. »

Enfin dans le Contre Celse il attribue aux Stoïciens une parole semblable :

« Les philosophes du Portique disent que la vertu de l’homme et celle de Dieu sont de même nature : ils affirment que le Dieu de l’univers n’est pas plus heureux que l’homme qui est sage selon eux, mais que le bonheur de chacun des deux est égal. »

Origène ne donne pas d’appréciation : il s’étonne seulement que Celse ne tourne pas cela en ridicule, alors qu’il se moque des chrétiens parce qu’ils disent que l’âme de Jésus est unie par sa vertu au Premier-Né de toute créature, à tel point qu’elle en est inséparable. Le Discours Panégyrique de saint Grégoire le Thaumaturge affirme pareillement que « la vertu de Dieu et celle de l’homme sont réellement la même vertu ». Origène enseignait donc cette thèse à ses élèves, mais non sans la transposer. La vertu de l’homme est participation à la nature du Logos, qui est par lui-même toute vertu. Mais tandis que celle du Logos est substantielle, fait partie de sa nature même, celle de l’homme est accidentelle, susceptible de croissance et de diminution, d’acquisition et de perte. Puisque nous ne connaissons le Verbe qu’à travers son âme humaine, son « ombre », nous ne possédons nous-mêmes que des ombres de vertu. Il n’est donc pas possible de comparer la vertu de l’homme à celle du Verbe ou à celle de Dieu, quoiqu’elles aient même nature.


Voir en ligne : Sophia Perennis