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Lumières bouddhiques

Pallis : Karma

VIVRE SON KARMA

vendredi 1er août 2014, par Murilo Cardoso de Castro

Passons maintenant à une considération plus détaillée du karma, la force motrice qui se trouve derrière toute nouvelle naissance ou nouvelle mort, c’est-à-dire l’action prise dans le sens le plus large du mot (y compris son aspect négatif, l’omission) avec son accompagnement inséparable, la réaction qu’il provoque inévitablement, les deux étant strictement proportionnées l’une à l’autre. Le principe physique selon lequel action et réaction sont égales et opposées n’est qu’un exemple de cette loi cosmique et universelle.

Comme tout ce dont l’esprit se préoccupe, on considérerait plus facilement cette loi du karma si on le faisait d’une façon purement détachée et impersonnelle, comme si nous étions nous-mêmes situés en dehors de la Ronde de l’Existence, la regardant d’un sommet élevé et lointain. Mais en fait ce n’est pas le cas. Nous sommes profondément engagés à chaque instant de notre séjour sur terre et, en conséquence, tant que nous nous sentons « un tel » distinct de tous les êtres que nous classons sous le titre collectif des « autres », nous ne pouvons nous empêcher d’attribuer des valeurs à ce jeu cosmique autour de nous, en termes de plus ou de moins, de profit ou de perte, de plaisir ou de souffrance, de « bien » ou de « mal » comme nous disons. C’est la raison pour laquelle, dans la vie religieuse, le karma a été expliqué le plus souvent en termes de moralité, comme récompense des bonnes actions et punition des mauvaises et c’est ainsi qu’il est presque toujours interprété par la mentalité populaire.

Une telle façon de penser n’est pas fausse en elle-même et peut certes être salutaire. Elle n’est en défaut que si l’on s’imagine y voir toute la vérité, le dernier mot qui puisse être dit sur ce sujet. Une pleine conscience des implications du karma nous fera sortir du cercle des alternatives morales et des attachements qu’un parti pris personnel finira toujours par développer ; néanmoins, pour le commun des mortels, la conception du karma comme justice immanente au sens moral n’a rien de malsain, puisqu’elle incline au moins l’homme à prendre les leçons du karma au sérieux et à les appliquer dans sa vie de tous les jours. Toutes les lois éthiques, dans toutes les religions, ont ce caractère ; ce sont des upâyas, des « moyens » à longue échéance mais de portée relative, ce qui explique pourquoi les lois morales ne fonctionnent pas invariablement, de sorte que même dans ce domaine il faut s’attendre de temps à autre à une exception, ne serait-ce que pour « confirmer la règle ».

La justice immanente, dans toute sa plénitude, n’est autre que l’équilibre de l’univers, cet état où toutes les parties se font contrepoids et que la balance en état d’oscillation exprime mais n’accomplit pas de façon visible ; mais ici, encore une fois, nous sommes sortis de la perspective morale sur laquelle, bien qu’elle s’insère dans le panorama général de la « justice », il n’est plus nécessaire de mettre spécialement l’accent en considérant un intérêt humain particulier.

C’est un lieu commun chez les polémistes du Bouddhisme, quand ils cherchent à réfuter les explications censément arbitraires fournies par les religions théistes, de faire valoir que la doctrine du karma est « plus juste » que d’autres vues sur cette question, parce qu’elle explique les irrégularités apparentes du destin en termes d’actions antérieures conduisant à une sanction présente. Il vaut la peine de signaler que dès le moment où un argument revêt une forme morale, il devient tout aussi anthropomorphique que les enseignements relatifs à la « volonté de Dieu » en rapport avec le péché dans le Christianisme et dans les religions apparentées. L’utilisation de ce langage et de tous les arguments prenant cette forme peut se justifier empiriquement comme donnant satisfaction aux besoins de certaines mentalités, et, si tel est le cas, le bénéfice n’est pas mince. Cependant, toute simplification de ce genre doit être expliquée comme étant une expression d’« apologétique populaire » plutôt qu’une perception profonde de ce dont il s’agit véritablement. Ce serait pourtant une erreur de se moquer d’un tel point de vue ; si on est capable de voir le sophisme de l’argument, on est libre de le dépasser pour atteindre une compréhension plus profonde de la même vérité, sans adopter pour cela une attitude condescendante envers les âmes simples pour lesquelles, dans la voie, cet argument a servi de marchepied.

De façon plus générale, ce qui importe, lorsqu’on compare les doctrines proposées par différentes traditions, est de découvrir par un examen pénétrant — pour cela les scrupules habituels des érudits ne suffisent pas — si les divergences apparentes trahissent une opposition réelle ou simplement une différence de génie spirituel : l’une et l’autre sont possibles. Toute religion a recours à certains aménagements dans le domaine de la doctrine afin de mettre les diverses vérités à la portée de l’esprit moyen ; c’est au saint et au sage de transcender ces interprétations quelque peu tendancieuses pour accéder à la vérité qu’elles expriment néanmoins à leur manière. Nous saisissons ici la différence entre la religion vue sous son aspect exotérique, adaptée aux besoins collectifs, et la religion sous l’aspect justement qualifié d’ésotérique, où aucune concession de ce genre n’est admissible. Cette distinction repose, non sur un compartimentage inflexible de la vérité religieuse, mais plutôt sur la nécessité d’accéder par étapes à cette vérité, dont l’éclat doit être tamisé selon que les yeux de chaque homme sont plus ou moins capables de la supporter. Les deux grandes catégories précitées s’expliquent suffisamment par elles-mêmes à la lumière de ce principe, qui est un upâya s’appliquant de façon générale à tout itinéraire spirituel.


Voir en ligne : Marco Pallis