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Livre des Pénétrations Métaphysiques

Corbin : Vocabulaire de l’être

Henry Corbin

samedi 2 août 2014, par Murilo Cardoso de Castro

Extrait du préface du « Livre des Pénétrations Métaphysiques ».

Nous avons à considérer que, par sa métaphysique de l’être donnant de plein droit la primauté à l’acte d’exister, Mollâ Sadrâ opère une révolution qui détrône la vénérable métaphysique de l’essence, dont le règne durait depuis des siècles, depuis Fârâbî, Avicenne et Sohravardî. Même s’il n’est pas impossible d’en déceler antérieurement les indices précurseurs, cet acte révolutionnaire a chez Mollâ Sadrâ sa vertu propre, car il commande toute la structure de sa doctrine : la préséance de l’acte d’exister sur la quiddité conditionne la notion de l’existence (wojûd) comme présence (hodûr, hozur) ; celle-ci s’exprime en gnoséologie comme l’unification du sujet de la perception (à ses trois degrés : sensible, imaginative, intellective) avec l’objet de la perception ; chez le penseur shî’ite, elle permet un approfondissement de l’imâmologie qui dégage tout ce qu’implique la qualification des Imâms comme Témoins de Dieu (être témoin, être présent à) ; finalement elle conduit à une métaphysique de l’Esprit, de l’Esprit-Saint créateur, où le sens premier de l’être se révèle non pas comme l’être substantif (l’étant), ni comme l’être à l’infinitif (l’acte d’être), mais comme l’être à l’impératif (KN, esto ! ).

Nous nous trouvons devant un vocabulaire de l’être, en arabe et en persan, qui, tout en remontant originellement à Avicenne et à Fârâbî, sans oublier les métaphysiciens ismaéliens, en diffère assez profondément par les enrichissements, les variations des problèmes au cours de plusieurs siècles. Les problèmes métaphysiques se trouvent posés différemment selon les familles linguistiques différentes. Mollâ Sadrâ, ses devanciers et ses successeurs iraniens, avaient l’avantage d’un bilinguisme : ils pouvaient penser et écrire en arabe classique, langue sémitique, et en persan, langue indo-européenne. Il serait intéressant d’en étudier de près les conséquences. Mais notre tâche immédiate, pour sauvegarder sa pensée en le traduisant en français, consistait à éviter, en tout premier lieu, un double piège : éviter que la signification du mot être comme verbe (latin esse) puisse être confondue avec celle du mot être comme substantif (quand nous disons un être, des êtres, latin ens). Et il fallait éviter que la signification du verbe être soit entendue autrement que celle d’exister (c’est-à-dire confondue avec le verbe être copulatif). Tout le combat que mène Mollâ Sadrâ pendant les deux premiers tiers du livre est dirigé contre la chimère d’un être, de l’être d’une essence, qui n’existerait pas. Kant affirmait que « quoi que contienne notre concept d’un objet, nous sommes toujours obligés d’en sortir pour lui attribuer l’existence ». Si Mollâ Sadrâ avait connu ce propos, il aurait fait observer que cela ne saurait être le cas du concept de l’être lui-même, à moins que nous ne soyons d’abord sortis de l’être, c’est-à-dire de l’exister. C’est en existant qu’un être est ce qu’il est, c’est-à-dire est sa propre quiddité. Ce qui fait horreur à Mollâ Sadrâ, c’est l’idée d’un être auquel il faudrait que de l’être se surajoute accidentellement, pour qu’il existât. Ce qu’il y a in concreto, c’est une quiddité existante dans les individus (in singularibus). La distinction qui sépare l’acte d’être d’un être et ce que cet être est en étant, c’est-à-dire son essence, est une simple abstraction opérée par l’esprit. Pour qu’il n’y ait pas de confusion possible, nous avons très fréquemment doublé la traduction du mot wojûd, en disant : l’acte d’être, l’existence (ou l’exister).

Que la traduction de la métaphysique de Mollâ Sadrâ en français ne soit pas tellement simple, on le comprendra, si l’on se réfère à la magistrale synthèse d’Etienne Gilson dans son livre intitulé L’Etre et l’Essence (Paris, 1948). L’étude approfondie de cet ouvrage auquel nous allons largement nous référer ici, et qui embrasse le problème depuis les origines (l’être de Parménide), en passant par la scolastique latine, l’ontologie de F. Suarez, celle de Christian Wolff, jusqu’à l’existentialisme de nos jours, est indispensable à quiconque veut comprendre comparativement le problème posé en philosophie islamique à l’époque de Mollâ Sadrâ. Il est à souhaiter que nous disposions un jour d’un ouvrage similaire, effectuant la synthèse du problème depuis les origines et à travers toutes les écoles philosophiques et théologiques de l’Islam, jusqu’à nos jours. Mais il y faudra beaucoup de temps, de recherche et de travail.

Pour le moment, nous nous contenterons d’observer que la difficulté de traduire l’oeuvre de Mollâ Sadrâ en français a pour raison première la dévaluation du verbe être en français. En employant le seul mot être, on risque de lui donner la résonnance d’une métaphysique de l’essence. Mais si la dévaluation du verbe être a été compensée par la valorisation du verbe exister, à son tour celui-ci passe de nos jours par une acceptation nouvelle. Il faut alors éviter que la préséance de l’exister chez Mollâ Sadrâ prenne la résonnance de ce que l’on appelle de nos jours existentialisme. Nous tâcherons de situer plus loin où se trouve la différence. Mais ce sont tout d’abord les vicissitudes de ces deux mots qu’il faut avoir présentes à la pensée, pour situer exactement le problème de l’être chez Mollâ Sadrâ.

Là même l’occasion est excellente de rappeler que, le métaphysicien fixant son attention sur des mots aussi simples et aussi courants que être, essence, exister, présence (mots dont il est même fait un usage abusif aujourd’hui), celui qui reproche à la métaphysique de porter sur des mots, est, comme le dit E. Gilson, « en retard d’une idée » (ibid. p. II). Essayer de comprendre ce que signifient les mots dont elle use, n’a jamais suffi à disqualifier une science. Pourquoi en serait-il autrement, dès qu’il s’agit de la métaphysique ? Et si l’on objecte qu’il s’agit là de quelque chose comme de faits linguistiques variant avec chaque langue particulière, pourquoi, du fait de ces variations, le problème métaphysique cesserait-il d’être posé et d’être validement posé ? C’est ce que nous éprouvons, en tentant de traduire des textes comme ceux de Sohravardî et de Mollâ Sadrâ.


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