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Schelling

Marquet : L’histoire de Dieu (1809-1827)

Jean-François Marquet

samedi 2 août 2014

honnêteté
honestidade
honesty
honneur
honra
honradez
honor
honour
retitude
retidão

Cette révolution va s’opérer, en 1809, avec les Recherches philosophiques sur la liberté Freiheit
liberté
liberdade
freedom
liberdad
eleutheria
svātantrya
Atiguna
humaine et les problèmes qui s’y rattachent. De toutes les ouvres de Schelling, c’est celle qui, au XXe siècle, sera la plus lue, la plus traduite et la plus commentée (notamment par Heidegger Heidegger Martin Heidegger (1889-1976), philosophe allemand ). Cette faveur peut étonner, s’agissant d’un écrit relativement mal Übel
Böse
mal
evil
maligno
malefic
the bad
kakos
composé et souvent peu original (Schelling a beaucoup emprunté à Jacob Boehme Böhme
Boehme
Jakob Böhme (1575-1624), théosophe allemand, surnommé « Philosophus teutonicus ».
et surtout au théosophe Franz von Baader Baader Franz Xaver von Baader (François-Xavier von Baader), philosophe et théologien mystique allemand (1765-1841) , auquel l’unit alors une amitié sans lendemain) ; elle s’explique dans la mesure où, après deux dualité
dyade
duality
dualidad
dualidade
dois
two
deux
siècles d’idéalisme Idealismus
idéalisme
idealismo
idealism
, ce livre marque le premier essai d’une métaphysique Metaphysik
métaphysique
metafísica
metaphysics
concrète qui aura, ensuite, tant d’illustres partisans. Mais le principe Principe
arche
arkhê
princípio
Princípio
Principio
Principle
de cette métaphysique n’est pas déjà ce que seront le « vouloir-vivre » de Schopenhauer, la « volonté voluntas
volonté
vontade
voluntad
volition
the will
icchā
de puissance acte
puissance
energeia
dynamis
 » de Nietzsche Nietzsche Friedrich Wilhelm Nietzsche (1844-1900), philosophe et philologue prussien. , ou l’ « élan vital » de Bergson : il porte porte
porta
puerta
gate
door
encore le nom propre de Dieu Gott
Dieu
Deus
God
Dios
theos
(dont Schelling avait été jusqu’alors, nous l’avons vu, plutôt économe) et ce Dieu est toujours pensé selon la formule qui, depuis 1794, sert à Schelling pour désigner l’absolu Absolu
Absoluto
Absolute
Absoluteness
Bhairava
Paramaśiva
- celle du sujet sujet
objet
sujeito
objeto
subject
object
Subjekt
Objekt
-objet (S = O).

Au point de départ, avant toute création Création
Criação
criação
creation
creación
naturelle ou spirituelle, cette formule S = O désigne l’absolu comme indifférence ou neutralité du sujet et de l’objet, de l’étant et de l’être Sein
Seyn
l’être
estre
o ser
seer
the being
be-ing
el ser
esse
sattva
sattā
(pour Schelling, à la différence de Heidegger, l’étant, parce que sujet, est virtuellement supérieur à l’être), ou encore de l’essence essence
ousía
ousia
essência
essentia
esencia
essence
(Wesen) et de ce qui est sinon déjà existence Existenz
existence
exister
existentia
existência
existencia
bios
(car l’existence actuelle suppose une sortie de l’indifférence), du moins fondement Grund
Fundament 
fondement
fundamento
Fundamente
fondations
fondation
ādhāra
root
d’existence (Grund zur Existenz) ? Kant Kant Emmanuel Kant (Immanuel en allemand), philosophe allemand , dans la Critique de la raison dianoia
la raison
raison discursive
reason
razão
razón
pure, avait déjà montré que l’idée idea
idée
ideia
idea
ιδεα
idéa
de Dieu était la synthèse (nullement évidente) de deux idées d’origine Anfang
origine
começo
início
comienzo
origem
arche
Anfängnis
começar
iniciar
différente, celle de l’ens realissimum (l’être souverainement réel Bestand
Grundbestand
Realität 
réalité
realité fondamentale
réalité subsistante
real
réel
realidad
realidade
reality
, i.e. l’être en général, dont toute chose est la détermination et la limitation Endlichkeit
finitude
finitude
finitud
finite
limit
limite
limitação
limitación
limitation
), et celle de l’existant nécessaire ; ces deux idées répondaient du reste à deux besoins irréductibles de la raison - la première, au besoin Notwendigkeit
nécessité
necessidade
necesidad
necessity
besoin
need
ananke
de penser denken
pensar
penser
think
pensamento
pensée
pensamiento
thinking
toute forme forme
eidos
eîdos
aspecto
perfil
aspect
réelle sur le fond général de l’expérience expérience
aisthesis
experiência
sensação
impressão
impression
impresión
sensación
sensation
sentience
vāsanā
possible, la seconde, au besoin de trouver, dans la remontée de condition en condition un inconditionné qui conjure le cauchemar du « d’où viens-je ? ». Schelling va penser en Dieu même ce que Kant disait, plus timidement, de notre seule idée de Dieu : il va distinguer en lui deux aspects ou deux pôles, l’un L'Un
hen
hén
Uno
the One
( = S) selon lequel il est proprement Dieu, i.e. « l’être de tous les êtres » (das Wesen aller Wesen), l’universel absolu, l’essence qui se communique à tout - l’autre ( = O) selon lequel il est lui-même un existant pour soi Selbst
soi-même
Soi
si mesmo
Self
si mismo
A non-personal, all-inclusive awareness.
 ; et comme, en 1809 il traduit tous ses concepts dans le registre du vouloir (d’où la formule que souligne Heidegger : « il n’y a, en dernière instance, pas d’autre être que le vouloir » (VII, 350), le premier aspect répondra à ce qui en Dieu est bonté et amour amour
eros
éros
amor
love
, le second à son ipséité, à ce qui en lui est rigueur, refus, fermeture sur soi. On ne doit pas, en effet, penser Dieu comme bonté, diffusion, essence universelle sans le penser simultanément comme un être et lier son universalité à une base concrète et effective qu’il trouve comme ayant depuis toujours été là et qui représente en lui le principe proprement obscur (car toute intelligibilité vient de l’essence), sa « nature nature
physis
phusis
phúsis
natura
natureza
naturaleza
 » ou la « force » (Stàrke) par laquelle il « consiste » (besteht) (VIII, 65). Il pourra certes sembler étrange, et même contradictoire, de faire correspondre l’ipséité de Dieu à ce qui, en Lui, n’est pas proprement Lui-même ; mais après tout, en l’homme Mensch
homme
être humain
ser humano
human being
homem
hombre
the man
anthropos
hommes
humanité
humanity
état humain
estado humano
human state
lui aussi, ce qui joue le rôle de fondement d’existence - sa nature, ou son corps Körper
corpo
corps
cuerpo
body
Deha
- n’est-il pas ce qui est à la fois en lui le plus radicalement intime et le plus totalement étranger, alors qu’il a sa vraie vie Leben
vie
vida
life
zoe
dans ses pensées ou ses sentiments Gefühle
sentiment
sentiments
sentimentos
feelings
sentimientos
emotion
emoção
emoción
emotions
emoções
emociones
bhava
 ?

Au commencement, donc, Dieu est l’identité Identität
identité
identidade
identity
identidad
pratyabhijnā
pratyabhijñā
reconnaissance
reconhecimento
, l’in-différence de ces deux pôles ou, pour continuer à transposer en termes volontaristes, il est liberté pure à leur égard, et, dans cette neutralité, un simple simplicité
simplicidade
spimplicidad
simplicity
simple
simples
Ça (Es). La création va être l’événement Ereignis
événement
acontecimento
acontecimento apropriador
acontecimiento
enowning
evento
event
par lequel Dieu se pose comme Lui-même, et devient ainsi quelqu’un de personnel, un Lui (Er). Ici se pose un problème, car au niveau du comme, de l’être en acte, la contradiction des deux pôles de la divinité divin
divinité
divino
divindade
divindad
divine
divinity
Godhead
ne peut pas ne pas éclater. En 1810, dans ses conférences de Stuttgart, Schelling pensera encore que Dieu, dans la création, se pose simultanément comme chacun d’eux : « Dieu se pose comme première puissance, comme inconscient, mais il ne peut pas se contracter comme réel sans s’épandre en même temps comme idéal, il ne peut pas se poser comme réel, comme objet, sans en même temps se poser comme sujet (sans libérer par là l’idéal) ; et les deux sont un seul acte, les deux sont absolument simultanés ; avec sa contraction effective comme réel est posée son expansion comme idéal » (VII, 434). Mais très vite, le philosophe va devoir admettre que la personnalisation de la liberté initiale (l’Ungrund, le sans-fond), son individuation Einzelnhet
singularité
singularidade
singularity
singularidad
individuality
individualidade
individualidad
individuation
individuação
individu
indivíduo
individuum
individual
vereinzelt
isolé
Vereinzeltung
isolement
Vereinzelung
esseulement
singularização
créature
criatura
creature
personne
pessoa
person
en Dieu (Dieu signifiant la liberté révélée comme telle), ne peut avoir posséder
avoir
possuir
ter
possess
posuir
lieu Ort
lieu
lugar
location
locus
place
que par une histoire Geschichte
histoire
história
geschichtlich
historial
Geschichtlichkeit
historicité
historialité
Geschehen
aventure
provenir
geshehen
avoir lieu
se produire
advenir
advir
karman
où la rigueur ( = O) est première, puis est dominée par l’amour ( = S) avant que n’interviennent la reconnaissance et l’accord Wachseinlassen
deixar-acordar
harmonia
harmonie
harmonía
harmony
accord
acordo
concordance
concordância
concórdia
agreement
mutuel des deux (S = O). Mais la « rigueur » (le pôle objet) désigne, nous l’avons vu, la « nature » ou le « fondement d’existence » de Dieu, ce qui en Lui n’est pas Lui-même : il en résulte que Dieu doit donc commencer sa Révélation révélation
revelatio
apocalypse
apocalypsis
ἀποκάλυψις
Shruti
en se posant comme ce qu’il n’est pas vraiment, ou en laissant se poser comme tel ce qui n’est pas Lui-Même. Dans le style algébrique propre à notre auteur, où A désigne le sujet et B l’objet, on peut dire que A doit se poser comme B, pour, sur ce fond, se re-poser lui-même comme A2 avant de s’élever à une troisième puissance qui marque la reconnaissance et l’égalisation des précédentes : A3 / (A2 = (A = B)).La création et/ou la révélation n’est donc que l’histoire d’un même terme (A, ou Dieu) qui revient à trois trinité
trois
triade
ternaire
trindade
três
tríade
ternário
trinity
three
triad
Trimûrti
Trimurti
puissances différentes, se fait trois personnes différentes - d’où trois « âges du monde Welt
Weltlichkeit
monde
mondanéité
mundo
mundidade
mundanidade
worldliness
mundanidad
Olam hazé
dṛśyam
 » (Weltalter) correspondant au Père, au Fils fils
filho
et à l’Esprit esprit
espírito
spirit
mente
mind
manas
mental
.

Mais, demandera-t-on, pourquoi tout cela a-t-il commencé ? pourquoi l’absolu s’est-il jeté dans l’objectivité subjectivité
objectivité
subjetividade
objetividade
subjectividad
objectividad
subjectivity
objectivity
Subjektivität
Objektivität
, comment « l’éternelle liberté est-elle tombée dans le monde terrible de l’être » ? Dans la première version des Ages du Monde (1811), Schelling admet que Dieu a bel et bien Bien
agathon
agathón
Bem
Bom
Good
Bueno
été capturé par son propre être (= O), qu’il l’a attrapé à la manière d’une maladie, alors qu’ « auparavant », dans sa liberté pure, il était comme n’étant pas ; mais, une fois posé dans l’être, Dieu ne peut plus en sortir, il devient, comme plus tard chez Schopenhauer, un vouloir aveugle et déchaîné, incapable par lui-même de se reprendre. Pour Schopenhauer, la volonté finit par engendrer une créature - l’homme - capable de la rédimer en l’abolissant, dans l’art Kunst
arte
art
ou la sainteté sainteté
santidade
sainthood
saint
santo
Heiligkeit
holiness
santidad
 ; pour Schelling, plus fidèle (?) au modèle théologique, Dieu ne peut se tirer de la ténébreuse démence où il s’est perdu qu’en se posant (s’engendrant) à une puissance supérieure (A2, ou S2) dans un Fils qui est le Verbe, le mot Wort
mot
palavra
palabra
word
Worte
rema
parole
mot
mots
vāk
vāc
ou le sens signification
significação
sentido
sens
meaning
raison d'être
(Verstand) de l’énigme qu’il est devenu à lui-même dans son désir désir
epithymia
epithymía
épithymétikon
épithymia
concupiscence
convoitise
, son angoisse Angst 
angoisse
angústia
anxiety
angustia
angstbereit
prêt à l’angoisse
ängsten
s’angoisser
angustiar-se
, son vouloir initial : car tout existant « dans la plénitude croissante de son intériorité ne cherche rien d’autre que le mot, le Verbe (das Wort) par lequel il peut être exprimé, libéré, épanoui, et partout seul le mot engendré ou trouvé résout le conflit discordance
discordância
desagreement
discordancia
inharmonie
desarmonia
divisão
separação
division
séparation
división
separación
esprit-divisé
split-mind
mente-dividida
eu-separado
conflit
conflito
conflict
neikos
impureté
souillure
mala
interne » (Schröter, 57). Cet engendre-ment du Fils (S2) est l’événement central, le présent par excellence arete
excellence
vertu
vertue
virtude
virtue
virtud
qui rejette au passé la captivité, la confusion du sujet dans l’objet (S -> O) ; il désigne le moment de la décision (Entscheidung Entscheidung
Entscheidungen
decisão
decisões
decisión
decisiones
decision
decisions
) où Dieu se pose comme Dieu en mettant au passé son non-comme : ainsi de l’homme, qui lui aussi n’a de présent authentique que s’il sait s’arracher au passé au lieu de le prolonger indéfiniment. Pour le Schelling des Ages du Monde comme plus tard pour Heidegger, la temporalité authentique est une temporalité structurée, une décision résolue qui articule en les confrontant passé, présent et avenir, alors que la temporalité inauthentique dure dans une continuité indifférenciée.

Dieu posé comme Dieu s’identifie donc au Fils, i.e. à ce qui en Lui correspond au pôle du sujet, de l’essence, de l’amour et de la lumière Licht
lumière
luz
light
phos
prakāśa
prakasha
 ; sans ce Fils qui est son Verbe, il n’est que désir, fureur, angoisse, et donc peu différent du diable diable
diabolos
malin
adversaire
diabo
devil
asura
asuras
asouras
(ainsi pour l’homme : si le Fils ne re-naît pas dans son cour, il ne peut que retomber dans les mains du Père et de sa colère colère
orge
rancoeur
hostilité
animosité
inimitié
méchanceté
). Le passé est le lieu infernal et panique de la confusion du sujet et de l’objet, de l’étant et de l’être ; le présent est le temps Zeit
le temps
o tempo
the time
el tiempo
chronos
kala
du Fils et de la séparation, ce terme étant pris dans son sens chimique (ou plutôt alchimique) : le Fils, la lumière (S2) libère peu à peu l’élément paternel (originellement subjectif et divin) de l’être (objectif) qu’il avait contracté, et ce processus correspond au processus même de la création, dans laquelle le subjectif surgit peu à peu de l’objectivité matérielle et pesante (« un pur esprit s’accroît sous l’écorce des pierres », dira Nerval) - jusqu’au moment futur où le Fils libérateur et le Père libéré communieront dans la reconnaissance mutuelle de l’Esprit-Saint Esprit-Saint
Saint-Esprit
Espírito Santo
Holy Ghost
Holy Spirit
Le Saint-Esprit représente, comme la Vierge, le mystère du divin Amour. [Frithjof Schuon]
. A vrai dire, ce futur aurait déjà dû arriver - l’homme aurait dû être le lieu de cette reconnaissance, le lieu où le sujet se dégage décidément de l’objet et où le Père vient à la rencontre du Fils : aujourd’hui encore, nous éprouvons du reste notre pensée comme un tel dialogue entre un principe, en nous, immémorial et inconscient (notre « mémoire mnemosyne
memória
mémoire
memory
 », qui, comme chez saint Augustin, correspond au Père) et un principe conscient Gewissen
conscience
consciência
conciencia
consciencia
Bewusstsein
Bewußtsein
consciencidade
consciousness
conscient
purusârtha
samvid
bodha
cit
chit
, éternellement jeune, l’entendement (Verstand) ou le Fils. Mais il s’agit là d’une expérience exceptionnelle : en fait, l’Homme (Adam Adam
Adão
Adán
, l’homme unique qui vit en nous tous) n’a pas voulu être simple lieu de reconnaissance, il a prétendu être pour soi en s’appropriant le principe de l’ipséité divine ( = O) qui avait été peu à peu refoulé par la création - et, ce faisant, il a réveillé ce principe et est tombé à son tour en son pouvoir possibilité
potentialité
Toute-Possibilité
pouvoir
poder
power
. C’est ainsi que sa conscience s’est trouvée soumise à un principe obscur, interne (puisqu’il était refoulé en elle), mais re-devenu, par sa faute Schuld
dette
faute
dívida
deuda
guilt
debt
culpabilité
, plus fort qu’elle : cette soumission prenant l’aspect d’une religion Religion
religion
religião
religión
spontanée et « sauvage », le paganisme ou culte d’un faux Dieu - non pas d’un Dieu inexistant ou illusoire, mais de cela, en Dieu, qui n’est pas divin, et qui relève de la pure puissance de son Grund. A la différence de Dieu, l’homme ne peut pas cependant se délivrer lui-même de cette possession en engendrant son Verbe : il est donc condamné à vivre le temps répétitif d’une histoire gelée, à moins que le Verbe lui-même (S2) n’intervienne à nouveau, mais cette fois sous une forme personnelle, comme il agissait dans la création sous la forme naturelle de la lumière (B ou O est lui aussi devenu dans la conscience un principe personnel, le « faux Dieu »). Le processus historique ou religieux de l’humanité est donc, comme le processus naturel, le surmontement progressif d’un principe obscur et fermé (le principe de la velatio) par un principe jeune et lumineux - conflit que traduit, dans la mythologie mythe
mito
myth
mythos
mythologie
mitologia
mythology
mitología
, l’opposition Gegenstand
Gegen-stand
obiectum
opostos
oposicionalidade
opposition
opposites
d’Ouranos ciel
cieux
céu
céus
heaven
heavens
cielo
cielos
ouranos
Khien
Thien
-Kronos, le dieu « vieux » qui enferme et engloutit tout, et de Dionysos, le dieu enfant et libérateur ; mais là aussi cette tension se résout en réconciliation : le Christ Jésus-Christ
Jesus Cristo
Jesus Christ
Jesús Cristo
Jesus
Jesús
Cristo
Christ
Ungido
Ointed
est, en effet, la personnalisation ultime de A2 (ou S2) qui, sous cette forme, domine le diable (= B ou O personnifié), mais, en même temps, s’abandonne à ce qui en lui est divin, la colère, la jalousie, l’ipséité de Dieu (cela, en Lui, qui ne tolère aucun autre). Par cette soumission même, le Fils éteint la colère du Père et s’unit à lui dans la paix paix
paz
peace
shalom
śanti
définitive de l’Esprit : comme si la suprême révélation de Dieu exigeait paradoxalement que le Dieu révélé (posé comme tel) se re-voile dans l’incognito de la mort Tod
mort
morte
muerte
death
thanatos
mourir
morrer
die
morir
pour en résusciter.

Ce schéma historique, esquissé dès les Recherches... de 1809, restera stable dans toute l’ouvre ultérieure de Schelling (avec, naturellement, beaucoup de retouches et d’ajouts). Le vrai problème se situe au commencement : comment imaginer, en effet, un moment où Dieu était possédé par l’être, et comme aveugle et fou ? Si Schopenhauer et Nietzsche ne verront aucune difficulté à poser cet égarement comme l’état naturel du divin, une telle perspective reste inconciliable avec l’orthodoxie chrétienne, dont Schelling cherche alors à se rapprocher : d’où ses tentatives, dans les deux dernières versions des Ages du Monde (1813 et 1815), pour échapper à cette conséquence en posant Dieu dès le début comme libre. Dans la version de 1811, en effet, le Père n’est pas libre - il est seulement libéré par le Fils, et c’est alors seulement qu’il se résout (qu’il s’ouvre, sich entschliesst) à laisser la création se poursuivre : le Père n’est que libéré, le Fils libérateur, seul l’Esprit est la liberté originelle (l’Ungrund) « devenue révélée dans l’effectivité » (Schröter, 65), i.e. posée comme telle à la fin Ende
la fin
o final
o fim
el fin
finalité
finalidade
finalidad
the end
the goal
purpose
propósito
telos
télos
meta
. Les versions de 1813 et de 1815 vont modifier cette disposition Befindlichkeit
disposibilité
disposição
encontrar-se
sentimento-de-situação
attunement
disposedness
disposition
entender-de
saṃskāra
samskara
en redéfinissant le rapport Beziehung
Bezug
Verhältnis
Weiter-reden 
relation
relação
relación
rapport
initial S = O. Selon ce nouveau point de vue Sicht
vue
visão
seeing
visión
opsis
, Dieu, en tant que sujet ou liberté pure (S) trouve devant Lui de toute éternité aion
aiôn
éon
éternité
eternidade
eternity
eternidad
l’être (O) comme un possible ou comme une tentation inévitable, mais qu’il lui est indifférent d’assumer en le réalisant ou non - qu’il peut, donc, accepter tau refuser, à moins qu’il ne choisisse tout simplement de ne pas choisir, et de maintenir l’équilibre initial d’attraction et de répulsion qui l’unit à cet être possible. Mais la présence Anwesenheit
présence
parousia
presença
presence
parusía
du monde atteste que Dieu a choisi et, comme les deux formes de sa volonté (le refus et l’acceptation acceptation
aceitação
acceptación
douceur
mansidão
souplesse
mou
flexibilité
) avaient un droit égal, il n’a pu que s’actualiser successivement sous ces deux formes, en commençant par le refus, qui est la plus immédiate (une non-volonté virant quasi spontanément en volonté qui ne veut pas). Dieu inaugure donc la création en actualisant ce qui, en Lui, refuse « naturellement » la création, et en en faisant le Grund de la révélation de sa volonté proprement divine, qui est volonté de créer - comme si la révélation du oui n’était jamais qu’un non surmonté. Par une « ironie » supérieure, il pose en premier ce qu’il ne veut pas vraiment, et où il n’agit que dans le voilement de l’incognito. Mais cette volonté négative, une fois actualisée, va « oublier » le dispositif dans lequel elle s’insère (sinon sa négation ne serait pas authentique), elle va oublier son caractère provisoire et s’affirmer obstinément (aveuglément) comme définitive. Nous sommes donc ainsi ramené, par un détour seulement plus compliqué, à l’hypothèse insoutenable d’un Dieu momentanément aveugle et fou. Schelling dans ses différentes tentatives pour rédiger Les Ages du Monde n’arrivera jamais à dépasser ce point décidément problématique. La solution, il ne l’obtiendra qu’au prix d’un retournement complet, élabor travail
travaux
tâche
labeur
trabalho
labor
trabajo
tarefa
task
é durant ses années d’enseignement à Erlangen, puis à Munich. Mais c’est seulement, en fait, dans les leçons de Berlin (à partir de 1841) qu’il parviendra à l’ultime synthèse qu’il nous reste à présent à examiner.


Voir en ligne : Schelling

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