Philosophia Perennis

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Flambée et Agonie

Gorceix : LE PAN CHERUBIQUE

Bernard Gorceix

samedi 2 août 2014

honnêteté
honestidade
honesty
honneur
honra
honradez
honor
honour
retitude
retidão

Personne Einzelnhet
singularité
singularidade
singularity
singularidad
individuality
individualidade
individualidad
individuation
individuação
individu
indivíduo
individuum
individual
vereinzelt
isolé
Vereinzeltung
isolement
Vereinzelung
esseulement
singularização
créature
criatura
creature
personne
pessoa
person
ne peut mettre en doute que les 123 églogues des trois trinité
trois
triade
ternaire
trindade
três
tríade
ternário
trinity
three
triad
Trimûrti
Trimurti
premiers livres de la Sainte joie joie
alegria
alegría
happiness
satisfaction
satisfação
satisfacción
contentement
contentamento
contentamiento
euthymia
ananda
béatitude
de l’âme âme
psyche
psukhê
alma
soul
atman
ātman
ou églogues spirituelles de Psyché amoureuse de son fils
filho
hijo
son
Jésus, les 32 du quatrième livre publié lui aussi en 1657 et les 49 du cinquième livre édité seulement en 1668, n’aient pour centre centre
centro
center
un débat mystique mysticisme
misticismo
mysticism
μυστικός
mystikos
místico
místicos
mystic
mystique
, l’union déification
theosis
deificação
deificación
union
união
unión
de l’âme, représentée comme chez Friedrich Spee par Psyché, et d’un principe Principe
arche
arkhê
princípio
Princípio
Principio
Principle
absolu Absolu
Absoluto
Absolute
Absoluteness
, ici le Fils de Dieu Gott
Dieu
Deus
God
Dios
theos
, Jésus. A tous les moments de l’épopée lyrique des trois premiers livres, cette union est définie comme le désir désir
epithymia
epithymía
épithymétikon
épithymia
concupiscence
convoitise
le plus intime de la créature. Les 13 premiers poèmes évoquent « comment Psyché aspire à la naissance spirituelle de Jésus-Christ, en priant que celle-ci se réalise en son cour » (titre de l’églogue 13). Dans les autres parties, le sujet sujet
objet
sujeito
objeto
subject
object
Subjekt
Objekt
et le verbe transitif demeurent. Change anicca
impermanence
impermanência
changement
mudança
change
altération
alteração
modification
modificação
seulement l’objet de l’appel : l’enfant Jésus (poèmes 14 à 40), que Psyché veut, comme nous le dit le poème 26 « avoir posséder
avoir
possuir
ter
possess
posuir
dans le ciel ciel
cieux
céu
céus
heaven
heavens
cielo
cielos
ouranos
Khien
Thien
de son cour comme la véritable étoile du matin », le Christ crucifié (41 à 64), puis ressuscité (65 à 90), auquel elle remémore sa promesse, celle du don mystique et dont elle vante le corps Körper
corpo
corps
cuerpo
body
Deha
céleste. Après une brève célébration de l’eucharistie (91 à 98), qui réalise l’union, l’appel reprend, mêlé comme toujours de louange Alléluia
Alleluia
Hallelujah
haleluya
ἀλληλούϊα
αλληλούια
Aleluia
louvor
louange
praise
glória
gloire
glory
. Le titre du dernier poème est : « Elle (Psyché) aspire à sombrer dans l’abîme aimable de Dieu ». Certes, le plan du quatrième livre n’est plus aussi rigoureux, Jésus n’est plus l’unique interlocuteur, l’auteur s’adresse aussi à Dieu, et à la mère mère
mãe
mother
madre
de Dieu. La louange occupe une place Ort
lieu
lugar
location
locus
place
importante. La plupart des textes cependant décrivent l’impatience de Psyché vraiment insatisfaite, sa recherche Untersuchen
rechercher
recherche
investigar
investigação
investigación
investigation
anvīksikī
anviksiki
du Seigneur dans une nature nature
physis
phusis
phúsis
natura
natureza
naturaleza
stéréotypée, celle de la pastorale. Les mêmes remarques s’appliquent au dernier livre. Quelques textes même y consignent la venue du Seigneur : l’églogue 166, qui demande aux bergères de s’apaiser — « Car il vient, et il est déjà ici » ; l’églogue 180, dans laquelle Psyché trouve son fiancé dans son cour, « après de nombreuses recherches », les églogues 181 et 182 qui décrivent la rencontre près d’une fontaine de Jésus chasseur et de l’amante ravie.

Dans ce récit traditionnel au XVIIe siècle, ce qui nous frappe certainement est le souci Sorge 
souci
cura
preocupação
care
cuidado
merimna
sollicitudo
inquiétude
inquietude
inquietud
unquiet
unquietness
du détail, qui se révèle dans la description des rapports amoureux de l’âme et de Jésus. Le langage Sprache
língua
langue
lengua
linguagem
language
langage
lenguaje
du Pèlerin est terne, par rapport Beziehung
Bezug
Verhältnis
Weiter-reden 
relation
relação
relación
rapport
à la diversité des verbes, à la multiplicité des adjectifs de la Sainte joie... L’appauvrissement du sujet — la spéculation a disparu — est compensé par l’enrichissement du vocabulaire. Sans fin, le poète brode sur le canevas de l’amour amour
eros
éros
amor
love
de Psyché pour Jésus, sans même les intermezzi du Trutz-Nachtigal, avec un luxe quelque peu artificiel de comparaisons et d’images. La mièvrerie de la pastorale atténue d’autre part à peine une tension qui se révèle même dans la petite partie consacrée à l’ascèse ascèse
askesis
askêsis
ascese
ascesis
ascetismo
ascetism
, qui ne débouche même plus, comme dans les distiques, sur l’évocation du repos repos
repouso
stillness
quietud
quietness
passividade
doçura
quietude
quiescence
recueillement
recolhimento
nécessaire et du renoncement desapego
desprendimento
détachement
apatheia
apathy
detachment
dispassion
kaivalya
vairāgya
renoncement
renúncia
ataraxique. Les thèmes de la crucifixion, de la douleur douleur
dor
dolor
pain
lype
souffrance
sofrimento
sofrimiento
suffering
, de la mort Tod
mort
morte
muerte
death
thanatos
mourir
morrer
die
morir
, de la croix croix
cruz
cross
prennent une coloration pathétique que compense à peine l’évocation de la nécessaire naïveté de l’âme qui doit retourner à l’enfance. Nous devons être mis à nu comme Jésus, goûter sa sueur, être ensevelis avec lui, sans même l’espoir de la résurrection. La réelle cruauté de l’expérience expérience
aisthesis
experiência
sensação
impressão
impression
impresión
sensación
sensation
sentience
ascétique se détache, en un étonnant contraste, du fond bucolique dont la limpidité transparaît dans les vers rimés régulièrement accentués.

Cette richesse richesse
abondance
riqueza
abundância
wealth
prospérité
Artha
moyens
means
meios
de la langue et cette tension interne se manifestent tout particulièrement d’abord dans la thématique de l’appel. Comme chez Friedrich Spee, elle se réfère au cadre traditionnel de la pastorale. Psyché cherche Jésus comme une colombe dans la solitude des prés et des bois, soit dans un désert à peine évoqué, soit, le plus souvent, dans un décor pastoral décrit à grand luxe de détails : fleurs et tilleuls, prairies où paissent les moutons, rosée, fleuve, sources et fontaines, un tombeau, celui du pâtre, qui est aussi celui du Christ, même une crèche. Ni la saison — la plupart du temps, le printemps, le mois de mai — ni l’heure de la journée — surtout l’aube — ne sont indifférents. L’abandon des lieux, c’est aussi l’abandon du monde Welt
Weltlichkeit
monde
mondanéité
mundo
mundidade
mundanidade
worldliness
mundanidad
Olam hazé
par la fiancée. Psyché quitte ses amis pour errer loin des sentiers fréquentés, elle ne veut plus être distraite, car elle ne veut plus nourrir qu’une unique pensée denken
pensar
penser
think
pensamento
pensée
pensamiento
thinking
, l’aimé auquel elle désire se soumettre et se donner. L’amante est malade de désir, ses soupirs l’épuisent, ses forces diminuent d’heure en heure : « Je suis consumée et je vais à la tombe » (I, 5, p. 16). Une extrême faiblesse lâcheté
faiblesse
pusillanimité
couardise
paresse
bassesse
indignité
pusilanimidade
covardia
indignidade
s’empare d’elle, une langueur traversée de douleurs trop vives et d’une angoisse Angst 
angoisse
angústia
anxiety
angustia
angstbereit
prêt à l’angoisse
ängsten
s’angoisser
angustiar-se
trop forte. Et cependant : l’amante épuisée et apeurée est consumée d’un feu Feuer
fogo
feu
fire
pyr
Agni
dévorant. Cette passion Leidenschaft
passion
paixão
pathos
passión
rāga
rajas
, au sens propre du terme, était déjà présente dans le Trutz-Nachtigal, elle atteint là un maximum d’intensité. Chaleur (Brunst), désir (Begihr) dont la teneur érotique est très dense. Les séraphins n’osent toucher ni les lèvres, ni la bouche, ni les seins de Jésus, Psyché, elle, « accède à la bouche de rose », folle de jouir de la « gelée melliflue » (III, 85, p. 117). La poitrine de l’hermaphrodite christique nourrit une amante éplorée d’un lait dont la saveur dépasse celle du vin ! Elle est comparée à un pâturage où paît une brebis amoureuse ! Elle s’écrie : « Tu es pour mes sens une maison de plaisir plaisir
prazer
pleasure
hedone
kama
kāma
kâma
amour du plaisir
philedonía
 » (III, 104, p. 140). Non seulement la vue Sicht
vue
visão
seeing
visión
opsis
et le toucher, mais aussi l’odorat participent de cette célébration. L’odeur qui se dégage du corps de Jésus ne va-t-elle pas jusqu’à enivrer les anges anjo
anjos
ange
anges
angel
angeles
arcanjo
arcanjos
archange
archanges
deva
devas
, et satisfaire les amoureuses ? (II, 56, p. 83). Ailleurs, c’est elle qui « éveille le désir », titre l’églogue 87. Tout le corps de Jésus est en effet évoqué et décrit dans la perspective de l’amour sensuel. Le corps crucifié reprend les éléments en négatif. Mais même lui, où ne sont désormais que « bosses, coups et plaies que souillent la bave et la boue » (II, 45, p. 68) ne rebute pas une fille vraiment folle d’amour. Au contraire : les désirs de Psyché n’en sont que redoublés.


Voir en ligne : Bernard Gorceix