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L’Œil du Cœur

Schuon : L’Œil du Cœur

Frithjof Schuon

samedi 2 août 2014

Extrait de « L’Œil du Cœur »

Mais considérons maintenant la fonction de l’Œil du Cœur, au sens habituel de cette expression, en partant de l’œil corporel comme terme de comparaison : nous dirons alors que l’œil corporel voit l’aspect relatif, brisé pour ainsi dire, de Dieu, tandis que l’Œil du Cœur s’identifie à Lui par la pureté de sa vision ; l’œil corporel est brisé lui-même par sa bipolarisation qui l’adapte à la perception, c’est-à-dire à la connaissance du manifesté comme tel, la manifestation procédant à son tour de la bipolarisation principielle de l’Etre en Verbe — ou Essence déterminante, domaine des Idées au sens platonicien — et en Materia prima [1] ; l’Œil du Cœur par contre est unique et central, comme la Face divine qui est sa vision éternelle, et qui, étant au-delà de toute détermination, est aussi au-delà de toute dualité. Le cœur se trouve ainsi comme situé entre deux visions de Dieu, l’une extérieure et indirecte et l’autre intérieure et relativement directe [2], et l’on peut, à ce point de vue, assigner un double rôle et une double signification au cœur : premièrement, il est le centre de l’individu comme tel et représente la limitation fondamentale de celui-ci, — son durcissement comme disent les Écritures, — et par là même toutes ses limitations secondaires ; deuxièmement, il est le centre de l’individu en tant que celui-ci se rattache mystérieusement à son Principe transcendant : le cœur s’identifie alors à l’Intellect, à l’Œil qui voit Dieu — et qui, par conséquent, « est » Dieu — et par lequel Dieu voit l’homme. Il n’y a, au fond, dans l’homme que le cœur qui voit : à l’extérieur, il voit le monde à travers le mental et les sens, et, à l’intérieur, il voit la Réalité divine dans l’Intellect ; mais les deux visions, l’extérieure comme l’intérieure, ne sont à rigoureusement parler qu’une seule, celle de Dieu. Entre ces deux grandes visions, il y a incompatibilité en ce sens qu’elles ne peuvent se produire l’une à côté de l’autre au même titre et sur le même plan, — nonobstant le fait que le monde peut être vu en Dieu et Dieu dans le monde, — d’abord parce que la vision du monde est absorbée et anéantie par celle de Dieu, en sorte que sous cet aspect il ne peut même pas être question d’une réciprocité quelconque, et ensuite parce que le créé n’existe que par son particularisme illusoire à l’égard du Principe et que, de ce fait, il implique par définition son incompatibilité avec la Réalité absolue.

[...]

Si l’Œil du Cœur est généralement conçu comme se trouvant caché dans l’homme et regardant Dieu, bien que, en toute rigueur, cette façon de parler soit contradictoire, ce même Œil, nous l’avons dit, est aussi — et même surtout — celui de Dieu qui regarde l’homme ; ou, en d’autres termes, il est celui du Principe divin qui englobe la manifestation dans son Omniscience. Maintenant, si nous disons d’une part que l’Œil du Cœur est l’Œil de la manifestation voyant le Principe, et d’autre part qu’il est l’Œil du Principe voyant la manifestation, nous sommes en présence d’un rapport d’analogie inverse, la vision partant de la manifestation devant s’opérer à titre de projection ou de reflet inversé de la vision partant du Principe ; et si nous déterminons la première de ces deux visions comme étant passive vis-à-vis de son Objet divin, nous devons, comme nous l’avons dit plus haut, considérer la vision divine comme active, ce qui revient à s’identifier à l’acte créateur. Far conséquent, Dieu peut être conçu selon quatre grandes visions, c’est-à-dire comme se réalisant Lui-même, dans sa Toute-Connaissance, de quatre manières : premièrement, Dieu se voit Lui-même en Lui-même, en son Essence [3] ; deuxièmement, Il se voit Lui-même par la création qui n’est autre que sa vision de Lui-même en vertu de la réalisation de la possibilité négative, et partant limitative, incluse en sa Toute-Possibilité [4] ; troisièmement, Il se voit par les créatures qui Le voient dans la création [5] ; quatrièmement, Il se voit par les créatures Le voyant Lui-même par l’Œil du Cœur [6]. La première de ces visions est au-delà de toute dualité ; la seconde vision s’effectue par l’Œil du Cœur ; la troisième vision s’opère par l’œil corporel, qui signifie l’individu comme tel ; la quatrième vision émane encore de l’Œil du Cœur, cette fois-ci dans le sens courant du symbolisme, c’est-à-dire signifiant la vision « intérieure » que l’Intellect a de Dieu. La « vision » de Dieu procède de Lui et finit en Lui, comme un cercle qui naît et se referme.


Voir en ligne : Frithjof Schuon


[1Dans la doctrine hindoue : Purusha et Prakriti, Principes mâle et femelle. Parfois, celui-ci est considéré comme actif et celui-là comme passif, parce que la femme est active en tant que mère ; elle produit les enfants, tandis que l’homme, sous le seul rapport de la jouissance, est passif.

[2II y a là une contradiction dans les termes qui est inévitable en pareil cas.

[3En toute rigueur, cette façon de parler ne saurait s’appliquer qu’à l’Être créateur et non à Ce qui le dépasse et l’enveloppe en quelque sorte ; cependant, comme rien n’est dans l’Être qui ne soit dans cette Essence suprême, — car le « Fils » n’a rien que ne possède le « Père », — le symbolisme de la vision doit forcément être applicable à Dieu dans sa Réalité suprême, bien que, dans ce cas, l’acte visuel se dissolve dans une Connaissance indifférenciée où il n’y a plus trace de bipolarisation. Quoi qu’il en soit, lorsque nous disons que « Dieu se voit Lui-même en Lui-même », c’est à l’Etre créateur que nous pensons en premier lieu, puisque toutes les autres visions en dérivent, et que c’est Lui qui justifie avant tout l’application universelle du symbolisme de la vision.

[4Le symbolisme soufique compare fréquemment la création à un miroir dans lequel se reflète Dieu.

[5Une Upanishad dit que « ce n’est pas pour l’amour de l’épouse que l’épouse est chère, mais pour l’amour de l’Atman qui est en elle ». Sans le savoir et sans le vouloir, les êtres, quoi qu’ils fassent, connaissent et aiment donc Dieu, et c’est pour cela que maître Eckhart a pu dire : « Plus il blasphème, et plus il loue Dieu. » Cette connaissance et cet amour, étant universels, ne sauraient être le fait des seuls hommes, bien au contraire : car l’homme a par définition la faculté de voir Dieu au-delà des apparences, et, par compensation aussi, la possibilité de nier Dieu, ce qui n’est point le cas des êtres périphériques : un oiseau saluant par son chant l’aurore ou le soleil levant salue réellement et nécessairement Dieu ; une plante se tournant vers la lumière se tourne réellement vers Lui.

[6Ce sont, dans le monde terrestre, les hommes qui, se conformant à la raison suffisante de l’état humain, s’ouvrent à la Lumière divine, et dont les cœurs ne sont point durcis ; bien que la perspective que nous donnons ici ne concerne que la spiritualité au sens strict du terme, on peut inclure dans cette catégorie d’hommes les individus qui, sans avoir une véritable intuition intellectuelle de Dieu, se tournent pourtant vers Lui selon leurs moyens et se conforment ainsi à ce qui fait leur raison suffisante.