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L’Œil du Cœur

Schuon : L’Œil du Cœur

Frithjof Schuon

samedi 2 août 2014

honnêteté
honestidade
honesty
honneur
honra
honradez
honor
honour
retitude
retidão

Mais considérons maintenant la fonction Funktion
fonction
função
function
función
de l’Œil du Cœur coeur
kardia
cœur
coração
coración
heart
hŗdaya
, au sens signification
significação
sentido
sens
meaning
raison d'être
habituel de cette expression, en partant de l’œil corporel comme terme de comparaison : nous dirons alors que l’œil corporel voit l’aspect forme
eidos
eîdos
aspecto
perfil
aspect
relatif, brisé pour ainsi dire, de Dieu Gott
Dieu
Deus
God
Dios
theos
, tandis que l’Œil du Cœur s’identifie à Lui par la pureté pureté
pureza
purity
clairté
clareza
clearness
de sa vision ; l’œil corporel est brisé lui-même par sa bipolarisation qui l’adapte à la perception Wahrnehmung 
Vernehmen
perception
percepção
percepción
, c’est-à-dire à la connaissance connaissance
gnosis
intuition intellectuelle
gnôsis
connaître
conhecer
gnose
knowledge
know
conocer
conocimiento
conhecimento
jnāna
jnana
du manifesté comme tel, la manifestation Offenbarkeit
manifestação
manifestation
manifestación
Bekundungsschichten
procédant à son tour de la bipolarisation principielle de l’Etre en Verbe — ou Essence essence
ousía
ousia
essência
essentia
esencia
essence
déterminante, domaine des Idées au sens platonicien — et en Materia prima [1] ; l’Œil du Cœur par contre est unique et central, comme la Face divine divin
divinité
divino
divindade
divindad
divine
divinity
Godhead
qui est sa vision éternelle, et qui, étant au-delà de toute détermination, est aussi au-delà de toute dualité dualité
dyade
duality
dualidad
dualidade
dois
two
deux
. Le cœur se trouve ainsi comme situé entre deux visions de Dieu, l’une extérieure et indirecte et l’autre intérieure et relativement directe [2], et l’on peut, à ce point de vue Sicht
vue
visão
seeing
visión
opsis
, assigner un double rôle et une double signification au cœur : premièrement, il est le centre centre
centro
center
de l’individu Einzelnhet
singularité
singularidade
singularity
singularidad
individuality
individualidade
individualidad
individuation
individuação
individu
indivíduo
individuum
individual
vereinzelt
isolé
Vereinzeltung
isolement
Vereinzelung
esseulement
singularização
créature
criatura
creature
personne
pessoa
person
comme tel et représente la limitation Endlichkeit
finitude
finitude
finitud
finite
limit
limite
limitação
limitación
limitation
fondamentale de celui-ci, — son durcissement comme disent les Écritures, — et par là même toutes ses limitations secondaires ; deuxièmement, il est le centre de l’individu en tant que celui-ci se rattache mystérieusement à son Principe Principe
arche
arkhê
princípio
Princípio
Principio
Principle
transcendant Transzendenz
transcendence
transcendência
transcendencia
trascendencia
transcendant
transcendente
 : le cœur s’identifie alors à l’Intellect noûs
Vermeinen
notar
intellect
intelecto
νούς
buddhi
buddhih
VIDE intelligence
, à l’Œil qui voit Dieu — et qui, par conséquent, « est » Dieu — et par lequel Dieu voit l’homme Mensch
homme
être humain
ser humano
human being
homem
hombre
the man
anthropos
hommes
humanité
humanity
état humain
estado humano
human state
. Il n’y a, au fond, dans l’homme que le cœur qui voit : à l’extérieur innen
intérieur
interior
inner
außen
aussen
extérieur
exterior
outer
Innenseins
être intérieur
ser interior
interiority
antaratva
, il voit le monde Welt
Weltlichkeit
monde
mondanéité
mundo
mundidade
mundanidade
worldliness
mundanidad
Olam hazé
dṛśyam
à travers le mental esprit
espírito
spirit
mente
mind
manas
mental
et les sens, et, à l’intérieur, il voit la Réalité Bestand
Grundbestand
Realität 
réalité
realité fondamentale
réalité subsistante
real
réel
realidad
realidade
reality
divine dans l’Intellect ; mais les deux visions, l’extérieure comme l’intérieure, ne sont à rigoureusement parler qu’une seule, celle de Dieu. Entre ces deux grandes visions, il y a incompatibilité en ce sens qu’elles ne peuvent se produire Herstellen
produire
produzir
production
producir
Herstellung
produção
production
poiesis
poiein
producteur
produtor
productor
l’une à côté de l’autre au même titre et sur le même plan, — nonobstant le fait que le monde peut être vu en Dieu et Dieu dans le monde, — d’abord parce que la vision du monde est absorbée et anéantie par celle de Dieu, en sorte que sous cet aspect il ne peut même pas être question Frage
fragen
question
questão
questionner
questionar
pergunta
perguntar
pregunta
preguntar
d’une réciprocité quelconque, et ensuite parce que le créé n’existe que par son particularisme illusoire à l’égard du Principe et que, de ce fait, il implique par définition son incompatibilité avec la Réalité absolue.

[...]

Si l’Œil du Cœur est généralement conçu comme se trouvant caché dans l’homme et regardant Dieu, bien Bien
agathon
agathón
Bem
Bom
Good
Bueno
que, en toute rigueur, cette façon de parler soit contradictoire, ce même Œil, nous l’avons dit, est aussi — et même surtout — celui de Dieu qui regarde l’homme ; ou, en d’autres termes, il est celui du Principe divin qui englobe la manifestation dans son Omniscience. Maintenant, si nous disons d’une part que l’Œil du Cœur est l’Œil de la manifestation voyant le Principe, et d’autre part qu’il est l’Œil du Principe voyant la manifestation, nous sommes en présence Anwesenheit
présence
parousia
presença
presence
parusía
d’un rapport Beziehung
Bezug
Verhältnis
Weiter-reden 
relation
relação
relación
rapport
d’analogie analogia
analogie
analogy
analogía
inverse, la vision partant de la manifestation devant s’opérer à titre de projection ou de reflet reflet
reflexo
reflex
inversé de la vision partant du Principe ; et si nous déterminons la première de ces deux visions comme étant passive vis-à-vis de son Objet sujet
objet
sujeito
objeto
subject
object
Subjekt
Objekt
divin, nous devons, comme nous l’avons dit plus haut, considérer la vision divine comme active, ce qui revient à s’identifier à l’acte acte
puissance
energeia
dynamis
créateur. Far conséquent, Dieu peut être conçu selon quatre quatre
quaternité
quaternidade
cuatro
cuaternidad
four
quaternity
fourfoldness
grandes visions, c’est-à-dire comme se réalisant Lui-même, dans sa Toute-Connaissance, de quatre manières : premièrement, Dieu se voit Lui-même en Lui-même, en son Essence [3] ; deuxièmement, Il se voit Lui-même par la création Création
Criação
criação
creation
creación
qui n’est autre que sa vision de Lui-même en vertu arete
excellence
vertu
vertue
virtude
virtue
virtud
de la réalisation de la possibilité possibilité
potentialité
Toute-Possibilité
pouvoir
poder
power
négative, et partant limitative, incluse en sa Toute-Possibilité [4] ; troisièmement, Il se voit par les créatures qui Le voient dans la création [5] ; quatrièmement, Il se voit par les créatures Le voyant Lui-même par l’Œil du Cœur [6]. La première de ces visions est au-delà de toute dualité ; la seconde vision s’effectue par l’Œil du Cœur ; la troisième vision s’opère par l’œil corporel, qui signifie l’individu comme tel ; la quatrième vision émane encore de l’Œil du Cœur, cette fois-ci dans le sens courant du symbolisme symbolon
symbolisme
symboles
symbole
simbolismo
símbolo
símbolos
symbol
symbolism
symbols
, c’est-à-dire signifiant la vision « intérieure » que l’Intellect a de Dieu. La « vision » de Dieu procède de Lui et finit en Lui, comme un cercle cercle
círculo
circle
circonférence
circunferência
qui naît et se referme.


Voir en ligne : Frithjof Schuon


[1Dans la doctrine hindoue : Purusha et Prakriti, Principes mâle et femelle. Parfois, celui-ci est considéré comme actif et celui-là comme passif, parce que la femme est active en tant que mère ; elle produit les enfants, tandis que l’homme, sous le seul rapport de la jouissance, est passif.

[2II y a là une contradiction dans les termes qui est inévitable en pareil cas.

[3En toute rigueur, cette façon de parler ne saurait s’appliquer qu’à l’Être créateur et non à Ce qui le dépasse et l’enveloppe en quelque sorte ; cependant, comme rien n’est dans l’Être qui ne soit dans cette Essence suprême, — car le « Fils » n’a rien que ne possède le « Père », — le symbolisme de la vision doit forcément être applicable à Dieu dans sa Réalité suprême, bien que, dans ce cas, l’acte visuel se dissolve dans une Connaissance indifférenciée où il n’y a plus trace de bipolarisation. Quoi qu’il en soit, lorsque nous disons que « Dieu se voit Lui-même en Lui-même », c’est à l’Etre créateur que nous pensons en premier lieu, puisque toutes les autres visions en dérivent, et que c’est Lui qui justifie avant tout l’application universelle du symbolisme de la vision.

[4Le symbolisme soufique compare fréquemment la création à un miroir dans lequel se reflète Dieu.

[5Une Upanishad dit que « ce n’est pas pour l’amour de l’épouse que l’épouse est chère, mais pour l’amour de l’Atman qui est en elle ». Sans le savoir et sans le vouloir, les êtres, quoi qu’ils fassent, connaissent et aiment donc Dieu, et c’est pour cela que maître Eckhart a pu dire : « Plus il blasphème, et plus il loue Dieu. » Cette connaissance et cet amour, étant universels, ne sauraient être le fait des seuls hommes, bien au contraire : car l’homme a par définition la faculté de voir Dieu au-delà des apparences, et, par compensation aussi, la possibilité de nier Dieu, ce qui n’est point le cas des êtres périphériques : un oiseau saluant par son chant l’aurore ou le soleil levant salue réellement et nécessairement Dieu ; une plante se tournant vers la lumière se tourne réellement vers Lui.

[6Ce sont, dans le monde terrestre, les hommes qui, se conformant à la raison suffisante de l’état humain, s’ouvrent à la Lumière divine, et dont les cœurs ne sont point durcis ; bien que la perspective que nous donnons ici ne concerne que la spiritualité au sens strict du terme, on peut inclure dans cette catégorie d’hommes les individus qui, sans avoir une véritable intuition intellectuelle de Dieu, se tournent pourtant vers Lui selon leurs moyens et se conforment ainsi à ce qui fait leur raison suffisante.