Philosophia Perennis

Accueil > Philosophia > Rosenzweig : Le langage des psaumes

L’Étoile de la Rédemption

Rosenzweig : Le langage des psaumes

Franz Rosenzweig

samedi 2 août 2014

Extrait de « L’Étoile de la Rédemption »

Ce n’est donc pas la prophétie qui est la forme particulière où la Rédemption peut devenir contenu de la Révélation ; au contraire, ce doit être une forme tout à fait propre à la Rédemption, qui exprime par conséquent l’événement n’ayant-pas-encore-eu-lieu et pourtant encore-à-venir-un-jour. Mais c’est là la forme du chant commun de la communauté. La communauté n’est pas, n’est pas encore, tous ; son Nous est encore limité, il reste simultanément lié à un Vous ; mais elle prétend à être tous — pourtant. Ce « pourtant » est le mot des Psaumes. Il fait des Psaumes le livre de chant de la communauté, bien que tous s’expriment sous la forme du Je. Car bien qu’il soit un Je singulier tout à fait réel et empêtré dans les maux d’un cœur solitaire, enchaîné à toutes les étroitesses de sa pauvre âme, pourtant, oui, pourtant, ce Je des Psaumes est un membre, et plus qu’un membre, de la communauté : « Et pourtant, Dieu est bon pour Israël » : c’est la devise du Psaume et elle vaut pour l’homme le plus individuel. Le Je ne peut être totalement Je, il ne peut descendre totalement dans les profondeurs de « ses solitaires » — c’est ainsi que le Psaume appelle son âme — uniquement parce qu’il s’enhardit, en tant que Je qu’il est, à parler par la bouche de la communauté. Ses ennemis sont les ennemis de Dieu, sa misère est la nôtre, son secours notre salut. Cette généralisation de l’âme propre à l’âme de tous donne seule à l’âme propre l’audace d’exprimer sa propre misère — justement parce que c’est plus que sa misère propre. Dans la Révélation, l’âme devient silencieuse ; elle sacrifie sa particularité pour en être pardonnée ; celui qui est élu par l’amour de Dieu perd sa volonté propre, ses amis, sa maison et sa patrie, en entendant l’ordre de Dieu, en chargeant sur ses épaules le joug de l’envoi et en sortant pour aller vers un pays qu’il lui montrera. Mais il sort ainsi du cercle magique de la Révélation pour entrer dans le Royaume de la Rédemption, et il élargit son Je abdiqué sous le régime de la Révélation au « Nous tous » ; et c’est alors seulement qu’il recouvre sa particularité propre, mais elle ne lui est plus propre, ce n’est plus sa patrie, ce ne sont plus ses amis et sa parenté, c’est désormais le propre de la nouvelle communauté que Dieu lui indique et dont les misères sont ses misères, la volonté sa volonté, dont le Nous est son Je, dont... le « pas-encore » devient son « pourtant ».

Dans le Livre des Psaumes, c’est dans le groupe de Psaumes purement en « Nous » que le sens le plus profond du Psaume devient pleinement lumineux et manifeste, ce groupe qui va du Psaume 111 au Psaume 118, le grand cantique de louange dont le refrain est la proposition généalogique de la Rédemption, comme nous l’avons déjà vu. Dans la langue sainte, d’ailleurs, le mot « psaume » lui-même ne signifie rien d’autre que « chant de louange », un mot de même racine que le « cantique de louange » évoqué à l’instant. Et dans le groupe de ces Psaumes, la partie centrale est constituée à son tour par le Psaume 115.


Voir en ligne : Franz Rosenzweig