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La Charité profanée

Borella : L’intellect et la raison

Jean Borella

samedi 2 août 2014, par Murilo Cardoso de Castro

Extrait de « La Charité profanée »

On voit par là tout ce qui distingue la raison de l’intellect (en grec : dianoia et noûs). Sans doute cette distinction ne va-t-elle pas jusqu’à la séparation totale, puisque la ratio est la lumière brisée et fragmentaire de l’intellectus. Mais on ne saurait les confondre, pas plus qu’il n’est possible de nier l’un ou l’autre de ces modes de l’activité cognitive. C’est pourtant ce qu’ont fait maints philosophes. Et, bien que dans le présent chapitre nous entendions suivre seulement le fil de l’analyse philosophique, sans référence à des doctrines particulières, cependant, parce que nous sommes imbus d’une culture profondément déformée, et que notre vocabulaire s’en ressent, quelques allusions historiques sont ici nécessaires.

La confusion de l’intellectus et de la ratio s’opère avec la philosophie de Descartes. A dire vrai, cette confusion est assez étonnante, puisque, nous le verrons, ces termes avaient toujours été distingués, en particulier chez saint Thomas d’Aquin, et que Descartes ne pouvait guère l’ignorer. C’est pourtant ce qui se passe. Dans la Deuxième Méditation métaphysique, où il entreprend de prouver que la nature de l’âme est plus aisée à connaître que celle du corps, Descartes, après avoir établi l’existence de cette nature demande en quoi elle consiste et il répond : « Sum igitur res cogitans, id est mens, sive animus, sive intellectus, sive ratio », c’est-à-dire : je suis donc chose pensante, ou encore esprit, ou encore âme, ou encore intellect, ou encore raison. Ce qui fait difficulté dans ce texte ce n’est point l’équivalence qu’il établit entre mens et animus, car une telle équivalence peut se réclamer d’une longue tradition, et on la rencontre dans diverses cultures [1]. Mais il en va autrement pour intellectus et ratio, termes que la tradition philosophique antérieure avait presque constamment distingués.

Quant à la négation de l’intellectus, ou intellect intuitif, elle est l’œuvre de la philosophie kantienne. A vrai dire, elle se présente comme la conséquence logique de la confusion cartésienne. S’efforçant de prendre une conscience critique de la raison (Critique de la Raison pure) Kant n’y aperçoit pas ce pouvoir de connaissance intuitive (intellectus intuitivus) dont la dotait la confusion cartésienne (sive intellectus, sive ratio). Et, puisqu’il n’y a pas d’intellectus, il n’y a point de métaphysique possible : « ... l’intuition intellectuelle, en effet, n’est pas la nôtre, et (...) nous ne pouvons même pas en envisager la possibilité » [2]. La raison (Vernunft) devenant alors la faculté supérieure de connaissance, Kant est amené à inverser les rapports que toute la tradition philosophique antérieure avait admis, et à appeler entendement (Verstand, intellectus) l’activité cognitive inférieure, à savoir, celle qui revêt les connaissances sensibles d’une forme conceptuelle et que nous avons appelée mentale. De la confusion à l’inversion négatrice, c’est le chemin parcouru par la décadence intellectuelle de l’Occident.


Voir en ligne : Jean Borella


[1Par exemple, en sanscrit, le mot manas peut désigner : 1) le mental (l’activité pensante, le sens interne) ; 2) la conscience individuelle ; 3) l’esprit ou l’intellect (qui cependant se dit plutôt buddhi).

[2Critique de la Raison pure, trad. Tremesaygues et Pacaud, P. U. F., p. 226.

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