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Esotérisme guénonien et mystère chrétien

Borella : HOMOOUSIOS

Jean Borella

lundi 4 août 2014, par Murilo Cardoso de Castro

Extrait de « Esotérisme guénonien et mystère chrétien »

Il y a cependant un mot qui apparaît pour la première fois dans ce texte particulièrement solennel de l’Église (le credo de Nicée), mot qui deviendra peu à peu le signe de reconnaissance et de ralliement de l’orthodoxie catholique : c’est homoousios, ordinairement traduit par « consubstantiel », et que l’on pourrait rendre également par « coessentiel » (de homo = même, et ousia = substance ou essence) [1]. Ce fut Constantin qui recommanda l’adoption de ce terme — d’origine non-scripturaire — dans une intention irénique et sans doute à l’instigation d’un Occidental, son conseiller Ossius, évêque de Cordoue, homme d’une grande réputation de sainteté. Cette adoption, pourtant, n’alla pas sans réticence, ce qui s’explique aisément quand on considère l’origine d’un terme qui pouvait sembler suspect, quoique pour des raisons diverses, à certains Pères nicéens [2].
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Après le dossier philosophico-théologique, il faut considérer maintenant le dossier plus proprement ecclésiastique : homoousios s’y rencontre pris en bonne part, quoique avec hésitation. Évoquant un débat qui, vers 260, avait été porté devant le pape Denys de Rome par les chrétiens d’Alexandrie, Athanase déclare : « des évêques anciens, de Rome la Grande et de notre propre ville (Alexandrie), il y a de cela près de cent trente ans, incriminèrent dans leurs écrits ceux qui disaient que le Fils était une ouvre et n’était pas consubstantiel au Père » [3]. Ce texte prouve donc que homoousios était déjà considéré comme une marque de la foi orthodoxe soixante-dix ans avant Nicée, par un certain nombre d’Eglises. Il signifiait que le Fils était réellement Dieu, comme le Père : l’un et l’autre possédaient non pas une ousia « semblable » (c’est la thèse des homé-ousiens), mais une seule et même ousia, une seule et même réalité divine et absolue. Toutefois, ce terme à’homoousios pouvait être aussi utilisé pour signifier quelque chose d’assez différent. En effet, à côté du sens métaphysique et savant d’identité d’essence, le mot avait également un sens populaire selon lequel il désignait une simple communauté de matière (ce que Guénon appellerait une communauté de substance) : deux morceaux du même pain ou de la même étoffe pouvaient aussi être qualifiés d’homoousia. C’est en vertu de cette acception populaire que certains hérétiques, qui niaient la distinction réelle du Père et du Fils, employaient homoousios pour signifier cette non-distinction. Ce fut peut-être le cas de Paul de Samosate, évêque (scandaleux) d’Antioche : le Concile réuni dans cette ville en 268, en même temps qu’il le déposa, aurait, dit-on, condamné l’emploi de homoousios. Ce fut certainement le cas des sabelliens. Le prêtre Sabellius paraît avoir été à Rome, au début du IIIe siècle, le représentant le plus illustre d’une école théologique qu’il n’a pas fondée, mais à laquelle il passe pour avoir donné beaucoup d’éclat. Selon cette école, qu’on appelle proprement monarchianisme ou modalisme, mais qui est plus couramment désignée sous le nom de sabellianisme, le Fils n’est pas autre que le Père : il n’y a qu’un seul Dieu, le Père, qui s’incarne sous le nom de Fils, qui meurt sur la croix et qui se répand dans l’Église sous le nom de Saint-Esprit. Ainsi le Christ est Dieu, mais parce qu’il est le Père ; la distinction des Personnes est niée et, avec elle, la Trinité. Pour exprimer cette non-distinction des Personnes, les sabelliens en appelaient au terme homoousios qui devenait ainsi le signe de ralliement et la marque terminologique de l’hérésie. C’est précisément pourquoi Arius le rejetait. S’opposant aux sabelliens, il revendiquait pour le Christ une existence personnelle distincte du Père, mais une existence créée, ontologiquement autre que l’ousia divine du Père. Autrement dit : ou bien, avec les sabelliens, le Christ est Dieu, mais n’est pas une Personne (distincte du Père) ; ou bien, avec Arius, le Christ est une personne distincte, mais il n’est pas Dieu, et ne peut être dit « consubstantiel » au Père. Au demeurant, estime Arius, si on le déclarait « consubstantiel » au Père, non seulement on en ferait un Dieu par essence, alors qu’il n’est "Dieu " comme toute créature, que par participation, mais encore on diviserait l ’ousia divine en parties, à la façon de « Manichée (Manès) qui explique que le Fils est une partie consubstantielle (méros homoousion) du Père » [4]. On voit ici qu’Arius, dans son rationalisme antimétaphysique, ne conçoit de consubstantialité qu’au sens d’une "communauté de matière" (deux fragments du même pain sont consubstantiels), et regarde son usage théologique comme l’inacceptable affirmation d’une division concrète de l’ousia divine. Telle était la situation avant que ne s’ouvre le Concile en 325.

Homoousios était donc, en résumé, un mot courant, venu des doctrines ésotériques du gnosticisme et de l’hermétisme, utilisé en un sens dirimant par des théologiens orthodoxes et des représentants de l’Église magistérielle, condamné par d’autres à cause du sabellianisme qu’il paraissait impliquer, rejeté enfin par les ariens pour la même raison, mais aussi pour écarter tout risque d’une divinisation ontologique du Fils. Et cependant les Pères nicéens, après avoir hésité, s’accordèrent à le retenir, bravant l’hostilité de quelques uns, rompant l’indécision prudentielle de beaucoup, levant enfin pour toujours la suspicion dont ce terme était l’objet. Conçoit-on, dans ces conditions, qu’il pût s’agir pour le Concile d’inaugurer l’ère exotérique des formulations dogmatiques et d’officialiser ainsi la descente — inéluctable ou providentielle — de la doctrine chrétienne ? A quelques points de vue que l’on se place cette hypothèse est incongrue.


Voir en ligne : Jean Borella


[1Guénon distingue clairement « essence » et « substance ». Mais cet usage terminologique, justifié dans sa doctrine, n’est pas celui de la tradition occidentale. Force est de constater, en effet, que les mots essentia et substantia sont deux néologismes forgés par les écrivains latins pour traduire un seul et même mot grec : ousia, lequel signifie littéralement : « étance », « étantité », donc la « qualité de réalité » de quelque chose. Essentia (fabriqué par Cicéron ?) sur le modèle & ousia (par substantivation du participe présent — absent en latin classique — du verbe esse = être) n’a pas eu de succès et ne sera vraiment employé qu’à partir de Boèce (Ve-VIe siècle). D’où la nécessité pour la philosophie latine de proposer un autre équivalent : ce fut sub-stantia (Sénèque, Epist., 113 § 4) probablement forgé sur le modèle du grec hypostasis, synonyme à’ousia (Ep. ad Haebr. I, 3). A la suite de Nicée, on fut amené en Orient à distinguer entre ousia pour désigner la réalité absolue (de l’Essence divine) et hypostasis pour désigner les Personnes. Ce fut la cause de nombreux malentendus pour les Latins qui en étaient restés à l’équivalence : ousia = hypostasis = substantia. Voir cette question dans La Charité profanée, D.M.M., pp. 133-146.

[2Sur les occurrences pré-nicéennes du terme homoousios, on pourra consulter l’article « Consubstantiel » (Henri Quilliet) du Dictionnaire de Théologie Catholique, Letouzey et Ané, t. III, col. 1610-1614, qui fournit toutes les références désirables. L’étude la plus complète que nous avons lue sur l’origine du mot est celle d’Ephrem Boularand, S.J. dans L’Hérésie d’Arius et la « foi » de Nicée, t. II, Letouzey et Ané, 1972, pp. 331-353. On y trouvera les références des textes que nous allons citer.

[3Epist. ad Afros, 6 P. G., t. XXV, col. 1040. Il semble qu’en réalité il ne se soit écoulé que cent ans environ entre le moment où Athanase écrit (vers 360) et les événements qu’il relate.

[4Arius, Lettre à Alexandre d’Alexandrie (vers 320). Cette lettre qu’Arius pour sa défense, avait envoyée à l’évêque d’Alexandrie, a été reproduite par Athanase dans son De Synodis, 16 ; nous l’avons lue dans : Ephrem Boularand, S.J., L’hérésie d Arius et la « foi » de Nicée, t. I — L’hérésie d’Arius, Letouzey et Ané, 1972, pp. 49-51, qui donne le texte grec de l’édition H.G. Opitz, Athanasiiis Werke, III-1, Urkunde 6, pp. 12-13.

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