Philosophia Perennis

Accueil > Tradition chrétienne > Jacob Boehme (1575-1624) > Koyré : Boehme - du mal, de la liberté, de l’être, du monde et de (...)

La philosophie de Jacob Boehme

Koyré : Boehme - du mal, de la liberté, de l’être, du monde et de Dieu

Alexandre Koyré

lundi 4 août 2014

Extrait de « La philosophie de Jacob Boehme »

Des deux côtés se pose le même problème du mal : comment, si Dieu est bon, s’il est la joie et la bonté elle-même, si, en même temps, il est la source dernière de toute réalité, le mal est-il possible ? D’autre part, si dans le monde et l’âme elle-même le mal est si visiblement présent, comment peut-on admettre que Dieu y soit présent aussi ? Problèmes terribles, plus difficiles encore pour Boehme que pour quiconque, parce que, pour lui, le mal n’est pas une négation ; il est une qualité, une force, une puissance autant physique que morale, qui, si elle s’oppose au bien comme qualité ou force contraire, n’en reste pas moins dans son essence une force ou qualité positivement déterminée. Le mal n’est pas simplement négation, limitation, absence du bien. Boehme n’accepte pas l’identification trompeuse, commune à la philosophie chrétienne et à la philosophie antique, du mal avec la négation et le néant. La lumière et les ténèbres, si on reprend cette comparaison classique, s’opposent, mais ne s’opposent nullement comme l’être et le non-être de la lumière, car les ténèbres sont tout aussi bien que la lumière. L’obscurité réelle est quelque chose de positif, une qualité perçue. La lutte entre le Bien et le Mal est un combat entre puissances contraires, réelles toutes deux. D’ailleurs ?— nous le verrons plus tard — c’est justement par suite du caractère réel et positif du mal que Boehme peut espérer que sa défaite sera, un jour, définitive. Le mal est positif. Son existence n’est donc point nécessaire. Voilà, en somme, ce que sera la solution de Boehme.

On voit très bien que le problème reste néanmoins entier ; il se dédouble même. S’il n’est point nécessaire, le mal reste cependant réel. Son existence non nécessaire doit être expliquée quand même. Il faut aussi que son essence, (sa qualité positive) le soit également, et que, en tant qu’essence, elle soit quand même fondée en Dieu [1].

On voit combien la position est délicate et difficile : le mal est nécessaire en tant qu’essence, et accident irrationnel en tant qu’existence. Il doit ainsi, quodammodo, être en Dieu, et, d’autre part, quodammodo, n’y être point [2].


Voir en ligne : Jacob Boehme


[1Cf. De Tribus Principiis, I, 7

[2Disons-le tout de suite : la solution de Boehme sera, en ses grandes lignes, de poser le mal en Dieu comme base et fondement de l’être et de la manifestation du bien.