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Être et existence

Gilson : Existentia

Étienne Gilson

lundi 4 août 2014, par Murilo Cardoso de Castro

Extrait de « Être et existence »

Nom féminin singulier dérivé du verbe exsisto, is. Ce verbe, composé de ex et de sisto, ne signifie pas « exister », du moins dans la langue classique. Il signifie proprement « sortir de », d’où, au figuré, « paraître », « se manifester ». Cf. relies ut transiret quidquid existit in praesentia ... ; quod ex homine syro, docto prius graecae facundiae, post in latina etiam dictor mirabilis exstitisset... Certains emplois de ce verbe suggèrent combien était facile le passage au sens français d’« exister », par exemple : Existunt in animis varietates. S’il « se rencontre » des diversités dans les esprits, c’est qu’ « il y en a », donc qu’il en « existe ». Pourtant la langue classique a toujours maintenu la connotation d’origine introduite par ex ; le verbe existere n’y signifie jamais « exister » au sens où nous disons qu’une chose « est », ou « existe ».

Le passage au sens français d’ « exister » est chose faite, semble-t-il, dès la traduction du Timée par Chalcidius (IIIe-IVe siècles). Ainsi, to de ontos onti (Timée, 52c) s’y trouve rendu par : At enim vere existentium rerurn ..., où existentium signifie, si non « qui existent », du moins « qui sont ». De même, où Platon écrit on te kai choran kai genesin (Timée, 52d) Chalcidius traduit : existens, locum, generationem. Dans le passage de Timée 52b, où Platon dit que ce qui n’est pas quelque part n’est pas du tout, Chalcidius traduit ouden einai, par minime existere. Enfin, dans le Commentaire de sa propre traduction, ayant à paraphraser tria ... auta onta (Timée, 35a), Chalcidius rend ce dernier mot par existentia. Tout se passe comme si le terme ens, qui aurait convenu dans tous ces passages, ne s’était même pas offert à son esprit. Notons en outre que le dérivé existentia n’existe pas chez lui. Du moins ne l’y ai-je pas rencontré. Les dictionnaires qui le lui attribuent se fondent peut-être sur une méprise avec le pluriel neutre d’exis-tens qui, on vient de le voir, appartient en effet à son vocabulaire.

Par contre, existentia féminin singulier paraît dès Candide l’Arien (IVe siècle), qui en fait libéralement usage et l’accompagne d’ailleurs de plusieurs dérivés : Nulla enim neque substantia neque substantialitas, neque existens neque existentitas, neque existentia neque existentialitas. Ainsi, l’existentitas est le propre de l’existens comme l’existentialitas l’est de l’exis-tentia. Or on ne peut douter que Candide n’entende désigner par là ce que nous nommons l’ « existence », en tant qu’elle est la propriété de ce qui « est » ou « existe ».

Differt autem existentia ab existentialitate, quoniam existentia jam in eo est, ut sit jam esse ei : at vero exi6tentialitas potentia est, ut possit esse, quod nondum est. Multo magis autem differt existentia a substantia, quoniam existentia ipsum esse est, et solum est, et non in alio non esse, sed ipsum unum et solum esse ; substantia vero non solum habet esse, sed et quale et aliquid esse (Op. cit., 2 ; 1014).

Marius Victorinus, contemporain de Candide, use également du terme existentia au sens d’« être ».

Il ne semble pourtant pas que, pris en ce sens, le mot ait d’abord réussi. On ne le retrouve ni chez Augustin, ni chez Boèce. Au moyen âge, il reparaît avec au moins deux sens différents, qui ne sont pourtant pas sans se refléter parfois l’un dans l’autre :

1° comme dérivé d’exsistere pris au sens classique, avec connotation d’origine ; par exemple, dans le texte si intéressant de Richard de Saint-Victor :

Possumus autem sub nomine exsistentiae utramque considerationem subintelligere, tam illam scilicet quae pertinet ad rationem essentiae, quam scilicet illam quae pertinet ad ratio-nem obtinentiae ; tam illam, inquam, in qua quaeritur quale quid sit de quolibet, quam illam in qua quaeritur unde babeat esse. Nomen exsistentiae trahitur ex verbo quod est exsistere. In verbo sistere notari potest quod pertinet ad considerationem unam ; similiter per adjunctam praepositionem ex notari potest quod pertinet ad aliam. Per id quod dicitur aliquid sistere, primum removentur ea quae non tam babent in se esse quam alicui inesse, non tam sistere, ut sic dicam, quam insistere, hoc est alicui subjecto inhaerere... Quod igitur dicitur sistere, tam se habet ad rationem creatae quam increatae essentiae. Quod autem dicitur exsistere, subintelligitur non solum quod habeat esse, sed etiam aliunde, hoc est ex aliquo habeat esse. Hoc enim intelligi datur in verbo composito ex adjuncta sibi praepo-sitione. Quid est enim exsistere nisi ex aliquo sistere, hoc est substantialiter ex aliquo esse ? In uno itaque hoc verbo exsistere, vel sub uno nomine exsistentiae, datur subintelligi posse et illam considerationem quae pertinet ad rei qualitatem et illam quae pertinet ad rei originem.

Ainsi définie à propos de l’existence des personnes divines, mais étendue à celle des personnes humaines (Op. cit., IV, 14), l’exsistentia a désormais conquis droit de cité dans la théologie médiévale. Cf. chez Alexandre de Haies : nomen exsistentiae significat essentiam cum ordine originis ;

2° comme dérivé d’exsistere pris au sens secondaire et impropre du français « exister » ; par exemple dans la traduction latine du Fons Vitae de Gebirol, où l’on rencontre exsistere per se in actu, accidens non intelligitur exsistens per se, esse est exsistentia formae in materia. Notons pourtant qu’exsistentia peut, chez Gebirol, connoter franchement l’origine, et qu’il semble qu’un reste de cette connotation première l’accompagne généralement :

Nonne vides quod exsistentia essentiae omnium rerum non est nisi ex materia et forma, et exsistentia materiae et formae ex voluntate, ideo quia ipsa est actor earum et conjunctor et reten-tor earum ?

Ici, le rapport d’origine est aisément reconnaissable. Il l’est moins dans la phrase suivante : omnis forma ad exsistentiam suam eget materia quae sustinet earn, et plus loin : minor pars quantitatis non est exsistens in non-materia. Il me semble avoir disparu dans la phrase que voici : et quando volueris imaginari quomodo est exsistentia simplicis substantiae in substantia simplici... imaginare exsistentiam colorum et superficierum in corporibus... etc.

Pris en ce sens, les termes exsistentia et exsistere ne me paraissent pas appartenir à la langue de saint Thomas, qui emploie esse, par exemple, en décrivant la composition de l’esse avec Vessentia. Par contre, peu après lui, Gilles de Rome introduit une distinction intéressante entre esse et exsistere :

Redeamus ergo ad propositum et dicamus quod quaelibet res est ens per essentiam suam ; tamen quia essentia rei creatae non dicit actum completum sed est in potentia ad esse, ideo non sufficit essentia ad hoc quod res actu exsistat nisi ei superaddatur aliquod esse quod est essentiae actus et complementum. Exsistunt ergo res per esse superadditum essentiae vel naturae. Patet itaque quomodo différât ens per se acceptum et exsistens.

Ainsi l’être existe en vertu de l’addition de son esse a son essentia. D’où la formule actu exsistere et l’identification : verum quia nominibus utimur ut volumus, multotiens pro eodem accipitur ens et exsistens. La controverse avec Henri de Gand sur l’esse essentiae et l’esse exsistentiae doit avoir contribué à vulgariser l’emploi du terme. En tout cas, à partir du XIVe siècle, exsistentia se rencontre fréquemment.

En français, « existence » semble n’avoir été que tardivement accepté. Dans la 2e édition de La Métaphysique ou science Surnaturelle, Scipion du Pleix, traitant de la différence qu’il y a « entre essence et existence », écrit au Liv. II, ch. III, 8 ; p. 124) : « Il est donc certain qu’il y a notable différence entre l’existence et l’essence des choses. Mais pour le mieux entendre il faut observer qu’en notre langue française nous n’avons point de terme qui réponde énergiquement au latin existentia, qui signifie la nue entité, le simple et nu être des choses sans considérer aucun ordre ou rang qu’elles tiennent entre les autres. » Par contre, en 1637, Descartes use du terme « existence » sans aucun scrupule, comme on peut s’en assurer en relisant la IVe Partie du Discours de la méthode : « ... je pris garde aussi qu’il n’y avait rien du tout en elles (se. ces démonstrations) qui m’assurât de l’existence de leur objet » ; et un peu plus loin : « Au lieu que, revenant à examiner l’idée que j’avais d’un être parfait, je trouvais que l’existence y était comprise... » etc.. Le terme « existence » s’est donc fait recevoir des philosophes d’expression française entre 1609 et 1637.

En anglais, le substantif existence est relativement ancien. Il s’y double d’un autre nom, dont le sens semble le même : existency. Le New English Dictionary distingue deux sens principaux d’existence, dont les deux premiers intéressent notre problème : 1° Actuality, reality, opposé à appearance, comme nous disons aujourd’hui « apparence et réalité » ; on cite trois exemples, dont deux empruntés à Chaucer (1384 et 1400), et un à Lydgate (1430) ; 2° être (being), le fait ou l’état d’exister ; exemple de 1430, Lydgate : Thing counterfeyted hath non existence. On peut donc dire que, au sens 1°, ce nom date du XIVe siècle, et, au sens 2°, du XVe siècle. Sans réserve, bien entendu, d’attestations plus anciennes que l’on pourra éventuellement découvrir.


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