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Vie de Saint Siméon le Nouveau Théologien

Hausherr : APATHEIA

I. Hausherr

mardi 5 août 2014, par Murilo Cardoso de Castro

Extrait de l’introduction de I. Hausherr à la « Vie de Saint Siméon le Nouveau Théologien »

On distingue une double apatheia. L’une est le fruit de l’ascèse, du jeûne, de la mortification des sens ; elle éteint les passions et rétablit dans les mouvements de l’âme l’ordre de la nature. La seconde commence seulement avec le début de la contemplation. Elle se manifeste par des effets merveilleux : la paix parfaite des pensées, la vue pénétrante et même prophétique des choses divines et humaines, les révélations. Pour la clarté du vocabulaire, Nicétas, nous semble-t-il, eût peut-être mieux fait de ne pas donner le nom d’apatheia, qui est de soi purement négatif, à ce second état d’âme. Mais il a ses raisons pour le faire : c’est que seule cette seconde apatheia libère entièrement non seulement de soi, mais du monde, de ce qui s’appelle d’un terme assez étrange, mais fréquent, la pankosmios aisthesis, le sentiment du créé sous toutes ses formes ; grâce à elle seulement, les sens se transforment complètement, et « libre de toute servitude, on s’élève rapidement à Dieu..., on devient un ange dans un corps matériel, on vit avec les hommes comme un être immatériel ». « C’est le même Esprit qui produit l’une et l’autre apatheia, mais dans l’une il réprime et contient, dans l’autre il lâche la bride ». L’une est ascèse, travail, sueur, peine ; l’autre est quiétude, repos, détente, liberté.

L’ascèse, le moyen d’arriver à la première apatheia, ne présente pas chez Nicétas de caractères bien particuliers. En ce point surtout, sa doctrine dérive directement de saint Maxime. En voici un résumé rapide.

Elle part d’un concept de la nature, commun aux Orientaux, et bien différent de celui des Occidentaux inspirés de saint Augustin. La nature est bonne, puisqu’elle est l’œuvre de Dieu. L’ascèse n’a pas à travailler contre elle, mais pour elle. Le bien est kata physin, le mal kara physin. Tout l’effort de l’ascèse consiste donc à revenir à la vraie nature, celle du paradis. C’est tout le sujet du noetos paradeisos de Nicétas. « Tu mangeras de tout arbre du paradis », dit Dieu, au singulier, parce que cela s’adresse à la partie rationnelle de l’âme. Au contraire, il dit au pluriel, comme s’adressant aux sens multiples : « Vous ne mangera pas de l’arbre de la science du bien et du mal ». On en conclut que pour revenir à la nature, il faut mortifier les sens et exercer l’esprit aux pensées divines. « Tant que l’homme s’occupait de ces plantes immortelles, je veux dire les pensées divines, qu’il se livrait aux contemplations des êtres et se nourrissait d’une nourriture intellectuelle, il était déifié ». Mais il préféra manger de l’arbre défendu, c’est-à-dire suivre les sens, et il tomba dans la multiplicité des impressions et des passions sensibles (noetos paradeisos). D’où la nécessité de mortifier non pas la nature, mais les passions, pour libérer la nature.


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