Philosophia perennis

Accueil > Philosophia > Semyon Frank (1877-1950) > Frank : La connaissance et l’être (avant-propos)

La connaissance et l’être

Frank : La connaissance et l’être (avant-propos)

Semyon Frank

vendredi 29 août 2014, par Murilo Cardoso de Castro

Extrait de « La connaissance et l’être », de Semyon Frank, Aubier.

En présentant aujourd’hui à nos lecteurs, comme douzième ouvrage de cette collection, une oeuvre d’un des plus importants parmi les philosophes russes de ce temps, La Connaissance et l’Être, de Simon Frank, c’est encore une traduction que nous leur demandons d’accueillir.

Nul de nos amis ne s’étonnera que notre collection ait compté jusqu’ici beaucoup d’auteurs étrangers. Ni l’Esprit, ni la métaphysique, qui est indéfiniment destinée à en renouveler l’intelligence et l’amour, ne sont les monopoles d’une nation ni d’un penseur. Aucun homme n’est fondé à en revendiquer le privilège ; chacun aperçoit l’Esprit d’où il est et en participe du mieux qu’il peut. Qu’on appelle le Principe réel des choses Être, Mystère, Valeur, Absolu, ou, comme Frank, « l’Unité métalogique », il est immanent à chaque peuple et à chaque homme à raison de leur spiritualité, transcendant à tous en ce qu’il leur laisse à chercher et à trouver.

Cela n’autorise nullement une action qui poursuivrait l’unification des peuples et des hommes par l’abolition de leurs différences. L’unité spirituelle est au-dessus de l’opposition entre l’unité et la multiplicité déterminées. Elle permet aux nations et aux individus de se rencontrer sur les identités qu’elle met à leur disposition ; mais elle attend d’eux qu’au lieu de faire de ces lieux de rencontre des champs de bataille, ils se conçoivent l’un l’autre comme des qualités originales dans l’harmonie de l’ensemble, qui en est enrichi et embelli. Un ami n’escompte pas de son ami qu’il se copie sur lui ; il l’aime aussi comme autre que lui ; et l’amitié est cette dialectique vivante par laquelle deux âmes s’aident à atteindre chacune à son originalité propre, en l’accordant avec celle de l’autre.

Aussi chaque homme doit-il à l’Esprit de l’exprimer tel que celui-ci se donne à lui. Par sa vocation propre, il lui apporte un témoignage nouveau ; et en même temps qu’il se trouve lui-même, dans une pureté de plus en plus délivrée et avec une force de plus en plus aimable, il actualise, d’une manière qui n’a pas eu de précédent et n’aura pas de double, la générosité, inépuisable et infatigable, par laquelle la Source de la vie manifeste son infinité. Il n’y a jamais eu et il n’y aura jamais de philosophie de l’esprit qui en exclue la profondeur de l’âme et l’abondance du coeur. Si la banalité se répand dans le monde et, avec elle, la sécheresse et l’ennui, la faute n’en est pas à la philosophie, dont la métaphysique est le germe ; elle incombe à la science, condamnée par nature à remplacer la singularité des événements et la délicatesse des coeurs par la misère abstraite des mesures, des lois et des techniques, l’intimité des consciences personnelles par les conditions ou les expressions objectives de leur action la plus extérieure.

On ne peut isoler l’identité des différences sans dissocier les différences de l’identité : cela fait que le mal est double. Tandis que la science dégrade l’union des coeurs dans l’identité impersonnelle des formules et des lois, les qualités deviennent les objets passionnels d’un désir de jouissances, dont l’essence est l’impatience du nouveau. On court après les sensations encore inconnues sans prévoir que la sève d’où jaillissent les plus belles fleurs de l’expérience se tarit dès qu’elle ne se renouvelle plus à la Source spirituelle de toute existence. Certes, l’art n’est pas la métaphysique ; mais il n’y a de grand artiste que celui qui fait pressentir, au delà des beautés qu’il nous montre, le mystère insondable, mais partout présent, d’un amour qui en fait le charme.

Plus profondément que les utilités de la science ou les plaisirs esthétiques, l’homme a besoin d’une confiance intime, d’une foi imperturbable qui tienne sa force et sa constance soit de la solidité de l’être, soit de l’infinité du devoir-être. Les prophètes du XIXe siècle annonçaient que les hommes du XXe recevraient des progrès de la science le bien-être auquel l’art, volontiers confondu avec le luxe, n’aurait qu’à ajouter les plaisirs de la vie. Voilà le XXe siècle au tiers de son cours ; et les hommes s’étonnent du sort qui leur est fait ! Les avantages techniques que la science leur a donnés sont payés un prix trop fort par l’esclavage industriel, l’aggravation de la guerre, la multiplication des moyens de nuire, la dégradation des hommes en automates et en objets : Quant à l’art, destitué de cette candeur qu’il ne peut recevoir que de la foi dans la vie, il se livre trop aisément à la complication intellectuelle, à la recherche du curieux et de l’étrange, au goût du maladif ou du malsain, bref à un alexandrinisme aggravé par le goût de la souffrance. C’est un art sans joie.
++++
Cette déception, qui a commencé, dès la fin du XIXe siècle, à se répandre dans les diverses classes de la société et y étend un malaise dont les troubles européens ne sont que les manifestations impulsives, est le milieu le plus propre à la résurrection de la métaphysique. D’un bout de l’Europe à l’autre, des hommes, indépendamment les uns des autres, retrouvent, au delà des contraintes matérielles et des abstractions juridiques, le sentiment de leur communauté avec l’Esprit universel. A rencontre du matérialisme, qui ontologise le non-esprit, et du positivisme, assez naïf pour croire que l’utilité et le plaisir suffisent à l’homme et assez partial pour considérer comme une maladie mentale tout effort vers l’Absolu, se définissent des doctrines qui, sous des noms différents, mais par des voies convergentes, reviennent au Principe réel qui nous illumine et nous inspire, si seulement nous ne nous détournons pas de lui par le refus de nous associer à sa bienfaisance. — Parmi ces hommes, l’un des initiateurs a été Simon Frank, qui, avant même la fin de la guerre mondiale, a publié le livre que nous mettons aujourd’hui à la disposition du public de langue française.

C’est un trait assez fréquent de l’histoire intellectuelle de la Russie qu’un renouveau de la spiritualité y émane des efforts concertés d’un groupe d’amis associés. De même que la musique russe, a été renouvelée au XIXe siècle par les « Cinq », un réveil métaphysique, inspiré par un sentiment commun de la pauvreté, intellectuelle et spirituelle, du matérialisme et du positivisme, a inspiré, dans les premières années du XXe siècle, un groupe de penseurs russes, dont certains ont été personnellement unis par une amitié spirituelle. Parmi eux, on peut nommer le théologien Boulgakoff, Lossky, dont des oeuvres ont été traduites en français, Nicolas Berdiaeff, devenu en France notre ami, et Simon Frank, que nous devons maintenant présenter à nos lecteurs.

Pour plus d’un de ces philosophes, l’idéalisme a servi d’intermédiaire entre les doctrines dont ils avaient reconnu l’insuffisance et leur pensée ultérieure, ontologique et religieuse. C’est ainsi que, après un travail sur la morale de Nietzsche, Frank a fait paraître, en 1902, dans une collection publiée par le groupe philosophique dont il vient d’être parlé, un ouvrage sur Les Problèmes de l’Idéalisme : son but était de frayer la voie à cet effort intellectuel pour dépasser le matérialisme et le positivisme, qui régnaient déjà dans l’esprit de beaucoup de Russes intellectuellement cultivés.
++++
La carrière sociale de Simon Frank fut une carrière universitaire. De 1907 à 1917, il fut dozent à l’Université de Saint-Pétersbourg et professeur à l’école d’enseignement supérieur féminin de la même ville ; de 1917 à 1921, professeur ordinaire et doyen de la Faculté de philosophie (philologie et histoire) de l’Université de Saratov ; enfin, en 1921-1923, il devint professeur ordinaire à l’Université de Moscou ; et assura, avec Berdiaeff, la direction, à Moscou aussi, d’une « Académie pour la culture spirituelle » qui était une association indépendante. — En 1922, à cause de son opposition au matérialisme, devenu doctrine officielle, le gouvernement des Soviets lui manifesta, ainsi qu’à beaucoup d’autres, son hostilité, et il dut passer en Allemagne. Il vit maintenant à Berlin. Il n’a pas cessé de s’associer au mouvement spirituel qu’il a contribué à lancer : il est membre de l’Académie de philosophie religieuse, constituée parmi les émigrés, et il collabore à la revue philosophique russe La Voie, éditée par Berdiaeff.

L’oeuvre intellectuelle de Simon Frank est maintenant considérable. Avant l’ouvrage que nous traduisons aujourd’hui, il a publié, en 1910, Philosophie et Vie. A la même période que La Connaissance et l’Être appartient un livre, L’Âme de l’homme, qui est présenté comme une introduction ontologique à la psychologie. De Berlin, il a fait paraître, soit en russe, soit en allemand, des études ressortissant à des parties très différentes de la philosophie. Il prépare la publication en allemand d’un ouvrage consacré à fonder, du point de vue de la théorie de la connaissance et de celui de l’ontologie, la mystique spéculative. S’il fallait déterminer l’influence qu’il a exercée sur la pensée allemande de notre temps, c’est sans doute la philosophie de Nicolaï Hartmann qui apporterait le témoignage le plus important.

L’historien de la philosophie pourrait chercher dans la pensée de Simon Frank le prolongement de philosophies antérieures. Plotin et Nicolas de Cuse sont les deux modèles sous le patronage desquels il met, ne serait-ce que par de nombreuses références, La Connaissance et l’Être. Il a subi l’influence de Kireiewski, de Vladimir Soloview, de Lossky. Il a reçu une forte impression de Malebranche. Enfin ce livre même avoue l’admiration et prouve l’attention avec laquelle il a lu Bergson. — Mais c’est toujours méconnaître l’originalité d’un philosophe et la vie même de la pensée que d’en faire une résultante d’actions venues du dehors. Si à la limite il ne peut y avoir qu’une philosophie, elle doit amener les esprits les plus pénétrants à s’unir en elle. Quand donc un philosophe se retrouve dans la pensée d’un philosophe antérieur, cela vérifie que les esprits sont faits pour converger, mais cela n’enlève rien à l’indépendance et à la spontanéité des mouvements par lesquels ils se sont portés les uns au-devant des autres. L’histoire intellectuelle de Simon Frank lui-même en fournit une vérification. La théorie du jugement et l’attitude prise à l’égard de l’Absolu dans La Connaissance et l’Être ne sont pas sans évoquer le souvenir de Bradley ; pourtant ce n’est qu’après avoir écrit ce livre qu’il a lu Appearance and Reality.
++++
Ce qui importe, en effet, dans l’acte de pensée, ce ne sont pas les éléments qu’une analyse peut déceler dans son expression, c’est l’harmonie dans laquelle ils se trouvent fondus et, avant elle, l’inspiration dont elle découle. Une oeuvre intellectuelle n’est pas un total ; c’est un tout et plus qu’un tout, et l’unité complexe n’en est pas altérée lorsque la matière en change. C’est du même génie que Michel-Ange a marqué ses monuments, ses fresques et ses poèmes.

Ainsi considérées, les diverses expressions de la pensée de Simon Frank manifestent une seule et même inspiration. En opposition avec toutes les doctrines subjectivistes qui pensent déifier l’homme en en faisant par sa connaissance l’origine du monde où il vit, mais n’aboutissent qu’à le rendre étranger à la réalité en l’enfermant dans une représentation superficielle et fictive, il exprime et défend son inébranlable conviction que nous appartenons intimement au réel, que nous lui sommes consubstantiellement unis et que le fondement ultime de la connaissance est la révélation immédiate de son Principe suprême dans la connaissance vivante.

Aussi cet ouvrage sur La Connaissance et l’Être est-il rempli par l’éclat voilé d’une Toute-Puissance que nous ne connaîtrions pas si elle n’illuminait partout les déterminations, les « contenus », par la médiation desquels nous pénétrons jusqu’à elle. L’erreur du positivisme est de croire qu’on sait tout ce qu’il y a à savoir quand on saisit, soit la détermination d’objets définis, de termes, soit celle de rapports pensés, que l’on traite encore comme des termes. Ce ne sont que des phénomènes ; ils sont, certes, bien fondés, mais ils ne peuvent se comprendre, sinon hypothétiquement, du moins réellement, que par l’Inconnu dont ils sont les manifestations et qui est le seul objet de la métaphysique. C’est cet Inconnu, cet Autre, qui n’est pas le corrélatif du même, mais transcende l’opposition de l’Identité et de l’Altérité logiques, c’est cette Unité, comme telle, métalogique, que toute connaissance cherche, pressent, atteint, suppose, enfin aperçoit derrière toutes les déterminations qui lui servent d’objets définis. Ce que les sens, la connaissance notionnelle regardent, ce sont les choses et les concepts ; seul l’esprit voit ce qui est Premier.

Dans cette conviction, qui fait l’unité de l’ouvrage parce qu’elle fait celle de toute connaissance et de toute réalité possible, c’est par la réflexion sur le jugement que nous sommes introduits. Si ses contenus n’avaient d’autre garant qu’eux-mêmes, la connaissance Serait à la merci de leur fragilité ; car des contenus qui ne seraient pas enracinés dans l’objet ne seraient que des images psychologiques et subjectives. Il faut donc qu’ils soient ce qu’ils sont par l’objet, et c’est l’objet qu’à travers les contenus la connaissance prétend appréhender. Comme cet objet est, en tant que tel, autre que tous les contenus qu’il doit fonder, il faut l’appeler x, et c’est dans cet x qu’est ontologiquement fondée la raison pour laquelle un contenu doit être relié à un autre contenu, de manière à former la matière d’un jugement. Ce qu’il y a de synthétique dans la liaison ne fait que manifester ce qu’il y a de thétique dans l’immédiation par x, et des termes, et du rapport du jugement.
++++
Après avoir montré, dans le chapitre h, l’insuffisance de toute théorie de la connaissance qui, en refusant à l’objet sa transcendance, aboutit à le destituer de sa solidité, de son indépendance, de sa fonction propre qui est de s’imposer au sujet connaissant, l’auteur nous invite, dans le chapitre m, à reconnaître que rien ne peut nous être « donné » dans l’expérience que sur le fond d’un « présent » à l’unité duquel tout donné est plus ou moins directement référé. De même qu’un trait d’une carte n’a de sens que par la carte entière, que le détail d’un paysage ne serait qu’un phosphène s’il ne tenait sa place, sa signification, sa valeur du paysage, qui lui-même se rapporte au monde entier, toute connaissance suppose (p. 87) une chose inconnue, transcendante, qui, dans son caractère de chose inconnue et non-donnée, est aussi évidente, primaire, immédiate que le peuvent être les données mêmes. Rien n’est plus près de nous que l’éloigné ; le plus clair, c’est le plus profond. Que, par conséquent, la conscience, ou, comme écrit Simon Frank, « la petite conscience », en entendant par là l’histoire vécue par le moi, ne puisse se suffire à elle-même pour constituer la connaissance, c’est la conséquence qu’en tire immédiatement le chapitre par lequel se termine la première partie. Non seulement l’être entoure notre connaissance, mais il la pénètre.

Cette analyse du connaître conduit à distinguer, par une abstraction qui ne doit jamais tourner au dualisme exclusif, deux zones de la réalité. La première en droit, la plus profonde, est celle où règne l’Un, l’Unité universellement originante, qui vient d’être découverte par l’intuition de la présence ; l’autre est celle de la connaissance notionnelle, qui porte sur les déterminations. Tandis que le chapitre v et le chapitre VI, traitant respectivement de la nature du lien logique et de la loi de détermination, sont employés à sonder le passage de l’Unité indéterminée aux principes et aux modes qui forment la trame des rapports logiques entre déterminations, les chapitres VII et VIII montrent dans l’intuition de l’Un l’origine du principe suivant lequel les catégories et les parties du savoir doivent se subordonner à l’Un et se coordonner entre elles.

La troisième partie nous amène de la connaissance logique et scientifique à la connaissance vivante. Un chapitre consacré à l’étude de l’opposition entre le nombre et le temps conduit à la dualité cognitive au-dessus de laquelle l’Un va être élevé, comme il doit l’être au-dessus de foute autre. — On l’exprime le plus simplement en montrant le moi à la rencontre du monde et du devenir. L’être du monde est idéel ; c’est un système de vérités éternelles : il déploie statiquement l’Un. Comme tel, il est soustrait à l’influence du temps : ni il ne s’engendre, ni il ne se corrompt. Par là il comporte quelque ressemblance avec l’Un ; il n’est pourtant pas l’Un lui-même ; il n’en est qu’un aspect, qu’une expression. Car quelle que soit l’immensité de l’être idéel, c’est un être fixé. Or non seulement il faut bien comprendre comment il peut y avoir le devenir, mais il faut aussi reconnaître que l’intemporel et le temporel ne peuvent se penser que par leur opposition. Il doit donc y avoir et il y a, en corrélation avec ce qui ne change pas, ce qui devient, le courant vécu de conscience, l’instable, l’historique, la suite des événements saisis, non dans leur intelligibilité, mais dans leur empiricité.
++++
Trop souvent la philosophie a oscillé entre ces deux aspects du connaissable, et, suivant la préférence du philosophe, l’idéalisme ontologique a discrédité l’expérience ou l’empirisme attaqué l’indépendance de la vérité par rapport à l’histoire. On a mis alternativement l’Absolu dans la nécessité idéale du rapport pensé ou dans l’existence constatée, sentie, dans ce que le fait comporte de catégorique. A l’encontre de ces options, il faut reconnaître aussi bien l’impossibilité d’échapper à l’apodictique que l’impossibilité de se refuser au donné. « Cela doit être » et « Il en est ainsi », voilà les deux principes entre lesquels la philosophie s’est partagée et qu’elle doit coordonner. Le rationnel en tant qu’indépendant du donné, le donné en tant qu’indépendant du rationnel ne doivent pas être substitués à leur solidarité réelle.

C’est elle que l’on retrouve quand, avec la pensée de l’auteur, on atteint à l’Un en tant que source indivise du rationnel et de l’individuel. Le chapitre xi nous a avertis (p. 273) que l’Un absolu est l’unité de l’extra-temporel et du temporel ; ce qui permet de le dire trans-temporel. Encore l’Un absolu nous resterait-il extérieur et étranger si nous ne pouvions pas du tout l’atteindre. Il ne doit pas en être ainsi. S’il est vrai qu’il est partout, si la connaissance et le réel se contaminent l’un l’autre, si le subjectivisme est définitivement réfuté, nous devons pouvoir nous unir à l’Un par la même immédiation par laquelle il s’unit à nous.

Cette connaissance réelle est la connaissance vivante ; c’est le « vécu pensant ». Les jugements généraux, la pensée de la nécessité, la rationalité s’y conjoignent d’une manière imprévisible avec l’appréhension de l’instant, chargé du passé le plus récent, gros de l’avenir prochain. Objectivité et historicité s’y présentent comme deux aspects d’une unité qui les transcende. Nous nous y fondons avec la vie de l’Un, qui nous apparaît dans cette, communion, non comme une unité immobile ou comme un épanchement irrationnel, mais comme une sagesse généreuse. Par la connaissance vivante, nous comprenons toutes choses du dedans et dans leur source à la manière dont se comprend une oeuvre d’art ; tandis que celui qui manque cette connaissance est condamné à « perdre la tête », soit qu’il s’égare sur les chemins de théories sans référence à l’expérience historique, soit au contraire qu’il se disperse entre des qualités isolées de leur source et de leurs liens. Qu’il revienne à l’Un, et il lui sera à nouveau donné de reconnaître son éternelle jeunesse.

Dans ce retour, il ne fera que suivre l’exemple que lui donne l’auteur. Issue d’une communion sincère avec l’inquiétude et le malaise de notre époque, cette métaphysique a dégagé le mouvement par lequel l’esprit se porte vers une conviction à la fois vraie, parce qu’elle est transcendante aux sujets, et juste, parce qu’elle domine la partialité des opposés. C’est maintenant aux lecteurs à en apprécier l’ampleur et la fécondité. Nous n’avions qu’à lui présenter l’auteur, en aidant, autant que faire se peut, à ce qu’il sympathise avec l’esprit et l’intention de son ouvrage.

L. L. et R. L.


Sans la compétence, l’obligeance et le soin de Georges Gurvitch, cette traduction n’aurait pu paraître. C’est lui qui a organisé le travail des traducteurs et vérifié jusque dans son détail la conformité de la version française avec l’original. Nous lui manifestons ici toute notre reconnaissance.

L. L. et R. L.


Voir en ligne : Symeon Frank