Philosophia Perennis

Accueil > Tradition chrétienne > Borella : SEMEION

Le mystère du signe

Borella : SEMEION

Jean Borella

dimanche 9 novembre 2014

honnêteté
honestidade
honesty
honneur
honra
honradez
honor
honour
retitude
retidão

Le « signe semeion
signe
miracle
sinal
milagre
signal
miracle
 » (semeion), qu’on rencontre si fréquemment sous la plume de l’évangéliste, ne perd presque jamais sa signification de « miracle » ou de « prodige » attestant, aux yeux de ceux qui ne peuvent entrer véritablement dans la connaissance connaissance
gnosis
intuition intellectuelle
gnôsis
connaître
conhecer
gnose
knowledge
know
conocer
conocimiento
conhecimento
directe du mystère mystère
mysterion
mystères
mistério
mistérios
mystery
mysteries
christique, qu’une incontestable puissance acte
puissance
energeia
dynamis
divine divin
divinité
divino
divindade
divindad
divine
divinity
Godhead
est présente en cet homme Mensch
homme
être humain
ser humano
human being
homem
hombre
the man
anthropos
hommes
humanité
humanity
état humain
estado humano
human state
. Il faut maintenir fermement cette interprétation contre une exégèse soucieuse de se faire pardonner pardon
perdão
pardón
forgiveness
pardonner
perdoar
perdonar
forgive
l’inconvenance rationaliste d’une foi
foi
faith
pistis
ainsi fondée sur la thaumaturgie, et qui transformerait aisément tous les miracles en purs « symboles symbolon
symbolisme
symboles
symbole
simbolismo
símbolo
símbolos
symbol
symbolism
symbols
 », fruits de la pieuse imagination image
imagem
imagen
imaginação
imagination
kalpanā
de la communauté primitive. Cela est impossible. Les textes sont tout à fait explicites à cet égard, et il faut les prendre pour ce qu’ils sont et avec l’intention qu’ils expriment si nettement de nous présenter un homme investi de pouvoirs tout à fait extraordinaires. Telle est, au demeurant, la preuve que le Christ donne aux envoyés de S. Jean-Baptiste venus l’interroger de la part de leur maître guru
enseignant
professeur
maître
mestre
professor
emprisonné : « Allez rapporter à Jean ce que vous avez vu et entendu : les aveugles voient, les boiteux marchent, les lépreux sont guéris, les sourds entendent, les morts ressuscitent, la bonne nouvelle est annoncée aux pauvres pauvreté
ptocheia
pauvre
pauvres
 ; et heureux celui pour qui je ne serai pas une occasion de chute chute
queda
decadência
caída
fall
 ! » (Lc VII, 22-23).

Il faut observer cependant, avant d’aborder le texte johannique lui-même, que, dans le Nouveau Testament évangile
euanggelion
evangelium
gospel
evangelho
nouveau testament
novo testamento
NT
novum testamentum
new testament
, le terme de « puissance », presque toujours au pluriel (dynameis), ne se trouve que trois trinité
trois
triade
ternaire
trindade
três
tríade
ternário
trinity
three
triad
Trimûrti
Trimurti
fois dans la bouche du Christ et n’est donc guère employé que par les témoins des miracles [1]. Par ailleurs, S. Jean ne l’utilise jamais dans son fils
filho
hijo
son
évangile, qui ne connaît que semeion pour exprimer cette notion. Que signifie donc ce terme sous sa plume ? [2]

Une indication peut nous être fournie par un syntagme, traditionnel dans la littérature juive, fréquent dans les Actes des Apôtres et les épîtres de S. Paul, et que Jean utilise une fois : il s’agit de la formule semeia kai terata dans laquelle les prodiges sont liés aux signes. Ce syntagme traduit l’hébreu ’ôtôt we-môphetîm. Or, comme le remarque Dodd, si le singulier mophet signifie bien Bien
agathon
agathón
Bem
Bom
Good
Bueno
miracle, le singulier ’ôt, que traduit semeion, n’implique pas l’idée idea
idée
ideia
idea
ιδεα
idéa
de merveilleux et de prodige : « par lui-même, ce terme désigne ce qui garantit ou témoigne d’un accord Wachseinlassen
deixar-acordar
harmonia
harmonie
harmonía
harmony
accord
acordo
concordance
concordância
concórdia
agreement
passé entre deux dualité
dyade
duality
dualidad
dualidade
dois
two
deux
hommes ou entre Dieu Gott
Dieu
Deus
God
Dios
theos
et l’homme ». Etonnante rencontre ! c’est exactement la définition que nous avons trouvée pour le symbolon. Nous avions d’ailleurs déjà observé cette équivalence de semeion et de symbolon à propos du serpent serpent
serpente
snake
d’airain, dans la Bible grecque, le second terme explicitant le premier. Et sans doute est-ce là l’une des sources de la dimension symbolique du « signe » johannique.

Mais il en est peut-être une autre. Philon d’Alexandrie Alexandrie
Alexandria
L’École d’Alexandrie désigne le mouvement platonicien qui a fleuri à Alexandrie entre le IVe et le VIIe siècles apr. J.-C., dont l’initiateur avait été Ammonius Saccas, le maître de Plotin. (d’après Y. Lafrance)
n’associe pas seulement allegoria et symbolon, comme nous l’avons déjà souligné. Il présente aussi de nombreuses occurrences du couple semeion-symbolon. A propos des arbres du Paradis Paradis
Paraíso
Paradiso
Paradise
, par exemple, qui sont « beaux à regarder » et « bons à manger », Philon explique que la première formule est « le symbolon de leur valeur Wert
valeur
valor
value
Werte
valeurs
valores
values
valioso
valuable
tesouro
treasure
trésor
contemplative » et la deuxième « un semeion de leur valeur utilitaire et pratique praktike
prática
práticas
pratique
pratiques
 » [3]. Assurément, nous avons affaire ici à un sens plus technique techne
tékhnê
technique
técnica
et plus intellectuel que chez S. Jean. Mais il prouve au moins qu’à l’époque où son évangile est rédigé en grec, pour le public auquel il s adresse, un semeion est bien véritablement un signe symbolique.

Cependant, ce n’est pas seulement la philologie qui nous assure que, chez S. Jean, les sèméïa « sont si bien l’épiphanie epifania
épiphanie
epiphàneia
epiphany
Ἐπιφάνεια
de la chose même, c’est-à-dire de la divinité du Christ, que la foi produite par le semeion équivaut pour lui à une " vision " de la gloire Alléluia
Alleluia
Hallelujah
haleluya
ἀλληλούϊα
αλληλούια
Aleluia
louvor
louange
praise
glória
gloire
glory
du Christ et de Dieu dans le Christ » [4]. C’est, plus profondément, la métaphysique Metaphysik
métaphysique
metafísica
metaphysics
qui structure Struktur
structure
estrutura
struktural
structural
estrutural
implicitement son évangile [5].

Cette métaphysique implicite s’exprime à travers les symboles qu’utilise S. Jean et la manière dont il en parle. Sans même évoquer ici l’arrière-plan sacramentel et liturgique qui confère à la mention de l’eau eau
água
water
hydro
, du pain douleur
dor
dolor
pain
lype
souffrance
sofrimento
sofrimiento
suffering
, du vin, leur signification de symboles religieux, il faut noter l’insistance avec laquelle S. Jean parle de la « vraie lumière Licht
lumière
luz
light
phos
 » (I, 9). Vrai, ici, signifie réel Bestand
Grundbestand
Realität 
réalité
realité fondamentale
réalité subsistante
real
réel
realidad
realidade
. Et s’il y a une vraie vigne, une vraie lumière, un pain véritable (celui qui vient du ciel ciel
cieux
céu
céus
heaven
heavens
cielo
cielos
ouranos
Khien
Thien
), c’est qu’il y a une lumière, une vigne, un pain apparents, qui n’ont que l’ombre de la réalité. Et que peuvent-ils être, sinon les réalités sensibles, telles que nous les connaissons, ombres — mais aussi images — des réalités intelligibles intelligible
intelligibles
noeton
kosmos noetos
inteligível
inteligíveis
inteligible
inteligibles
 ? Faut-il admettre que S. Jean a connu Platon ? Nous n’en savons rien. Mais, comme le déclare Dodd, « toute philosophie Philosophie
philosophy
filosofia
filosofía
φιλοσοφία
philosophia
religieuse en ce temps-là supposait la conception begreifen 
concevoir
conceber
Begriff
conceito
concept
conception
concepção
concepción
, sous une forme forme
eidos
eîdos
aspecto
perfil
aspect
ou sous une autre, d’un kosmos Kosmologie
cosmologie
cosmologia
cosmología
cosmology
cosmo
cosmos
kosmos
noetos, d’un monde Welt
Weltlichkeit
monde
mondanéité
mundo
mundidade
mundanidade
worldliness
mundanidad
Olam hazé
de réalités invisibles dont le monde visible est une copie mimesis
imitatio
copie
imitation
cópia
copy
imitación
. Que l’évangéliste prenne à son compte une philosophie de cet ordre paraît clair. Sa phos alethinon, c’est la lumière archétype, auto ta phôs, dont toute lumière visible de ce monde [6] est mimèma ou symbole ».

Mais, inversement, c’est cette participation participation
participação
participación
metoche
métochè
à l’archétype éternel ou céleste qui fonde la réalité des êtres visibles. « Le pain, la vigne, l’eau, la lumière ne sont pas de simples simplicité
simplicidade
spimplicidad
simplicity
simple
simples
exemples ou analogies. Une vigne, dans la mesure où elle est effectivement une vigne, incarne l’idée étemelle de Vigne. Ce n’est que dans la mesure où elle y parvient qu’elle a un sens et qu’à rigoureusement parler elle existe ». On ne saurait mieux exprimer la nature nature
physis
phusis
phúsis
natura
natureza
naturaleza
platonicienne de toute symbolique sacrée. Et ce qui vaut pour des réalités cosmiques vaut aussi pour des événements historiques, des faits et gestes, et même des noms de lieux. Ainsi de la piscine de Siloé où Jésus envoie se laver l’aveugle-né, et dont Jean nous dit (IX, 7) qu’il faut l’« interpréter » (hermèneuetai) comme signifiant l’« Envoyé » (apestalmenos), c’est-à-dire le Christ lui-même, puisque Chîlôah (= Siloé) désigne, en hébreu, un « canal adducteur » qui « envoie » l’eau dans un bassin. Il en résulte que les actes du Logos logos
λόγος
lógos
incarné, tel le miracle de Cana, la multiplication, la guérison de l’aveugle-né, ceux-là mêmes que S. Jean qualifie de « signes », sont essentiellement des symboles, en vertu arete
excellence
vertu
vertue
virtude
virtue
virtud
de ce que Dodd appelle « l’unité Einheit
unité
unidade
unidad
unity
intrinsèque du symbole et de la réalité symbolisée ». Ainsi, l’histoire Geschichte
histoire
história
geschichtlich
historial
Geschichtlichkeit
historicité
historialité
Geschehen
aventure
provenir
geshehen
avoir lieu
se produire
advenir
advir
karman
elle-même n’a de consistance et de réalité que par ce qui s’incarne en elle d’intemporel et de sacré. Nulle hésitation, chez S. Jean, entre une pensée denken
pensar
penser
think
pensamento
pensée
pensamiento
thinking
« symboliste », mais fabulatrice et irréaliste, et une pensée historicisante et littéraliste. Cette oscillation qui paraît constitutive de l’herméneutique Hermeneutik
hermenêutica
herméneutique
hermeneutics
hermeneutica
occidentale, au moins depuis la prétendue Renaissance, en sorte qu’on ne peut affirmer la réalité historique que contre le symbolisme, et le symbolisme qu’en niant l’histoire, S. Jean l’ignore purement et simplement. Et plus encore, il ne la comprendrait même pas.

Nous pouvons donc conclure que le signe inductif se transforme en signe symbolique par conversion du sens de sa naturalité. La naturalité du symbole n’est plus seulement fondée sur l’ordre naturel de la causalité causalidade
causalité
causalidad
causality
 : la nature, ici, c’est la nature des choses ou essence essence
ousía
ousia
essência
essentia
esencia
essence
. Sans doute la causalité efficiente n’est-elle pas perdue de vue Sicht
vue
visão
seeing
visión
opsis
, mais elle est absorbée par une relation Beziehung
Bezug
Verhältnis
Weiter-reden 
relation
relação
relación
rapport
plus profonde, qui est celle de la participation ontologique du visible à l’essence de l’invisible, grâce à laquelle et dans laquelle il en devient la manifestation Offenbarkeit
manifestação
manifestation
manifestación
Bekundungsschichten
et l’épiphanie.


Voir en ligne : Jean Borella


[1C’est en effet par ce terme de « miracle » que les Bibles françaises traduisent le grec dynameis (Mt., VII, 22 ; etc.). Mais le mot miraculum est absent du Nouveau Testament latin, qui rend dynameis par virtutes.

[2Nous suivrons présentement les analyses que C.H. Dodd a consacrées au symbolisme chez S. Jean dans son Interprétation du quatrième évangile, pp. 175-187.

[3Legum Allegoriae, I, 58 ; cité par Dodd, Interprétation, p. 186.

[4Hans Urs von Balthasar, La gloire et la croix, t I, Apparition, p. 112.

[5Une telle formulation pourra soulever quelques objections, les tenants d’un certain existentialisme chrétien ne voyant dans la métaphysique qu’une trahison conceptuelle d’un message qui s’adresse d’abord à notre être : le Christ veut nous sauver, ou nous provoquer à notre liberté, non nous enseigner une philosophie, ce qui d’ailleurs paraît incompatible avec la nature éminemment concrète de l’esprit sémitique. Ses paroles sont présence impulsive, non-description spéculative. Mais il faut en prendre son parti : ou la métaphysique est pure vanité, et la cause est entendue, ou bien elle énonce le vrai, et alors son message est celui de la réalité de l’être, c’est-à-dire qu’elle nous parle, à sa manière intellectuelle, de cela même dont parlent les Ecritures sacrées à leur manière concrète et directe. Le refus de la métaphysique exprime, surtout chez les exégètes, l’étroitesse et même la fausseté de la conception qu’ils s’en font

[6C’est ainsi que Jean désigne la lumière du soleil (to phos tou kosmou toutou, XI, 9).