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QU’Y A-T-IL DE COMMUN ENTRE ABIMÉLEGH ET ISAAC ? OU LA CRITIQUE DES DOCTRINES PHILOSOPHIQUES

Crouzel : L’Épicurisme, voluptueux et athée, transpercé par le bois de la Croix

Origène et la Philosophie

mardi 17 février 2015, par Murilo Cardoso de Castro

Extrait de « Origène et la Philosophie », de Henri Crouzel

Les Épicuriens sont au plus bas dans l’échelle de la philosophie, dont ils sont la honte : mais en réalité ils ne sont pas plus philosophes que les gnostiques ne sont chrétiens. On ne voit pas ce qu’Origène a pu leur emprunter en matière de doctrine ou de vocabulaire. Ce sont eux surtout les athées, dont la lecture est interdite aux élèves du Didascalée. Les deux accusations essentielles portent sur leur morale du plaisir et leur négation de la Providence. Il y a entre ces deux doctrines relation de prémisse à conséquence : la Providence est inutile, quand on ne vit pas selon les lois qu’elle porte, mais qu’on suit son plaisir.

La morale du plaisir est figurée par la « lèpre de la tête » ; par le peuple madianite, dont le nom exprime le caractère dissolu de cette philosophie ; par la bouche de Sisara, que Jahel, figure de l’Église, perce d’un pieu :

Car cette bouche, qui tenait des propos charnels, et cette doctrine, qui mettait par-dessus tout la gloire de la chair — elle persuadait les sages du siècle de vivre dans les délices et la volupté et trompait le genre humain par l’adulation de la luxure — cette bouche, dis-je, le bois de la Croix l’a creusée et l’a percée, car, à l’encontre de la voie du plaisir que la philosophie nous prêchait large et spacieuse, le Christ nous a montré, étroite et resserrée, la voie du salut.

Les partisans de cette morale sont illuminés par le mauvais soleil, le démon. Dans la parabole des invités aux noces ils sont figurés par celui qui s’excuse en disant : J’ai pris femme. C’est en effet « celui qui croit avoir trouvé une sagesse et participe à elle pour éviter la vraie, ou celui qui s’unit à la chair, ami du plaisir plus que de Dieu ». N’y a-t-il pas là véritable folie ? Tout cela n’est que balivernes et sornettes.

En conséquence la souffrance doit être pour eux le plus grand des maux. Aussi Celse l’épicurien — ou du moins Origène le croit tel — est-il bien incapable de comprendre comment le Christ peut être Dieu et souffrir sur la croix. Comment pourrait-il voir des vertus dans le courage (andreia), la patience (karteria), la magnanimité (megalopsychia) ? Leur courage consiste à supporter un malheur pour ne pas s’en attirer de plus grands, ce qui n’est pas bien héroïque. Ils s’abstiennent de l’adultère pour des raisons qui n’ont rien à voir avec la morale :

Trop d’obstacles s’opposent au plaisir de celui qui veut s’abandonner une fois à la volupté d’un adultère : il faut qu’il soit prêt à subir la prison, la fuite, la mort, et souvent avant cela de nombreux dangers, lorsqu’il guette les sorties du mari ou de ceux qui veillent sur ses intérêts. Si par hypothèse il pouvait échapper au mari, aux serviteurs et à tous ceux qui condamnent l’adultère, certainement l’Épicurien commettrait un adultère pour son plaisir.

La morale du plaisir est aussi reprochée aux Cyniques. Le Démocritéens et, à un moindre degré, les Aristotéliciens, sont souvent associés aux Épicuriens dans leur négation de la Providence. Elle est radicale : comment en serait-il autrement, puisque les dieux d’Épicure sont « des composés d’atomes dont la substance peut se dissoudre, occupés à secouer les atomes destructeurs ». Comme les disciples d’Aristote et de Démocrite ils feignent d’adorer les dieux, pour s’adapter aux superstitions de la foule, mais ils sont en fait des athées, cause de leur incrédulité envers la Providence. Pour eux

... la diversité des êtres qui croissent sur terre n’est pas l’œuvre d’une Providence, mais les propriétés qui les distinguent sont le produit de rencontres fortuites d’atomes ; le hasard a créé tant d’espèces de plantes, d’arbres et d’herbes si voisines les unes des autres ; aucune raison ouvrière (logos technikos) n’y a présidé et ce n’est pas d’une intelligence qu’elles tirent leur origine.

Tout est « composé d’atomes et de vide », affirmation qu’Origène taxe de folie. D’ailleurs, pourquoi la Providence, si elle existait, s’occuperait-elle davantage des hommes que des arbres, des plantes et des épines ? C’est ce que prétend Celse et là visiblement il parle en épicurien. Croire que Dieu s’occupe spécialement des hommes, comme le font Juifs et chrétiens, dénote selon lui un orgueil ridicule. Il compare ces croyants à « une troupe de chauves-souris ou à des fourmis qui sortent de leur trou, à des grenouilles réunies en conseil au bord de leur marais, ou à des vers qui tiennent leur assemblée dans un coin de bourbier », discutant gravement sur les attentions que Dieu a pour eux. D’ailleurs les animaux ont bien des supériorités sur l’homme : s’il faut en croire la mantique les oiseaux ont une connaissance de la divinité qui dépasse celle des plus grands sages. Origène demande à Celse ses preuves.

Il faut faire dans ces allégations de Celse place à un certain humour : s’il est vraiment disciple d’Épicure il ne peut croire à la mantique. Mais le fond de l’objection est sérieux : les Épicuriens n’acceptent pas les privilèges spirituels de l’homme. Celse, « qui ne cache pas sur ce point la secte dont il fait partie, mais s’avoue épicurien », traite la foi en l’immortalité de « vains espoirs ». Essayant d’expliquer à propos du Christ, comment on a pu considérer un mort comme vivant, Celse « ajoute en bon Épicurien qu’il peut arriver à quelqu’un qui rêve, se trouvant dans une certaine disposition d’esprit, de s’halluciner lui-même, par suite d’une opinion erronée que ses propres désirs ont causée, et d’annoncer un fait de ce genre : cela, dit-il, s’est produit des milliers de fois ». Les Épicuriens ne croient pas qu’il y ait « en l’homme un principe supérieur au terrestre qui le fait parent de Dieu » ; si Celse déclare le contraire, c’est qu’il déguise alors sa pensée, « pour pouvoir mieux accuser le Christianisme ».

Comment un Épicurien accepterait-il les paroles de l’Évangile ? Celse, insensible aux miracles de conversion réalisés par le Christianisme, — l’argument majeur de l’apologétique origénienne, — ne cesse de réclamer des prodiges visibles. Pour prouver sa divinité Jésus aurait dû disparaître soudain de sa Croix.

Il parle comme les adversaires de la Providence qui imaginent un univers différent de celui qui est et disent que le monde serait beaucoup mieux s’il avait été fait selon leurs plans. Lorsque ce qu’ils disent est réalisable, le monde construit selon eux est reconnu bien pire que l’actuel. S’il n’est pas pire, il est alors irréalisable. De toutes façons ils sont ridicules.

L’incrédulité est le réflexe habituel de l’Épicurien, comme du Démocritéen et du Péripatéticien. Il ne croit pas en la réalité de la magie et là-dessus Origène ne partage pas son scepticisme :

Ce qu’on appelle la magie n’est pas, comme le pensent Épicure et Aristote, tout à fait sans fondement, mais d’après ceux qui sont au courant de la matière, c’est une science qui se tient, et elle comporte des lois (logois) connues par très peu de personnes.

Origène pense qu’il y a dans le nom une relation réelle, de nature presque magique, entre signifiant et signifié : les Épicuriens disent au contraire que les premiers hommes ont poussé devant les objets des cris qui sont à l’origine du langage ; ils ne croient pas à un rapport réel. Ils n’acceptent pas l’allégorie, ils nient la réalité des rêves, comme tous ceux qui refusent la Providence. Origène ne blâme pas leur scepticisme — qu’ils partagent toujours avec Démocritéens et Péripatéticiens, — envers les oracles et miracles païens : il semble cependant en accepter lui-même la réalité en les imputant à des démons. Il rend cependant aux Épicuriens cet hommage inattendu que « peut-être ils croiraient à nos miracles à cause de leur évidence, s’ils avaient assisté à ceux de Moïse, des prophètes ou de Jésus lui-même ».


Voir en ligne : Orígenes

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