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L’Image du Monde dans l’Antiquité

Gordon : Le Karma, d’après le Jaïnisme

Pierre Gordon

lundi 8 juin 2015, par Murilo Cardoso de Castro

Le Jaïnisme a conservé sur le Karma des données très anciennes. Pour les comprendre il faut se souvenir que, d’après cette doctrine religieuse, les substances (dravya) formatrices du monde se divisent en deux groupes. D’abord les substances animées (jîva), qui sont les âmes individuelles. Chaque âme est indestructible ; elle sait tout, détient une puissance sans limites et vit dans la béatitude ; bref, chaque âme est le surhomme ; par malheur, des influences extrinsèques la dégradent. Ces influences sont dues au second groupe de substances, les substances inanimées (ajîva), qui sont au nombre de cinq : l’espace, le temps, la matière (pudgala), dharma et adharma. Ces deux dernières substances sont les médiateurs du mouvement (dharma) et du repos (adharma), des sortes d’éthers, qui ne déterminent ni ne modifient rien, mais qui sont indispensables pour les manifestations phénoménales, - tout comme l’eau est nécessaire pour que nagent les poissons. En ce qui concerne la matière, elle est composée d’atomes fins et indivisibles, petits (anu), voire extrêmement petits (paramânu), qui, en s’agrégeant les uns aux autres pour former des skandha, construisent l’édifice de l’univers physique.

Le Jaïnisme a fort bien retenu, on le voit, l’antique conception initiatique de l’état primitivement surhumain des âmes, et de leur déchéance par suite de l’enlisement dans le temps, l’espace et la matière opaque. Il a clairement fait ressortir, d’autre part, que la matière tangible est composée d’éléments matériels extrêmement ténus, se rapprochant de l’état dynamique, tout en conservant leur caractère matériel. Un seul point détonne : les Jaïnas semblent placer les substances inanimées sur le même plan que les substances animées, et leur conférer la même réalité. Mais peut-être nos moyens d’information sont-ils, en l’espèce, insuffisants.

Quoi qu’il en soit, tout le mal provient, pour les substances animées, de ce qu’elles se laissent envahir par la matière spatiale et temporelle. Celle-ci enveloppe et voile leur omniscience, rompt leur omnipotence, leur fait perdre leur béatitude pour les plonger dans la souffrance ; elle les revêt d’un corps périssable, les affecte de passions ; bref elle les engage dans l’ignorance, dans la douleur, dans l’esclavage et dans la mort. - On ne saurait décrire plus lucidement les conséquences du dénivellement mental qui se trouve au principe de l’humanité présente.

D’après les doctrines jaïnas, c’est la pénétration de cette matière inanimée dans l’âme qui produit le Karma. Aussitôt qu’une âme se manifeste, les corpuscules spatiaux l’envahissent et l’empêtrent. Les matières adoptées par elle deviennent des espèces définies du Karma (le jaïnisme distingue cent-quarante-huit de ces espèces) ; les actes bons engendrent du reste un bon Karma.

Pour affranchir l’âme des alternances sans fin de vie et de mort, il faut détruire la matière karmique déjà existante et empêcher la formation de toute matière karmique nouvelle. Le salut (moksa) s’obtient d’abord par l’observation des cinq commandements (ne pas tuer, ne pas voler, ne pas mentir, être chaste, ne pas témoigner de cupidité dans l’accumulation des biens), puis par l’ascèse (jeûnes, mortifications, étude, méditation, etc.). Le chemin de la moksa est d’ailleurs long et pénible, car il est difficile de briser l’étreinte de la matière karmique. Le jaïnisme distingue ici quatorze degrés, exprimant les différentes étapes du perfectionnement. L’homme qui réussit à les parcourir recouvre la propriété initiale essentielle de son âme : il devient Kevalî (omniscient). Son âme, allégée de la matière, rejoint la région de délices Ishatprâgbhâra, située sur le point suprême de l’univers ; là vivent, sans corps, sans forme visible, les bienheureux, qui ne retournent jamais aux fluctuations du samsâra.

Malgré divers gauchissements, nous restons très près, on s’en rend aisément compte, des croyances et des disciplines initiatiques de la théocratie lointaine. Nous reconnaissons, en outre, dans les quatorze échelons de la moksa, la distante influence de la Mère Divine sous sa forme lunaire : l’ascension vers la plénitude du salut fut assimilée à la marche montante de l’astre nocturne, qui, en quatorze étapes, va du croissant imperceptible au total épanouissement. Nous avons relevé déjà en d’autres occurrences cette signification mystique du chiffre 14 (Dionysos Zagreus découpé en quatorze morceaux par les Titans, Osiris dépecé en quatorze fragments, etc.).


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