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L’Image du Monde dans l’Antiquité

Gordon : Le Karma, d’après le plus ancien brahmanisme

Pierre Gordon

lundi 8 juin 2015, par Murilo Cardoso de Castro

Dans le brahmanisme, le Karma ne nous est point présenté d’une façon aussi claire que dans le jaïnisme. Son importance, d’ailleurs, est non moindre. D’après certaines Upanishads, les cinq prânas, facteurs de la vie psychique (ces cinq prânas sont : le souffle, autrement dit l’haleine, qui est le prâna au sens restreint du mot ; en second lieu la parole, ensuite la vue, l’ouïe, l’intelligence) regagnent, à la mort, leur réceptacle : le souffle rejoint le vent, - la voix, le feu - la vue et la figure le soleil, - l’ouïe, les régions du ciel, - l’intelligence, la lune ; le Moi, l’éther, - les cheveux, les arbres, - le sang et le sperme, l’eau, - les poils, les herbes (Brihadâranyaka-Upanishad 3, 2, 13). Le Moi, l’âtman, se dissout, lui, dans le Soi qui remplit le cosmos (l’éther). Il ne reste alors que le Karma, principe d’une nouvelle existence, sans que nous soyons fixés sur la nature de celle force transcendante. C’est presque là, déjà, la doctrine bouddhique, dont nous parlerons plus loin. - Notons, toutefois, que malgré les apparences, nous demeurons aux confins du système jaïniste. Les prânas se résorbent, en effet, dans des êtres ou des objets spatio-temporels, tandis que le Moi regagne l’éther, qui n’est autre que l’univers dynamique. La grande différence, c’est que l’individualité de l’âme cesse d’apparaître.

Les Upanishads renferment au surplus une seconde doctrine, qui affirme l’existence, dans chaque Moi, d’un noyau spirituel indestructible ; le Karma devient alors inhérent à l’âme. Suivant la nature de ce Karma, l’âme, après la mort, suit la voie des pères ou la voie des dieux, à moins qu’elle n’ait jamais accompli une seule bonne action ; dans ce dernier cas, elle renaît tout de suite comme animal inférieur ; cette « place du bas » est la « troisième place » (à une date ultérieure, l’âme entièrement méchante sera précipitée dans un enfer). La voie des pères est décrite comme suit par la Chândogya-upanishad (5, 10) : ceux qui n’ont pas été intégralement mauvais, qui ont fait des bonnes ouvres, offert des sacrifices, etc., gravissent divers échelons qui les conduisent dans la lune ; ils passent ainsi par la fumée, la nuit, la moitié décroissante du mois, la demi-année, le monde des pères, l’éther. Quand le fruit de leurs bonnes actions se trouve totalement épuisé, ils redescendent, et pénètrent dans les nuages, d’où ils retombent sur la terre avec la pluie. Ils se glissent ainsi dans des céréales, dans des légumineuses (la fève notamment), dans le sésame ou dans d’autres plantes ; de là, il passent, sous forme de nourriture, dans l’organisme de l’être humain, qui doit devenir leur père pour une nouvelle existence. Ils obtiennent ainsi le corps exigé par leur Karma. S’ils ont commis antérieurement quelque crime, ils s’enfoncent dans l’organisme d’un homme méprisable, ou même dans celui d’un animal. - La voie des dieux, elle, mène à Brahmâ, par une série d’échelons, qui sont la contrepartie des précédents : l’on passe par le jour, la lune ascendante, ou lune claire, la demi-année, l’année, le soleil ; l’on parvient enfin dans la lune, d’où l’on rejoint la foudre, où un être surhumain reçoit les nouveaux arrivants pour les conduire à Brahmâ. D’après la Kaushîtakî-upanishad (1, 5), ce dernier règne sur un pays d’enchantement. Parvenue à la rivière Vijarâ (= sans vieillesse), l’âme est saluée et parée par cinq cents gandharvas ; elle laisse alors tomber son Karma. Elle passe ensuite devant les deux gardiens des portes, qui sont Indra et Prajâpati ; puis elle entre dans la salle Vibhu, où elle s’imprégne de la gloire de Brahmâ. Finalement, elle gagne la couche de repos, amitaujas, où est assis le dieu. Une fois là, elle n’a plus à craindre le retour au monde des fluctuations. Elle mène une vie libre ; tous ses désirs sont assouvis. « Quoi qu’elle puisse vouloir, quoi qu’elle souhaite, tout s’accomplit aussitôt selon sa volonté. Satisfaite, elle se rejoint. » (Chândog.-upanishad).

Cette accession auprès de Brahmâ n’est visiblement rien d’autre que l’intégration dans le surhomme ; l’on reconnaît, au surplus, dans le texte de la Kaushîtaki-upanishad, les vestiges des antiques initiations de l’île Sainte. Mais ce qui est caractéristique, c’est qu’il faille passer par la lune avant d’atteindre la foudre, c’est-à-dire le feu-lumière de la Montagne, lequel prépare l’incorporation au surhomme. Cette place insigne accordée à l’astre des nuits prouve à quel point restait vivace, ici encore, le souvenir de la Mère Divine.

Quant à la voie des pères, elle offre ceci de particulier qu’elle aussi conduit à la lune, avant de redescendre vers la nouvelle existence voulue par le Karma. L’on discerne assez nettement qu’à une période antérieure, le paradis, pour certains groupes matriarcaux, se situait dans la lune ; autrement dit, les hommes bons, au moment de leur mort, rejoignaient la Mère Divine, la surfemme (succédané féminin du surhomme). Il n’y avait pas alors de distinction entre la « voie des pères » et la voie des dieux. Ceux qui allaient au ciel s’intégraient dans la Lune, sans en redescendre. Ceux qui n’en étaient point dignes restaient sur la terre ou sous la terre. Plus tard, quand s’implanta la notion du Karma, et que, d’autre part, le surhomme (Brahmâ) se substitua à la surfemme, on n’eut garde de déposséder la Lune. Elle resta toujours dans le circuit. Mais, pour les uns, elle fut une simple étape d’ascension, et, pour les autres, une sorte de plafond, un paradis temporaire, d’où ils redescendirent en s’incorporant au mana dispensé à la terre par l’astre des nuits. C’est ainsi l’énergie transcendante de la Mère Divine qui fut chargée d’appliquer la loi karmique. L’on n’eût su choisir une plus parfaite régulatrice, puisque la lune était toujours considérée comme assurant et gouvernant la croissance des plantes. Certaines Upanishads nous font par là entrevoir l’une des modalités du passage des conceptions néolithiques à la notion du Karma.

De toute façon, le moyen d’obtenir la délivrance est de s’unir, dès cette vie, à Brahmâ. Grâce à la connaissance parfaite, c’est-à-dire à l’intuition de l’identité avec l’infini (aham brahmâ’smi - je suis brahmâ), le Moi se libère. La conscience d’être, - dans la partie la plus intime de sa personne, dans l’âtman, ou le Soi, essence du moi — l’âme même et la réalité dynamique du Monde, produit la moksa (= le salut). Tous les désirs terrestres s’estompent, si le Karma s’anéantit. - Le brahmanisme des Upanishads insiste surtout ici, on le voit, sur la connaissance. Mais il est bien évident que l’intuition illuminatrice et métamorphosante ne jaillit pas sans une longue ascèse préparatoire, conforme au yoga.


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