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L’Image du Monde dans l’Antiquité

Gordon : Le Karma, d’après le bouddhisme

Pierre Gordon

lundi 8 juin 2015

honnêteté
honestidade
honesty
honneur
honra
honradez
honor
honour
retitude
retidão

D’après le bouddhisme, qui centre centre
centro
center
son fils
filho
hijo
son
étude sur la conscience Gewissen
conscience
consciência
conciencia
consciencia
Bewusstsein
Bewußtsein
consciencidade
consciousness
conscient
purusârtha
, l’homme Mensch
homme
être humain
ser humano
human being
homem
hombre
the man
anthropos
hommes
humanité
humanity
état humain
estado humano
human state
est considéré non comme une âme âme
psyche
psukhê
alma
soul
atman
ātman
unie à un corps Körper
corpo
corps
cuerpo
body
Deha
, mais comme un assemblage skandha
khandas
agrégat
amas
agregado
composto
assemblage
de propriétés corporelles (rupâ), de réactions sensitives (vedanâ), de notions (sanjnâ), de capacités (sanskâra), et de pensées (vijnâna). Ce sont là les cinq célèbres skandha bouddhiques, qui se subdivisent eux-mêmes en éléments plus simples simplicité
simplicidade
spimplicidad
simplicity
simple
simples
(les dharma dharma
dhamma
). Il n’existe pas de substance Substanz
substance
substância
substancia
Substanzialität
substancialité
substancialidade
substantiality
substancialidad
, ni matérielle, ni immatérielle. Tout se ramène à des données mentales, à des états de la pensée denken
pensar
penser
think
pensamento
pensée
pensamiento
thinking
. L’univers Univers
Universo
Universe
n’est qu’une suite de vues kaléidoscopiques.

L’on se demande, dans ces conditions, en quoi peut consister le Karma karma
kamma
karmma
. « S’il n’existe pas d’âme humaine substantielle, qu’est-ce qui transmigre de corps en corps, de vie Leben
vie
vida
life
zoe
en vie ? écrit P. Masson-Oursel (L’Inde antique et la civilisation indienne, 1933, p. 197). Est-ce une âme relative, non absolue ? ou un stock de Karman Geschichte
histoire
história
geschichtlich
historial
Geschichtlichkeit
historicité
historialité
Geschehen
aventure
provenir
geshehen
avoir lieu
se produire
advenir
advir
karman
, instable par définition, puisque à la fois il disparaît en s’épuisant et se reforme en agissant ? ou encore l’effet de la dernière pensée, qui déclencherait par delà le trépas telle existence Existenz
existence
exister
existentia
existência
existencia
bios
future ? Toutes ces solutions, et d’autres aussi, seront esquissées. Le bouddhisme ancien s’abstient à dessein de prendre position sur de telles questions, oiseuses parce que sans rapport Beziehung
Bezug
Verhältnis
Weiter-reden 
relation
relação
relación
rapport
avec la conduite humaine : un agnosticisme décidé en ce qui concerne l’ontologie fait contrepoids à cet intellectualisme non moins décidé, qui fonde la délivrance délivrance
libération
liberação
liberation
liberación
moksha
mokṣa
sur une certaine connaissance connaissance
gnosis
intuition intellectuelle
gnôsis
connaître
conhecer
gnose
knowledge
know
conocer
conocimiento
conhecimento
, celle des conditions de la servitude. »

D’une façon générale, il semble bien Bien
agathon
agathón
Bem
Bom
Good
Bueno
y avoir posséder
avoir
possuir
ter
possess
posuir
, pour les penseurs bouddhistes, un dynamisme, allant d’une existence à l’autre. Mais comment décrire en termes spatio-temporels ce qui échappe au temps et à l’espace Raum
Räumlichkeit
räumlich
espace
espacialité
espaço
espacialidade
espacial
espacio
espacialidad
space
spaciality
spatial
 ? L’être Sein
Seyn
l’être
estre
o ser
seer
the being
be-ing
el ser
esse
sattva
sattā
intermédiaire, façonné d’après le Karma d’un mort Tod
mort
morte
muerte
death
thanatos
mourir
morrer
die
morir
, est parfois nommé gandharva, terme difficile à traduire en la circonstance ; c’est une entité énergétique, qui se nourrit de parfums (gandha) ; cet être est aussi appelé vijnâna (pensée, savoir Wissen
saber
knowledge
savoir
) parce qu’il possède une connaissance spirituelle, un « œil créé par la force du Karma ». C’est avec cet œil qu’il épie les lieux destinés à sa naissance. Analysant l’Abhidharmakoça de Vasubandhu (III, 15), H. von Glasenapp ajoute : « Il se sent attiré vers l’endroit où il devra naître, et, lorsqu’il voit unis ses parents futurs, il ressent de l’amour amour
eros
éros
amor
love
envers le père et de la haine haine
mîsos
kótos
ódio
hate
contre la mère mère
mãe
mother
madre
(s’il doit être un être féminin femme
mulher
woman
mujer
feminino
féminin
feminin
fêmea
female
) ou de l’amour envers la mère et de la haine contre le père (s’il doit être un être masculin). Excité par ses émotions, poussé par le désir désir
epithymia
epithymía
épithymétikon
épithymia
concupiscence
convoitise
érotique, il rentre dans la semence semence
semente
seed
et dans le sang du corps maternel, ayant l’illusion Maya
maya
Mâyâ
Māyā
illusion
ilusão
ilusión
d’agir action
praxis
agir
atuar
ação
act
acción
prattein
lui-même et de goûter les plaisirs de l’amour. L’être intermédiaire disparaît aussitôt que, par la conception begreifen 
concevoir
conceber
Begriff
conceito
concept
conception
concepção
concepción
, la base d’une nouvelle vie a été créée » (Brahma et Bouddha, trad. franç., 1937, pp. 180-181).

Vasubandhu ayant vécu au IVe ou au Ve siècle de notre ère, on pourrait croire croyance
croire
crença
crer
belief
believe
que le freudisme a déjà une quinzaine de siècles au moins d’existence. Mais c’est plutôt, en l’espèce, l’incubat et le succubat qui ont servi de modèles ; incubes et succubes ne sont, au surplus, que la dégradation des personnalités initiatiques transformées peu à peu en fantômes ou en Esprits.

Quoi qu’il en soit, la moksa, ou délivrance, s’obtient par une connaissance liée à une certaine ascèse ascèse
askesis
askêsis
ascese
ascesis
ascetismo
ascetism
, et, en premier lieu Ort
lieu
lugar
location
locus
place
, par la méditation méditation
meditação
meditation
meditación
meditatio
des quatre quatre
quaternité
quaternidade
cuatro
cuaternidad
four
quaternity
fourfoldness
nobles vérités (âryasatyâni), qui résument, d’après le sermon de Bénarès, la loi bouddhique : tout ce qui existe est assujetti à la souffrance douleur
dor
dolor
pain
lype
souffrance
sofrimento
sofrimiento
suffering
 ; - l’origine Anfang
origine
começo
início
comienzo
origem
arche
Anfängnis
começar
iniciar
de la souffrance se trouve dans les désirs humains - la suppression de la souffrance vient de la suppression des désirs ; - la voie Tao
Dao
la Voie
The Way
qui conduit à cette suppression est le a noble sentier à huit divisions » (la foi
foi
faith
pistis
juste - la résolution juste - la parole Wort
mot
palavra
palabra
word
Worte
rema
parole
mot
mots
juste - l’action juste - la vie juste - la tendance tendance
tendência
tendency
qualité
qualidade
calidad
quality
attribut
atributo
atribute
guna
gunas
juste - la pensée juste - et surtout la méditation juste).

La seconde des quatre vérités saintes ( = le désir comme cause causa
cause
aitia
aitía
aition
de la souffrance) est explicitée comme suit dans le Pratîtya-samutpâda (= naissance dans la dépendance) : de l’ignorance ignorance
ignorância
ignorancia
tamas
(avidyâ avidyā
avidya
avidyâ
) sortent les sanskâras (les empreintes latentes du Karma) ; des sanskâras naît la connaissance (vijnâna) ; de la connaissance proviennent le nom et la forme forme
eidos
eîdos
aspecto
perfil
aspect
(nâma-rûpa), autrement dit la personne Einzelnhet
singularité
singularidade
singularity
singularidad
individuality
individualidade
individualidad
individuation
individuação
individu
indivíduo
individuum
individual
vereinzelt
isolé
Vereinzeltung
isolement
Vereinzelung
esseulement
singularização
créature
criatura
creature
personne
pessoa
person
 ; le nom et la forme engendrent les six sens (shad-ayatâna) ; des six sens naît le contact (sparça), entre objets et organes sensoriels ; du contact sort la sensation expérience
aisthesis
experiência
sensação
impressão
impression
impresión
sensación
sensation
sentience
(veddna) - de la sensation le désir de vivre (triçna) - du désir de vivre, la perception Wahrnehmung 
Vernehmen
perception
percepção
percepción
(upâdâna), - de la perception, l’être (bhava), — de l’être, la naissance (jâti) ; la naissance produit à son tour jaraâ-marana, c’est-à-dire la vieillesse, la mort, la douleur, la lamentation, le chagrin et le désespoir. - Trois trinité
trois
triade
ternaire
trindade
três
tríade
ternário
trinity
three
triad
Trimûrti
Trimurti
existences successives se trouvent liées par ces douze degrés du mouvement Bewegung
mouvement
movimento
movimiento
motion
kinesis
vital : l’existence passée, cause de la vie présente (les deux dualité
dyade
duality
dualidad
dualidade
dois
two
deux
premiers degrés) ; l’existence présente qui contient en germe la future existence (les huit degrés suivants), l’existence future qui découle de la vie présente (les deux derniers degrés, jâti et jâra-marana).

On a là un bon exemple de la manière dont le bouddhisme conçoit, en pratique praktike
prática
práticas
pratique
pratiques
, le Karma. La délivrance consiste à anéantir l’un L'Un
hen
hén
Uno
the One
après l’autre, en partant de l’ignorance, ces facteurs karmiques. La méditation (dhyâna dhyana
dhyâna
), qui constitue la huitième division discordance
discordância
desagreement
discordancia
inharmonie
desarmonia
divisão
separação
division
séparation
división
separación
esprit-divisé
split-mind
mente-dividida
eu-separado
conflit
conflito
conflict
neikos
du noble sentier, joue en l’occurrence Geschehen
aventure
provenir
desenlace
acontecer
occurrence
geschehen
avoir lieu
se produire
advenir
advir
avénement
le principal rôle. Elle se lie étroitement à une ascèse physique, qui règle dans les plus minutieux détails les mouvements respiratoires et les attitudes du corps.

Les neuf étapes de la méditation (dhyâna), qui aboutissent à l’illumination et à la toute-puissance acte
puissance
energeia
dynamis
, ont été étudiées longuement par le bouddhisme. Ce n’est pas le lieu d’entrer ici dans ces détails, non plus que dans l’examen des doctrines darshana
doctrines
points de vue
relatives au nirvana. - Relevons simplement que les personnes engagées sur la voie de la moksa sont divisées en quatre groupes : celles qui sont « entrées dans le courant » (srotaâpanna), c’est-à-dire qui ont commencé à se défaire des « influences » (âsrava) spatio-temporelles ; - celles qui « reviendront » encore une fois (sakridâgâmin ; - celles qui « ne reviendront plus » (anagâmin) ; - les saints (arhat) qui atteignent au nirvana dès leur existence humaine.


Voir en ligne : Pierre Gordon