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Phénoménologie de l’existence

INTERROGER LES PHÉNOMÈNES OU PHILOSOPHER PAR ORDRE

Repetitorium

lundi 7 septembre 2015

"Repetitorium", "Phénoménologie de l’existence", cours de Florent Gaboriau, "Nouvelle initiation philosophique" (Casterman, 1962).

  • QU’EST-CE QUE LE LIEU ? LA POSITION ?
    • LE LIEU
      • — question fréquente : où ? (composition du lieu, reconstitution du crime, etc.)
      • — qu’importe et comporte le lieu ? Rien que d’ambiant, la surface convexe du corps enveloppant. Un trait qui cerne nos limites et ne conviendrait donc pas à l’Infinité ; assignation à résidence, où que ce soit.
      • — d’où le besoin de se déplacer : le lieu change, quand nous changeons mais on ne saurait s’en évader (être absolument délogé, Absolu de lieu)
      • — Dieu (par hypothèse illimitée) partout présent sans être déplacé nulle part — partout à sa place, parce que contraint à aucune — échappe par hypothèse à ce mode de présence locale (ou régionale). L’être dégagé de lieu n’est pas encombrant.
      • — l’être matériel par contre doit être contenu ; le repérage tient compte de cette contenance où se trouve chaque chose par rapport à ce qui l’entoure, l’encercle, l’obsède.
      • — le « lieu » est donc une indication du réel : une manière, de « signaler », de distinguer entre elles deux réalités. Expression d’une condition équivalente à une nécessité.
      • — Attitudes face à cet état de choses :
        • a) accepter le lieu que l’existence nous assigne, en étant indifférent au changement
        • b) n’en point varier du tout (car peu importent les lieux).
        • c) Pèlerinage aux « lieux », — convenance et relativité.
    • LA POSITION
      • — vérification de cette question dans la vie : on s’informe de la manière dont un être se trouve (dans tel lieu) : couché ? debout ? etc.
      • — ce qu’elle implique : ordre des parties du corps.
      • — la position en question : symbole d’une attitude intérieure, d’une « dis-position », d’une intention, etc.
    • N. B. L’être-en-situation enveloppe en soi plusieurs catégories : lieu, position, avoir, etc.
  • QU’EST-CE QU’AVOIR ? OU L’INSTRUMENTATION ?
    • Instrument direct de sa domination et de son vouloir, situation de fait, l’habitus est pour l’humanité une façon d’être qui implique ce libre pouvoir d’user et de jouir, dont nous voyons les manifestations :
      • 1. Dans le fait de s’habiller, où l’homme fait valoir ce qu’il est en montrant ce qu’il a. Universelle emprise de l’habitus : Université, Armée, Civils, etc., Blousons noirs ou chemises brunes, personne n’échappe à cette catégorie de l’avoir par où l’être s’affirme et qui commence avec l’ « habit ». Haillons de pauvres ou dentelles de riches, commencer de vivre, c’est commencer d’avoir.
      • 2. L’Instrument : nouvelle forme d’avoir, en fonction de ce qu’on « est », et permettant d’être effectivement. Perfection concernant des objets aussi divers que vastes : pouvoir dont l’homme se trouve par nature investi sur les objets à disposition, pour les tourner à son usage et bénéfice. L’objet à disposition se voit ainsi inscrit dans le cercle de l’homme, porté à son compte, acquis par la civilisation.
      • 3. L’Habitat : autre forme d’avoir en fonction de l’être. Domicile : réalité dont l’homme veut pouvoir disposer (user et jouir). Nécessaire manière d’être, en effet : elle importe à l’être-humain, au même titre que l’instrument ou l’habitat.
        • L’habitus ainsi compris ratifie l’être, et le gratifie, le prolonge, l’augmente, lui donne de l’importance, lui confère un spécial coefficient : il fait-corps-avec la personne. La dignité de l’homme s’y trouve engagée : d’où l’ivresse parfois fallacieuse, mais existentiellement prenante, issue de l’avoir, et que la métaphysique se doit d’assagir en fixant la part d’illusion qui s’y attache ; ou les revendications que la métaphysique se doit de soutenir, en fixant la part de réalité, justement épanouissante, que l’avoir représente.
      • 4. L’Habitus intérieur : le même mot désigne encore autre chose (dont il sera question au chapitre de la « qualification »). De fait, à l’intérieur et au bénéfice de la personne s’inscrit une manière d’être qui évoque sous une autre forme les richesses précédentes, habillant, équipant, et construisant : intériorisation normale de cet équipement dont l’homme ne saurait se dispenser sans s’appauvrir plus réellement encore, l’habitus dont il s’agit là demeure quand l’outil s’effrite et que l’avoir disparaît : c’est un capital plus profondément ancré dans la substance de l’être (cf. infra chap. IV.).
      • 5. Mais déjà l’habitus n’est pas si mobile : on change de « lieu » au moindre mouvement, tandis que l’ « habitus » traduit cette interaction dynamique de l’habitus sur la vie : on habite ses habits, on habite ses outils, on habite sa femme, on habite Dieu (si on en fait usage pour en tirer jouissance, en augmenter sa joie).
      • 6. Expression de richesse et de progrès ou de civilisation : tous les espoirs sont permis dans l’ordre de l’habitus, considéré isolément. Jusqu’où ira l’équipement de l’homme ? Quelle raison y aurait-il pour l’inviter à se démunir ? Aucune apparemment...
        • Cependant, l’instinct vital qui porte l’homme à accaparer est l’un des des plus troublants, — mystérieux, — car il est le lieu du mal rencontré ici pour la première fois sous la forme de la privation : pauvres, sans-logis, etc. Le mal est précisément ce qui, dans la circonstance, manifestement ne se justifie pas, a tort d’être, est « sans cause ». D’où vient qu’existe pourtant ce qui n’a pas raison d’exister ?
      • 7. De fait, à y regarder de plus près, l’habitus implique une carence, en fournit du moins l’indice dans le moment même où il pousse à s’enrichir. Expression d’un besoin, il est le signe d’une radicale insatisfaction. A la base de cette course à l’habitus, il y a comme un ver rongeur : la défiance, le sentiment d’une menace (appelant protection). L’avoir, qui paraissait d’abord naturel et normal, laisse désemparé le penseur...
      • 8. L’homme, seul, dans la nature, s’évertue à amasser : acquérir, bâtir, se vêtir, — carence que n’ont pas les animaux, — à quoi la raison et la main vont remédier... L’homme possède pour se défendre, pour vivre : il se sent comme menacé, naturellement en danger. D’une part, complément indispensable et normal de l’être ; d’autre part, caractère indéfini et inquiétant de cette marche en avant, questions angoissantes sur sa légitimité, et le sens de ces appareillages, de ces munitions.
        • Antinomie dont l’un des termes ne se laisse pas supprimer. Il est naturel d’un côté que l’homme possède : progrès par où il humanise le cosmos. Le monde est dans la main de l’homme : à sa disposition, à son service. Dès là qu’il peut se le procurer, tout armement, équipement, aménagement convient à l’homme. Aucune limite n’étant posée par la nature à cette expansion de pouvoir, on ne voit pas quelle autre puissance la réduirait sans arbitraire. Mais le sentiment du danger croît d’autant, impossible à supprimer. L’inquiétude humaine est à la mesure du progrès, elle le suit comme son acolythe loin d’en être atténuée.
      • 9. Caractère non agressif de l’équipement comme tel. Il peut être dangereux : cet aspect ne rend point la possession comme telle illégitime ou contre nature. L’instrument n’est pas doué d’intention : suggestif, agressif, offensif ne sont point ses qualifications propres, mais bien de l’individu qui les porte ou les manipule (habits, armes).
        • Notre souci présent est d’analyse. Ce qui nous intéresse directement c’est le fait, la catégorie, l’affirmation d’être ; et les normes qu’on y découvre, hiérarchisées selon leur densité d’existence. La métaphysique (du fait) conduit à une morale (du droit), comme à la considération spécifique de ce qui est à vivre dans la conduite pratique (utilisation qu’on fera, à des fins raisonnables ou non, de l’équipement où le progrès nous conduit irrésistiblement dans la civilisation que nous habitons).
      • 10. Constitution de l’avoir : l’avoir se comprend en relation :
        ****- avec l’usage qu’on en fait
        ****- avec l’action qui le fonde
        • L’avoir in-utile, in-utilisé, cesse d’être cet instrument qu’on a en main : il tombe des mains ; il est à acquérir derechef, disponible (ex. : les maisons vides réclament à la fin d’être prises en charge, d’entrer dans le mouvement humain). Hors de ce dynamisme l’avoir n’existe pas, superflu. Le surplus n’est pas un habitus : il déborde et coule, il échappe.
        • L’habitus ne saurait être fondé ontologiquement sur n’importe quelle action : légitimité ou illégitimité profonde (métaphysique) de certaine situation économique, de telle revendication. Les malheureux, — les miséreux, — manquent précisément de cet « avoir » que nous voyons nécessaire à l’épanouissement de l’être. Situation incompréhensible : présence d’un mal dont le caractère naturel de l’avoir --- tel que nous le soulignons, — ne fait que rendre l’anomalie plus criante. Des êtres sont rayés de la carte de l’existence par privation d’avoir.
      • 11. Le mariage, expression d’un habitus : deux êtres se possèdent. Cet avoir s’inscrit comme les autres dans la ligne d’une fierté qui dissimule un besoin : possession qui remédie à la fragilité. Mais appartenance véritable comblant une lacune existentielle que ne saurait satisfaire le coït passager. Aspect instrumental de cet avoir : la chose possédée étant considérée tantôt comme enrichissant notre être, et tantôt comme servant à notre usage. Deux aspects qui n’en font qu’un : instrumentante liée à la notion d’avoir.
        • Notre corps, instrument « conjoint », — bien que son instrumentante soit du même type que celle de l’« avoir », — n’est pas à proprement parler possédé à la manière d’un habitus. C’est d’être et de substantialité qu’il s’agit à proprement parler.
      • 12. Les enfants ne sont pas un « avoir » dont les parents se puissent couvrir, mais une charge dont ils assument le poids. C’est le nouveau-né qui d’entrée de jeu « possède » des parents ; cet « avoir » qui pour lui résume tous les autres (habits, habitat). Ce qu’ils ont amassé — le patrimoine — lui revient, tout naturellement, inclus dans ce bonheur naturel que rien ne devrait lui retirer, d’avoir des parents. Quand l’habitus est ce minimum vital, il faut, pour en dépouiller l’enfant, un pouvoir que la nature ne confère à personne (donc pas même à la collectivité d’Etat).
      • 13. Les amis sont élus, au terme d’une option, tandis que l’avoir est donné ou acquis. L’amitié ne comporte pas non plus instrumentante : elle n’a donc pas le statut de l’habitus. L’expression avoir des amis recouvre ici un type de relation (non un habilus) fondé sur la communication, et proportionné à cette communauté.
      • 14. L’État : nous appartenons à l’État par « relation » également dans sa communauté, non en vertu d’un habitus. L’État ne peut « avoir » les enfants, puisqu’en ce sens même les parents ne les « ont » pas. Mais les enfants ont, eux, des parents, dont la nature ne présente pas comme telle de raisons de les déposséder. Nous appartenons à l’État, à la communauté, comme des participants, non comme des instruments possédés. L’habitus ne peut être collectif : ce qui est commun, c’est éventuellement le bien (« bien commun »), mais l’avoir est toujours personnel (et donc particulier). Méprises fréquentes en ces domaines...
      • 15. Le mal, dont c’est ici la première apparition :
        • a) se définit comme privation (d’avoir)
        • b) privation actuelle ou habituelle
        • c) et donc atteinte à l’être (mal = non être)
        • Sous la forme très matérielle, physique, « naturelle » où il se présente d’abord (phénoménologie), le mal est anti-avoir, anti-être : privation qui commence à propos de l’avoir et dont les atteintes sont visibles là d’abord. Un affront à l’existence ; l’annonce des révoltes contre le type le plus sensible et extérieur d’aliénation.
      • 16. La privation volontaire plus mystérieuse encore.
        • — l’avoir : forme indigente de l’être. C’est à défaut d’être qu’on s’enveloppe d’avoir et qu’on se satisfait à ce compte...
        • — l’Infini est pauvre : il n’a rien, il est.
        • — d’où la raison, métaphysiquement accessible, d’une pauvreté volontaire chez l’homme religieux : celui-ci réalise que de toutes les façons de ressembler à Dieu la pauvreté est des plus métaphysiquement consonantes.
      • 17. Pressentiment de ce que l’Avoir recouvre et cache...
        • — étudier être et avoir non pas comme deux réalités juxtaposées, mais comme une réalité elle-même qui est et a, qui est sans avoir assez, insatisfaite, privée.
        • — d’une part, profonde légitimité d’une progression dans l’être, par les voies de l’avoir (aucune régression vraisemblable ; culte de l’avoir, finalement culte de la personne concrète).
        • — d’autre part, manière étonnante dont l’habitus est vécu dans le monde : « privation » et « renoncement voulu »...
        • — signification ambiguë mais certaine : l’homme dévêtu est désemparé, diminué, humilié ; mais aussi l’homme dévêtu, dépossédé, offert, est en mesure de se donner tel qu’il est sans fard.
        • — dans le comportement humain — sur ces chapitres, — un profond déséquilibre, se fait jour, que les définitions de la sagesse métaphysique ne sauraient endiguer ; une sorte de voracité dans la hâte d’avoir, appétit dont les symptômes sont inquiétants, et dont l’étiologie donne à réfléchir...
        • Tout se passe comme si l’humanité avait fait une expérience malheureuse, et que la trace demeurât, blessure saignante : toujours des pauvres, — toujours du mal, — parmi nous...

Voir en ligne : Martin Heidegger