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Phénoménologie de l’existence

INTERROGER LES PHÉNOMÈNES OU PHILOSOPHER PAR ORDRE

Repetitorium

lundi 7 septembre 2015

"Repetitorium", "Phénoménologie de l’existence", cours de Florent Gaboriau, "Nouvelle initiation philosophique" (Casterman, 1962).

  • INTERROGER LES PHÉNOMÈNES OU PHILOSOPHER PAR ORDRE
    • A. L’INTERROGATION, principe d’intervention.
      • 1. l’impulsion métaphysique prend naissance au niveau du logos (langage pensé), c’est-à-dire au niveau de ce que l’on estime-être, et que pour cette raison on interroge : car on n’est pas sûr, on ignore.
      • 2. laisser venir à soi, dans une série de questions, toutes les catégories d’êtres qui se présentent et se pressent. Se laisser aborder par les choses comme elles sont : non point comme elles sont foncièrement, définitivement (car c’est justement ce qui est en question), mais comme elles sont d’abord, à l’abord, selon leur apparence. C’est à la façon dont les choses ap-paraissent qu’elles posent du même coup, par leur op-position même, diverses questions sur l’être-de-ce-paraître...
      • 3. la situation rigoureusement originaire d’où l’on est provoqué à se mettre en branle, juge de la marche à suivre, ou plutôt l’engage, et en fournit le critère régulateur : c’est le moi-relié, l’indiscutable liaison de l’ego avec ce qui l’entoure (le monde), et qu’il ignore au fond (dont il ne sait pas à quoi cela rime).
      • 4. le postulat initial n’est donc point, à proprement parler, un postulat. Il n’est point postulé (postulatum), mais postulant (postulare).
        • Il consiste à interroger, à douter, à ignorer : non point postulatum passif, mais postulare actif. L’acte de naissance de la métaphysique c’est l’acte de douter : il consiste à ne rien savoir du tout. Et à ne point même exprimer — par mode d’affirmation — ce fait-là ; mais à le vivre ponctuellement (comme un Todo y nada).
      • 5. cette dernière précision est capitale. On ne philosophe pas pour la galerie, on ne doute pas pour s’en vanter ; on n’ignore pas pour son plaisir. On existe-philosophant, c’est-à-dire d’abord doutant : l’unité silencieuse et déchirée de l’être-qui-doute est le principe même de la déchirure qui va dévoiler ce monde. Mais en ce point tout à fait primitif on n’exprime pas, on n’affirme pas, on vit.
        • La question de l’affirmation, de l’expression, de l’assertion viendra plus tard (elle sert aussi bien à traduire le doute que la certitude...) : au chapitre du langage. Mais on ne commence pas par là.
        • Ce par quoi on commence, c’est le principe vécu, — si la philosophie doit être vivante ; et donc le doute vécu, qui n’excepte rien.
      • 6. mais ici, — dans un livre où il faut bien s’exprimer le cheminement secret de ces choses, — il est évident qu’on recourt tout de suite au langage, — à ce langage dont on ne manque point de mettre en cause la validité, et qu’on se propose d’interroger à son tour comme tout le reste. Mais l’interrogation sur le langage n’est pas première, elle n’est que l’application sur un point particulier (l’existence de l’expression, le phénomène-expression) d’une plus fondamentale ignorance qui englobe tout.
        • Bref, le principe apparent — au niveau de l’expression — est un doute affirmé, ex-primé, é-tiré sur une phrase (dans ce livre sur le papier). Le principe radical est plus profond. Je fais une pro-position ici (sur le papier) de ce qui est vécu comme un acte, comme un point : dans l’unité déchirante du doute universel. Mais ce baptême de sang de la philosophie est d’abord une res passablement mystérieuse, — en dehors de quoi il n’y a plus (sacramentum tantum) que rite ou école, cultualisme et scolastique, paroles.
        • Ce vocabulaire est emprunté à saint Thomas. Sacramentum tantum, c’est le sacrement tout seul : un signe seulement. Res : c’est son efficacité dernière, c’est cela dont il tient sa vérité foncière, et qu’il reproduit. Le doute initial (comme res) reproduira quelque chose qui s’y trouve enfermé (de profondément vital), une certitude où peut-être (à travers les paroles ici nécessaires comme véhicules) il introduira finalement.
      • 7. l’Ego et son écho : certitude du fait qu’on cherche quelque chose, — quelque chose à quoi suspend le logos interrogateur. Reste à en faire le compte, par le détail, question après question, suivant les zones de résonance...
    • B. LES QUESTIONS, application de ce principe (et déjà « méth-ode »).
      • 8. Cosum cogitans ; coens cogito ; cogito interrogans ; interrogo coens. Le « moi » (ego sous-entendu) : sous-jacent, soumis à l’être (qui pose question), est sujétion aux appels de choses, et donc ob-ligation à penser ces ob-jets, à affronter ces ob-stacles. Mais tous ces objets sont mis en cause, mis en doute. La liaison établie est donc, de prime abord, purement existentielle : c’est-à-dire que la question porte précisément, à propos de tout, sur l’existence.
        • Elle mesure les portions d’existence — et la sienne propre — en interrogeant chacune, en soupesant l’une après l’autre toutes les apparentes-réalités.
      • 9. L’inquiétude foncière porte la quête ou l’interrogatoire, au nom même de son principe (point de départ), sur de multiples choses : les questions qu’on « agite » ainsi (en « cogitant ») sont diverses. L’être apparaît distribué, sérié, monnayé.
      • 10. Les catégories représentent cette série (ouverte) de questions existentielles : plan de perquisition, méthode d’investigation toute trouvée. L’être, appréhendé au niveau des replis du terrain, est aussitôt interrogé.
      • 11. Catégories du langage, catégories de la pensée, catégories de de l’être : rien ne permet d’emblée de dissocier. Suivre l’esprit en doute (en chasse) là où il se porte : par-tout, de secteur en secteur.
      • 12. Réseau de questions et de prises (de surprises), dont il serait illusoire de penser se déprendre, car il coïncide avec le réseau même des réalités qui nous entourent. Il conditionne le dialogue universel de l’existence avec elle-même.
    • La distribution de la réalité rend possibles des appréciations nuancées, des mesures appropriées, qui sont le début de la sagesse (dans la crainte qu’on a de se tromper, dans le doute où l’on est de tout confondre...).
    • Raison de plus pour philosopher, c’est-à-dire pour analyser froidement chacune de ces valeurs que représentent tant de façons diverses d’exister (amour, passion, jeu, travail, action, souffrances, voyages, bonheur, beauté, etc.). Multiples façons d’exister qui représentent comme des invites, des tentations, des perspectives, des possibilités engageantes, des vocations ou des mirages... Où est le réel qui fait être au maximum ? Ce monde serait-il un trompe-l’œil ? Qu’y a-t-il finalement d’authentique derrière tout ce manège ?

Voir en ligne : Martin Heidegger