Philosophia Perennis

Accueil > Tradition hindoue > Hulin : L’Atman dans les Upanishads

LE PRINCIPE DE L’EGO DANS LA PENSÉE INDIENNE CLASSIQUE

Hulin : L’Atman dans les Upanishads

DE l’ESPACE COSMIQUE À L’ESPACE DU COEUR

dimanche 1er avril 2018, par Cardoso de Castro

honnêteté
honestidade
honesty
honneur
honra
honradez
honor
honour
retitude
retidão

Le terme est, à vrai dire, ancien et les Upanishad Upanishad
Upanishads
Upanixade
Upanixades
le reprennent chargé de toute une évolution evolução
évolution
evolution
evolución
sémantique. Rappelons brièvement les conclusions communes à la plupart des exposés classiques consacrés à cette question Frage
fragen
question
questão
questionner
questionar
pergunta
perguntar
pregunta
preguntar
 [1]. Il s’agit d’ailleurs moins d’une série évolutive que d’un ensemble coordonné de significations qui ont peut-être toujours coexisté. On passe du sens signification
significação
sentido
sens
meaning
raison d'être
de « respiration » (cf. l’allemand atmen) à celui de « souffle pneuma
πνεῦμα
souffle
sopro
breath
prāna
prāṇa
prana
Vayu
vital » puis à celui de « principe Principe
arche
arkhê
princípio
Princípio
Principio
Principle
des actions et des pensées », c’est-à-dire d’« âme âme
psyche
psukhê
alma
soul
atman
ātman
atmâ
âtmâ
 ». Ces termes dénotent la manière dont un être se construit et s’organise de l’intérieur innen
intérieur
interior
inner
außen
aussen
extérieur
exterior
outer
Innenseins
être intérieur
ser interior
interiority
antaratva
en se séparant du monde Welt
Weltlichkeit
monde
mondanéité
mundo
mundidade
mundanidade
worldliness
mundanidad
Olam hazé
dṛśyam
qui l’entoure, d’où justement le sens de « soi-même Selbst
soi-même
Soi
si mesmo
Self
si mismo
A non-personal, all-inclusive awareness.
 » et l’emploi comme pronom réfléchi. Parallèlement, une autre série de significations fait référence au résultat de ce processus : ātman désigne alors tout ce qui est un, tout ce qui forme forme
eidos
eîdos
aspecto
perfil
aspect
une totalité Ganze
Ganzheit
Ganzsein
Ganzseinkönnen 
le tout
totalité
être-tout
pouvoir-être-tout
intégralité
entièreté
o todo
totalidade
ser-todo
ser-um-todo
nikhila
totality
structurée, ainsi le tronc par rapport Beziehung
Bezug
Verhältnis
Weiter-reden 
relation
relação
relación
rapport
aux membres, le corps Körper
corpo
corps
cuerpo
body
Deha
comme organisme complet. De là dérivent les valeurs Wert
valeur
valor
value
Werte
valeurs
valores
values
valioso
valuable
tesouro
treasure
trésor
de « nature nature
physis
phusis
phúsis
natura
natureza
naturaleza
propre », « essence essence
ousía
ousia
essência
essentia
esencia
essence
 » et finalement « âme » où viennent converger les deux dualité
dyade
duality
dualidad
dualidade
dois
two
deux
séries. Enfin, le principe même de la correspondance microcosme-macrocosme permet de définir un ātman individuel et un ātman cosmique en même temps qu’il invite à poser un ātman absolu Absolu
Absoluto
Absolute
Absoluteness
Bhairava
Paramaśiva
, fondement Grund
Fundament 
fondement
fundamento
Fundamente
fondations
fondation
ādhāra
root
des deux premiers. Il importe donc de remarquer que la gamme des significations du terme ātman se présente au complet au stade des Brāhmana. Mieux, les textes rassemblés par A. B. Keith montrent à l’évidence evidência
évidence
evidence
evidente
evidencia
evident
que la conception begreifen 
concevoir
conceber
Begriff
conceito
concept
conception
concepção
concepción
abstraite ou « spirituelle » de l’ātman, comme distinct des sens et des souffles, n’est pas une découverte des Upanishad. Et il en va de même pour l’idée idea
idée
ideia
idea
ιδεα
idéa
de l’identification des deux ātman. Ce qui devient alors incompréhensible, si les Upanishad ne font que parcourir des voies déjà frayées, c’est la conscience Gewissen
conscience
consciência
conciencia
consciencia
Bewusstsein
Bewußtsein
consciencidade
consciousness
conscient
purusârtha
samvid
bodha
cit
chit
qu’ont leurs auteurs d’apporter une « bonne nouvelle », de relater une percée décisive. L’intérêt se reporte ainsi sur les expériences, [20] les démarches originales à partir desquelles la signification conventionnelle « âme » pourrait devenir concrète, dans les Upanishad, et justifier enfin leur réputation de textes « révolutionnaires ».

Il est acquis que la spéculation des Brāhmana s’est avancée — à travers la théorie du sacrifice sacrifice
sacrifício
sacrificio
vidhema
— jusqu’à l’identification symbolique de l’individu Einzelnhet
singularité
singularidade
singularity
singularidad
individuality
individualidade
individualidad
individuation
individuação
individu
indivíduo
individuum
individual
vereinzelt
isolé
Vereinzeltung
isolement
Vereinzelung
esseulement
singularização
créature
criatura
creature
personne
pessoa
person
et du cosmos Kosmologie
cosmologie
cosmologia
cosmología
cosmology
cosmo
cosmos
kosmos
. Elle a conçu les souffles — prāna — et les sens — indriya organes des sens
órgãos dos sentidos
sense organs
buddhîndrya
indriya
— comme autant de forces actives qui, par leur seule interaction, maintiennent l’organisme en vie Leben
vie
vida
life
zoe
, exactement comme leurs homologues cosmiques (vent, rayonnement Rayonnement
rayonnement
irradiação
irradiación
irradiation
rayons
raios
rays
solaire, etc.) entretiennent le fonctionnement régulier de l’univers Univers
Universo
Universe
. Cependant, là même où pointe l’idée d’un principe unique de ces énergies vitales et cosmiques, c’est le plan de l’univers — adhidevatam — qui est tout naturellement compris comme le prototype sur lequel se règle le plan de l’individu — adhyātmam-. Tout individu est une sorte de modèle réduit, de maquette de l’univers. Cependant, s’il se connaît comme tel, il ne s’éprouve pas intuitivement comme tel, mais plutôt comme séparé du Tout, limité dans sa durée de vie et dans son pouvoir possibilité
potentialité
Toute-Possibilité
pouvoir
poder
power
de satisfaire ses désirs. De là procède la pratique praktike
prática
práticas
pratique
pratiques
sacrificielle : par le rite, et la foi
foi
faith
pistis
qui l’accompagne, le sacrifiant cherche à suppléer au caractère abstrait, symbolique et ineffectif de sa « connaissance connaissance
gnosis
intuition intellectuelle
gnôsis
connaître
conhecer
gnose
knowledge
know
conocer
conocimiento
conhecimento
jñāna
jnāna
jnana
 ». II s’efforce de devenir tout-puissant et immortel en s’intégrant magiquement à la Totalité. Mais toute magie magie
magia
magic
magía
théurgie
teurgia
theurgy
theourgia
θεουργία
est une manipulation de l’invisible [21] et repose sur une « action action
praxis
agir
atuar
ação
act
acción
prattein
à distance ». Or, c’est cette distance même qui vient à être comblée dans les Upanishad, et cela grâce à l’expérience expérience
aisthesis
experiência
sensação
impressão
impression
impresión
sensación
sensation
sentience
vāsanā
directe, dans l’individu lui-même, de la racine commune de l’ordre vital et cosmique. De cette expérience se dégage une structure Struktur
structure
estrutura
struktural
structural
estrutural
tout à fait originale, mais que les textes présentent avec obscurité, empêtrés qu’ils sont encore dans le langage Sprache
língua
langue
lengua
linguagem
language
langage
lenguaje
de la correspondance microcosme-macrocosme.

Cette découverte est préparée par une double série de réflexions à partir de l’expérience commune. C’est d’abord le motif célèbre de « la querelle des organes des sens ». Chacun d’eux se croit le plus important, aussi Brahman Brahman les met-il à l’épreuve : successivement la vue Sicht
vue
visão
seeing
visión
opsis
, l’ouïe, la voix, etc. sont conviés à s’éloigner, mais l’individu n’en continue pas moins à vivre tant bien Bien
agathon
agathón
Bem
Bom
Good
Bueno
que mal Übel
Böse
mal
evil
maligno
malefic
the bad
kakos
. Vient alors le tour du souffle : « Mais quand le souille s’apprêtant à s’échapper, arracha tous ces souffles, comme un grand et fort coursier du Sindh arracherait les piquets de ses entraves, les autres lui dirent : Non, Seigneur, ne t’échappe pas ; en vérité aletheia
alêtheia
veritas
vérité
truth
verdad
verdade
Wahrheit
nous ne pourrons pas vivre sans toi ». On atteint ainsi un principe vital qui conditionne tous les autres, mais à un niveau purement empirique, et qui demeure lui-même quelque chose d’inconscient. Certains textes ne vont pas plus loin et identifient directement ce principe vital au brahman, nom traditionnel de l’absolu, mais ils restent isolés et de peu de portée. En tout cas, ils ne sont déjà plus caractéristiques des Upanishad. D’autres, au contraire, sont en quête quête
busca
demanda
search
quest
d’un principe d’unification unicité
unicidade
unicity
unicidad
wahdat
philia
amizade
favor
propiciação
favorecimento
unification
unificação
unificación
non plus vital mais conscient. Ils soulignent le rôle du manas esprit
espírito
spirit
mente
mind
manas
mental
, pouvoir d’attention attention
atenção
atención
vigilance
vigilância
dont la mise en œuvre est indispensable pour que l’individu prenne conscience de ses actes, de ses paroles, des objets en contact avec ses sens. Autrement, il en est réduit à avouer : « J’avais l’esprit ailleurs, [22] je n’ai pas vu... je n’ai pas entendu ». Dans la même perspective la Prasna-Upanishad interprète le sommeil sommeil
sleep
état de sommeil
estado de sono
sleep state
comme la résorption des sens et de leurs objets dans le manas, « le meilleur des organes des sens ». Le manas ne peut cependant pas se poser en véritable rival du souille, puisque son fonctionnement, comme celui de n’importe quel organe sensoriel, est tributaire de l’énergie du souffle. Au contraire, lorsque le manas quitte le corps, lors de la « querelle des sens », l’individu, bien qu’« hébété » — vimugdhah-, continue à vivre. La réflexion sur les phases de la mort Tod
mort
morte
muerte
death
thanatos
mourir
morrer
die
morir
, également, montre le manas déjà paralysé, tandis que le souffle continue encore un moment à fonctionner. Mais une telle existence Existenz
existence
exister
existentia
existência
existencia
bios
inconsciente est comme si elle n’était pas, de sorte que ni le souffle ni le manas ne se suffisent à eux-mêmes. Ils ne remplissent vraiment leur fonction Funktion
fonction
função
function
función
qu’associés, mais aucun des deux n’apparaît capable de prendre l’initiative de l’association. Ils se désignent ainsi comme des instruments au service d’une puissance acte
puissance
energeia
dynamis
encore inconnue qui, en les associant, rend le manas attentif et le souffle vivant. D’où la question de la Kena-Upanishad : « Par Qui le manas, en marche vers (ses objets), est-il guidé ? Par Qui le souffle, à l’origine Anfang
origine
começo
início
comienzo
origem
arche
Anfängnis
começar
iniciar
, est-il mis en action ? ».

Ce n’est pas un quelconque substrat inerte, ni une coordination extérieure des énergies vitales, que recherchent les Upanishad, mais une sorte de point focal où ces divers pouvoirs seraient confondus, concentrés et portés ainsi à leur plus haut degré d’efficience. Comment, en effet, interpréter autrement la réponse que la Ke.U apporte à sa propre question : « Il est l’oreille de l’oreille, le manas du manas, la voix de la voix, le souille du souffle, l’œil de l’œil... » ? Non moins explicite est un passage de la BAU BAU
Bṛhadāraṇyakopaniṣad
Bṛhadāraṇyaka Upaniṣad (Upaniṣad du Grand Livre de la forêt)
 : « Il ne se manifeste jamais que partiellement, souffle quand il respire, voix quand il parle, œil quand il voit, oreille quand il entend, manas quand il pense. Ce sont seulement les noms de ses actes. Celui qui les considère isolément ne le connaît pas ; car il ne se manifeste que partiellement par l’un L'Un
hen
hén
Uno
the One
ou par l’autre. Il faut reconnaître l’ātman ; car en lui est l’unité Einheit
unité
unidade
unidad
unity
de tous ». On voit [23] dans quelle direction direction
direção
dirección
directions
direções
direcciones
pointent déjà ces réflexions : vers un ātman « concret », plus riche et plus déterminé que toute expérience particulière, le contraire même d’une « substance Substanz
substance
substância
substancia
Substanzialität
substancialité
substancialidade
substantiality
substancialidad
pensante » qui aurait besoin Notwendigkeit
nécessité
necessidade
necesidad
necessity
besoin
need
ananke
des données des sens, etc. pour recevoir un contenu.


Voir en ligne : LE PRINCIPE DE L’EGO DANS LA PENSÉE INDIENNE CLASSIQUE


[1Par ex. H. Oldenberg, Die Wellanschauung der Brāhmana-Texte, pp. 85-89 et A. B. Keith, The Religion and Philosophy of the Veda and Upanishads, pp. 450-454.

Un message, un commentaire ?

Forum sur abonnement

Pour participer à ce forum, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d’indiquer ci-dessous l’identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n’êtes pas enregistré, vous devez vous inscrire.

Connexions’inscriremot de passe oublié ?