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Approches de l’Inde - Tradition et incidences

Coomaraswamy : Le Dharma

Cahiers du Sud, 1949

dimanche 1er avril 2018, par Cardoso de Castro

honnêteté
honestidade
honesty
honneur
honra
honradez
honor
honour
retitude
retidão

Dans la plus ancienne Upanishad, qui décrit la procession divine divin
divinité
divino
divindade
divindad
divine
divinity
Godhead
, la divinité qui est unique in principio Principe
arche
arkhê
princípio
Princípio
Principio
Principle
, qui est aussi le Sacerdoce (Brahma), engendre les trois trinité
trois
triade
ternaire
trindade
três
tríade
ternário
trinity
three
triad
Trimûrti
Trimurti
autres espèces ou castes de divinités, la hiérarchie angélique des Kshatriyas, des Vaishyas et des Shudras, c’est-à-dire les Princes, les Hôtes et leur Sustenteur commun. Mais elle ne s’est pas encore développée tout entière, elle n’est pas sortie, elle n’est pas encore existante (na vyabhavat), ce qui veut dire qu’elle n’est pas encore en acte acte
puissance
energeia
dynamis
dans l’exercice de son fils
filho
hijo
son
autorité (vibhûti : exousia). C’est pourquoi elle engendre « la plus splendide forme forme
eidos
eîdos
aspecto
perfil
aspect
du Dharma dharma
dhamma
 » : la Justice dike
dikaiosyne
justice
justiça
justicia
imparcialidade
justo
imparcial
compliance
Δίκη
ou la Loi, ce par quoi un Seigneur est vénérable, de sorte qu’il n’y a rien au-dessus de la Loi ; et par elle un homme Mensch
homme
être humain
ser humano
human being
homem
hombre
the man
anthropos
hommes
humanité
humanity
état humain
estado humano
human state
faible peut faire entendre verstehen
entendre
comprendre
entender
compreender
comprender
understand
raison à plus fort que lui, comme s’il en appelait à César ; et certes cette Justice est identique à la Vérité aletheia
alêtheia
veritas
vérité
truth
verdad
verdade
Wahrheit
(satyam) [1].

La portée morale de cette équation de la justice avec la vérité apparaîtra immédiatement si nous nous rappelons que les plus anciennes Écritures parlent déjà des Rois qui « agissent conformément à la Vérité » (satyam grihnanah krinvanah, R.V. X., 109, 6) ou qui s’appuiant sur la vérité (satyam grihnanah, A. V. V., 17, 10), si nous considérons que c’est précisément en s’appuyant sur la vérité (satya-graha), l’aletheias ephapsis de Platon (Timée, 90c) ou, en d’autres termes, en faisant appel à César, la justice qui régente le monde Welt
Weltlichkeit
monde
mondanéité
mundo
mundidade
mundanidade
worldliness
mundanidad
Olam hazé
, que Gandhi, notre politicien le plus écouté, à qui nous avons donné le nom de « Magnanime » (Mahatma), a cherché à libérer l’Inde de l’esclavage et de l’exploitation. Qu’il ait pu compter avec tant de confiance sur ses disciples pour le suivre dans cette voie, qui exige la discipline la plus rigoureuse, montre que dans l’Inde on a cru et on croit vraiment que « la Vérité vous rendra libre ». On n’a jamais mis en doute que c’est par des « Actes de Vérité » que quelqu’un est, en fait, libéré de toute position fâcheuse où il puisse se trouver ; et que finalement, c’est par un dernier et suprême « Acte de Vérité » que l’on « s’évade totalement » et que l’on est admis à la porte porte
porta
puerta
gate
door
du Soleil. Car le Soleil lui-même (non pas le disque « que tous les hommes voient mais celui que quelques-uns connaissent par l’esprit esprit
espírito
spirit
mente
mind
manas
mental
 », comme le dit un texte hindou) est la Vérité et ne peut refuser l’entrée à quiconque frappe à sa porte en invoquant son nom. Lui, l’Esprit immanent immanence
imanência
inmanencia
immanent
imanente
inmanente
immanent
(prâna), les Puissances « en firent leur Loi », et « Lui seul est, maintenant et demain » [2]. De plus, « cette Justice est l’élixir amrita
amrit
nectar
ambroisie
boisson
néctar
ambrosia
bebida
jus
élixir
elixir
de tous les êtres et ils sont son élixir ; cet Homme immortel, brillant comme la flamme — Brahma, le Sacerdoce — réside dans cette Loi, cet Homme Immortel, brillant comme la flamme — Brahma, le Sacerdoce — né de cette Loi (dharma) est en vous (adhyâtman). Il est votre propre Soi Selbst
soi-même
Soi
si mesmo
Self
si mismo
A non-personal, all-inclusive awareness.
, l’Immortel, il est ce Sacerdoce, (il est) tout ceci » (Brihadaranyaka Upanishad, II, 5-11).

Il est « votre propre Soi », car en vérité, « tu es Cela Tat tvam asi
Tattvamasi
Tu es Cela
Tu és isso
That art thou
 » plutôt que ce que tu nommes « je » ou « toi-même », « cela », c’est-à-dire votre Soi spirituel distinct de l’individu Einzelnhet
singularité
singularidade
singularity
singularidad
individuality
individualidade
individualidad
individuation
individuação
individu
indivíduo
individuum
individual
vereinzelt
isolé
Vereinzeltung
isolement
Vereinzelung
esseulement
singularização
créature
criatura
creature
personne
pessoa
person
passager, psycho-biologique, non pas tel homme mais le Soi de tous les êtres, le Soi Immortel et Maître guru
enseignant
professeur
maître
mestre
professor
du soi (individuel), arche Anfang
origine
começo
início
comienzo
origem
arche
Anfängnis
começar
iniciar
psyches athanaos psyche âme
psyche
psukhê
alma
soul
atman
ātman
psyches, is qui intus est, « non pas moi, mais le Christ en moi », c’est l’Homme commun ou la Raison dianoia
la raison
raison discursive
reason
razão
razón
commune, l’ « inwyt » (esprit intérieur innen
intérieur
interior
inner
außen
aussen
extérieur
exterior
outer
Innenseins
être intérieur
ser interior
interiority
antaratva
), la conscience Gewissen
conscience
consciência
conciencia
consciencia
Bewusstsein
Bewußtsein
consciencidade
consciousness
conscient
purusârtha
, la « syneidesis » (conscience intime), la « synteresis », le « Daimon daimon
demônio
demon
Démon - du latin daemon « esprit, génie, démon », du grec ancien δαίμων, daimon, « dieu, génie ».
 » de Socrate, pour qui la Vérité -seule compte et qu’on ne peut contredire.

Ces deux dualité
dyade
duality
dualidad
dualidade
dois
two
deux
« soi » seront en guerre guerre
guerra
war
l’un L'Un
hen
hén
Uno
the One
contre l’autre (Bhagavad Gita, vi, 5-6 ; Dhammapada, 66 ; Ep. ad Romanos, VII, 22, 23) jusqu’à ce que nous nous soyons mis en paix paix
paz
peace
avec nous-mêmes, jusqu’à ce qu’on ait décidé qui dirigera, « le meilleur ou le pire » ; alors seulement, quand « nous » sommes soumis, « ce soi (individuel) mène à ce Soi (universel) et ce Soi (universel) à ce soi (individuel) » ; ils s’unissent et sous cette forme il s’unit avec l’autre monde, et sous cette forme il s’unit avec notre monde (Aitareya Aranyaka, II, 3-7). Quand il est victorieux, alors seulement nous pouvons le considérer comme notre ami, alors seulement nous sommes libérés de la Loi, par notre identification avec elle, nantis d’ « une couronne et d’une mitre qui nous dépassent » et devenus « une loi vis-à-vis de nous-mêmes », au sens où nous disons que « le Christ était toute vertu arete
excellence
vertu
vertue
virtude
virtue
virtud
, parce qu’il agissait par inspiration inspiration
inspiratio
inspiração
inspiración
et non d’après des règles ».

Mais ceux qui sont encore « soumis à la loi », qui ne sont pas encore émancipés, quand ils s’interrogent sur les actes rituels (karma karma
kamma
karmma
) ou sur la conduite (vritta), doivent agir action
praxis
agir
atuar
ação
act
acción
prattein
comme le feraient les Brahmanes qui sont les sagaces « amants de la justice » (dharma-kamah) (Taittiriya Upanishad, III, 2). L’organisation politique polis
cidade
πόλις
pólis
sítio
política
politique
politics
governo
gouvernement
government
gouvernance
governança
se définit par l’association de l’Autorité Spirituelle et du Pouvoir possibilité
potentialité
Toute-Possibilité
pouvoir
poder
power
Temporel Zeitlichkeit 
zeitlich
temporellité
temporel
qui coopèrent comme en un mariage mariage
casamento
. C’est, en vérité, une des fonctions essentielles du Grand-Prêtre que d’être « l’œil qui veille sur le monde » « pour voir si le Roi ne fait pas de mal Übel
Böse
mal
evil
maligno
malefic
the bad
kakos
 » (Jaiminiya Brahmana, III, 94). Et ainsi, comme en Chine, ou comme chez Platon (qui pense qu’on doit retrouver les mêmes castes — genos : jati — dans la cité et dans l’âme de chacun de nous) (Platon, République, 551, C), cette doctrine doctrine
doutrina
canon
cânone
s’applique à notre organisation politique « individuelle » qui comprend un Prêtre pour la Vie Leben
vie
vida
life
zoe
Intérieure, un Roi pour les affaires extérieures, des facultés sensibles, des organes physiques de perception Wahrnehmung 
Vernehmen
perception
percepção
percepción
. « Ce monde saint sainteté
santidade
sainthood
saint
santo
Heiligkeit
holiness
santidad
que je voudrais bien Bien
agathon
agathón
Bem
Bom
Good
Bueno
connaître connaissance
gnosis
intuition intellectuelle
gnôsis
connaître
conhecer
gnose
knowledge
know
conocer
conocimiento
conhecimento
où le Sacerdoce et la Royauté se meuvent en plein accord Wachseinlassen
deixar-acordar
harmonia
harmonie
harmonía
harmony
accord
acordo
concordance
concordância
concórdia
agreement
 » [3]. En d’autres termes : « Ton Royaume viendra. » On retrouve les mêmes notions dans le Bouddhisme. Comme le Christ, le Bouddha (l’Éveillé) n’a pas essayé de changer la structure Struktur
structure
estrutura
struktural
structural
estrutural
de la société. Il vivait dans un royaume qui n’était pas de ce monde et dans lequel il n’était rien, selon ses propres paroles. Sa position à l’égard du système des castes, n’était pas « égalitaire » au sens moderne du mot Wort
mot
palavra
palabra
word
Worte
rema
parole
mot
mots
, mais il affirmait simplement que tous les hommes (et toutes les femmes) ont des capacités spirituelles égales, et il distinguait avec soin le Brahmane de naissance de celui qui mérite ce titre par sa conduite et son savoir Wissen
saber
knowledge
savoir
. Il n’y avait certainement rien de nouveau dans ces propositions, bien qu’il fût nécessaire de les réaffirmer. Dans l’Hindouisme, en fait, comme le souligne le professeur Edgerton, « un membre de n’importe quelle caste lignage
linhagem
lineage
race
raça
caste
casta
, même un sans-caste peut devenir un Mendiant qui recherche Untersuchen
rechercher
recherche
investigar
investigação
investigación
investigation
anvīksikī
anviksiki
la Vérité ». Nul en vérité n’a le droit de demander à un Hindou Sannyasi ce qu’il était dans le monde, car il a cessé d’être quelqu’un, comme l’Esprit de Dieu Gott
Dieu
Deus
God
Dios
theos
qui « ne vient pas d’un lieu Ort
lieu
lugar
location
locus
place
déterminé et ne se confond avec personne » (Katha Upanishad, II, 18).

Le Bouddha lui-même suivait une ancienne Voie, bien antérieure à l’époque où il est censé, peut-être à tort, avoir posséder
avoir
possuir
ter
possess
posuir
vécu. Il niait avoir inventé sa doctrine qui était, disait-il, composée de vérités qu’il avait expérimentées et vérifiées. En vérité, comme le dit Philon, « les paroles d’un prophète prophétie
profecia
profecía
prophecy
prophète
profeta
prophet
ne lui sont jamais tout à fait personnelles » (Spec, IV, 49).

Le fait que la Loi de la vie soit à la fois hors du temps et dans le temps Zeit
le temps
o tempo
the time
el tiempo
chronos
kala
correspond à la distinction entre le Dharma absolu Absolu
Absoluto
Absolute
Absoluteness
qui est le pouvoir de Dieu lui-même et la loi immanente qui est en nous, notre modèle de vérité et de conduite. Et la distinction entre Dharma et Swa-Dharma correspond aussi à celle entre le Grand-Opérateur (Vishwakarma) par qui toutes choses sont faites et l’artisan individuel (swa-karmakrit) qui s’occupe de ses tâches particulières. Dans la Bhagavad-Gita, où cette doctrine est le mieux et le plus complètement développée, il est dit que la division discordance
discordância
desagreement
discordancia
inharmonie
desarmonia
divisão
separação
division
séparation
división
separación
esprit-divisé
split-mind
mente-dividida
eu-separado
conflit
conflito
conflict
neikos
en castes est établie par Dieu et selon la diversité naturelle des qualités humaines (swabhavaja) et leurs fonctions correspondantes. « L’homme atteint à la perfection perfection
perfeição
perfección
entelecheia
ou à la réussite grâce à un amour amour
eros
éros
amor
love
fervent de son propre travail travail
travaux
tâche
labeur
trabalho
labor
trabajo
tarefa
task
(swakarma). » Dans ce cas, naturellement, atteindre à la perfection ne signifie pas faire fortune. Nous avons déjà signalé qu’un homme mûr ne se préoccupe nullement de quelque indépendance économique mais bien d’un état qui est au delà des considérations économiques. Le succès, c’est l’intégration et la réalisation de soi de l’Homme Émérite, celui qui a accompli ce qu’il avait à accomplir (kritakrityah) et qui a pu ainsi s’unir à Brahma (Brahma-bhuta) (Bhagavad-Gita, XVIII, 49-54 ; dans les textes bouddhistes : brahma-bhuto = buddho). Il faut noter, en outre, que le sens de dévotion dévotion
devoção
devotion
devoción
adoration
adoração
adoración
bhakti
à sa propre tâche est aussi celui de « diligence », donc l’opposé de « négligence ». La « diligence » qui implique qu’on aime sa tâche, que l’on y consacre tous ses soins [4], ne signifie pas simplement qu’on est laborieux, ni que l’on se donne du mal, mais que l’on travaille aisément, naturellement (sahajam) ou, au sens platonicien (et à l’opposé de l’idéal des « périodes de congé » et des « semaines de quarante heures »), que l’on travaille à loisir.

Ces idées sont l’essence essence
ousía
ousia
essência
essentia
esencia
essence
même de l’axiologie indienne. Nous les retrouvons dans un livre aussi profane que le « Livre de la Science Wissenschaft
science
sicences
ciência
ciências
ciencia
ciencias
episteme
επιστήμη
epistêmê
 » de Hawking, où il est dit : « La voie Tao
Dao
la Voie
The Way
qui mène au ciel ciel
cieux
céu
céus
heaven
heavens
cielo
cielos
ouranos
Khien
Thien
est aisément parcourue lorsqu’on fait ce qui est prescrit par la naissance ou la caste » (Syainika Skâstra, I, 25), swajaty-uktabhicharanat. L’idée idea
idée
ideia
idea
ιδεα
idéa
que l’on doit accomplir son devoir dans la voie où il a plu à Dieu de nous appeler, l’idée de vocation, si elle n’est pas « moderne », n’est pas non plus spécifiquement indienne. Platon a défini la justice (dikaiosyne), c’est-à-dire le dharma, comme « le fait d’accomplir sa tâche selon la Nature nature
physis
phusis
phúsis
natura
natureza
naturaleza
 » (to eauton prattein, kata physin) et il dit que, dans ces conditions, on fera plus de choses et on les fera mieux et plus facilement que de toute autre manière [5].


Voir en ligne : ANANDA COOMARASWAMY


[1Brihadaranyaka Upanishad, I, 4-11-14

[2Brihadâranyaka Upanishad, I, 5-23 ; Katha Upanishad, IV, 13. Les « Puissances » et « Divinités » auxquelles il est fait allusion sont les « formes aériennes » ou facultés de l’âme » dont les noms se réfèrent à Ses actes plutôt qu’aux nôtres.

[3Vajasaneyi Samhita, XX, 5 ; cf. Platon, République, 473D. ; cf. aussi mon « Spiritual Authority and Temporal Power in the Indian Theory of Government », American Oriental Séries, New Haven, 1942.

[4A propos de cette sollicitude et de ces soins, cf. Hermès Trismégiste que je cite dans mon livre : « Why Exhibit Works of Art ? » p. 53, n. 9

[5Platon, République, 433, A.-D. ; cf. Charmide, 161, B ; République, 370’C, 441 D ; Protagoras, 322-323 et Lois, 689 C. D.