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Histoire de la Philosophie - La Philosophie Byzantine

Tatakis : Le thème fondamental de Maxime

MAXIME LE CONFESSEUR

mardi 3 avril 2018, par Cardoso de Castro

honnêteté
honestidade
honesty
honneur
honra
honradez
honor
honour
retitude
retidão

Il est facile maintenant de saisir le thème fondamental qui commande et explique la pensée denken
pensar
penser
think
pensamento
pensée
pensamiento
thinking
maximienne. C’est l’image image
imagem
imagen
imaginação
imagination
kalpanā
d’une vie Leben
vie
vida
life
zoe
de l’univers Univers
Universo
Universe
alternant entre sa sortie de Dieu Gott
Dieu
Deus
God
Dios
theos
et son fils
filho
hijo
son
absorption Aufgehen 
identification à
immersion
absorção
absorption
ahamkrti
en Dieu. Image qui hante l’esprit esprit
espírito
spirit
mente
mind
manas
mental
grec depuis les stoïciens.

Les moments essentiels et qui en donnent le dessin sont la création Création
Criação
criação
creation
creación
, la chute chute
queda
decadência
caída
fall
et la rédemption rédemption
redemptio
redimere
racheter
redemptor
rédempteur
apolutrôsis
apolytrosis
, celle-ci étant nécessitée parce que l’homme Mensch
homme
être humain
ser humano
human being
homem
hombre
the man
anthropos
hommes
humanité
humanity
état humain
estado humano
human state
, malgré sa chute, ne perd pas l’intégrité de son essence essence
ousía
ousia
essência
essentia
esencia
essence
. Deux dualité
dyade
duality
dualidad
dualidade
dois
two
deux
expressions, presque contemporaines, furent données comme réponses aux mêmes inquiétudes de l’âme âme
psyche
psukhê
alma
soul
atman
ātman
 : l’expression chrétienne et l’expression néoplatonicienne. Elles se ressemblent beaucoup ; elles ont en commun une sorte de rythme ; elles sont toutes deux théocentriques et nous décrivent le double mouvement Bewegung
mouvement
movimento
movimiento
motion
kinesis
des choses : leur écart du premier principe Principe
arche
arkhê
princípio
Princípio
Principio
Principle
, puis leur retour à lui. Malgré les ressemblances^ il y a au fond une différence profonde, celle qui a toujours éveillé les soupçons, les hésitations, l’hostilité colère
orge
rancoeur
hostilité
animosité
inimitié
méchanceté
même des orthodoxes contre le néoplatonisme. C’est que pour le néoplatonisme, il s’agit d’un thème purement et simplement philosophique, disons plutôt logique lógica
logique
logic
Logik
tarka-vidyā
nyāya
nyaya
, où la- démarche de la pensée suit, au fond, le processus logique suivant : la division discordance
discordância
desagreement
discordancia
inharmonie
desarmonia
divisão
separação
division
séparation
división
separación
esprit-divisé
split-mind
mente-dividida
eu-separado
conflit
conflito
conflict
neikos
du genre en ses espèces puis le retour de celles-ci au genre ; les moments successifs de ce processus dérivent, nous dit-on, d’une nécessité Notwendigkeit
nécessité
necessidade
necesidad
necessity
besoin
need
ananke
naturelle et éternelle qui est expliquée d’une manière mystique mysticisme
misticismo
mysticism
μυστικός
mystikos
místico
místicos
mystic
mystique
. Pour le christianisme, au contraire, il ne s’agit pas d’un processus logique mais d’une histoire Geschichte
histoire
história
geschichtlich
historial
Geschichtlichkeit
historicité
historialité
Geschehen
aventure
provenir
geshehen
avoir lieu
se produire
advenir
advir
karman
, faite d’une suite d’événements, dont chacun est l’effet d’une libre initiative ; création, chute, rédemption, vie future dans la béatitude joie
alegria
alegría
happiness
satisfaction
satisfação
satisfacción
contentement
contentamento
contentamiento
euthymia
ananda
béatitude
. Les Grecs ont réussi à donner une expression cohérente et logique de leur image ; les chrétiens, saisissant d’une manière plus profonde la nature nature
physis
phusis
phúsis
natura
natureza
naturaleza
de Dieu et de l’homme, mais se méfiant de la logique, se contentent d’une intuition intuition
intuitio
intuitus
intuição
intuición
de leur image, laissant à Dieu le soin et de la créer et de la faire persévérer dans l’être Sein
Seyn
l’être
estre
o ser
seer
the being
be-ing
el ser
esse
sattva
sattā
. La toute-puissance acte
puissance
energeia
dynamis
et l’omniscience de Dieu dispensent les chrétiens du souci Sorge 
souci
cura
preocupação
care
cuidado
merimna
sollicitudo
inquiétude
inquietude
inquietud
unquiet
unquietness
de fonder une explication systématique de l’univers. Il leur suffit de saisir les moments les plus dramatiques, les plus essentiels. Dès lors ils peuvent voir leur image, comme nous venons de le dire, sous la forme forme
eidos
eîdos
aspecto
perfil
aspect
d’une histoire, dont l’auteur est Dieu, et non sous la forme d’un système philosophique. Le moment pourtant vint, et de bonté heure, où les chrétiens voulurent imiter les philosophes. Finalement Denys l’Ar air
ar
aer
éopagite n’hésita pas à faire revêtir à l’image chrétienne les parures du néoplatonisme, sans se soucier de cette différence profonde ; il ne la sentit même pas. Ainsi l’image chrétienne se transformait avec lui en une image philosophique ; différente sur quelques points de celle du néoplatonisme, mais du même genre. L’apparition Erscheinung
apparition
manifestação
aparecimento
apariencia
appearance
Erscheinende
aparição
historique de Jésus devenait presque sans importance et la christologie se transformait en une doctrine doctrine
doutrina
canon
cânone
sur le Verbe. Maxime sut suivre Denys seulement dans ce qu’il dit du mouvement concernant la sortie de Dieu et l’absorption en Dieu, dans ce qu’il dit surtout de la restitution des créatures. Il divise les êtres en quatre quatre
quaternité
quaternidade
cuatro
cuaternidad
four
quaternity
fourfoldness
espèces : celui qui crée et n’est pas créé, c’est Dieu comme principe, celui qui crée et qui est créé, c’est le Verbe, celui qui ne crée pas et qui est créé, c’est l’homme, celui qui ne crée pas et qui n’est pas créé, c’est Dieu comme fin. Le salut salut
salvação
salvación
salvation
σωτηρία
σωτηρ
soteria
soter
est l’union déification
theosis
deificação
deificación
union
união
unión
des créatures avec Dieu ; le monde Welt
Weltlichkeit
monde
mondanéité
mundo
mundidade
mundanidade
worldliness
mundanidad
Olam hazé
alors s’anéantit, ou plutôt le monde y compris le corps Körper
corpo
corps
cuerpo
body
Deha
humain, se transforme en esprit. Jusqu’ici Maxime suit Denys, mais, sentant que la substance Substanz
substance
substância
substancia
Substanzialität
substancialité
substancialidade
substantiality
substancialidad
du christianisme, sa vérité aletheia
alêtheia
veritas
vérité
truth
verdad
verdade
Wahrheit
comme sa grandeur grandeur
grandeza
greatness
est proprement son historicité, il sut la défendre de toute sa force, de sa vie même. Le monothélisme lui offrit une occasion très propice. Remontant jusqu’à l’arianisme, le monothélisme venait ébranler, pour une dernière fois, et remettre en question Frage
fragen
question
questão
questionner
questionar
pergunta
perguntar
pregunta
preguntar
tout ce que l’Église avait pu fonder au sujet sujet
objet
sujeito
objeto
subject
object
Subjekt
Objekt
de la conception begreifen 
concevoir
conceber
Begriff
conceito
concept
conception
concepção
concepción
christologique. Les arguments pour ou contre se résument au fond dans le problème philosophique que voici : il s’agit de savoir Wissen
saber
knowledge
savoir
si la volonté voluntas
volonté
vontade
voluntad
volition
the will
et l’opération sont propres à la nature ou à la personne Einzelnhet
singularité
singularidade
singularity
singularidad
individuality
individualidade
individualidad
individuation
individuação
individu
indivíduo
individuum
individual
vereinzelt
isolé
Vereinzeltung
isolement
Vereinzelung
esseulement
singularização
créature
criatura
creature
personne
pessoa
person
. Sur quoi les monothélites avancent ce qui suit : le Christ étant une seule personne, un individu, ne peut avoir posséder
avoir
possuir
ter
possess
posuir
qu’une seule volonté et, par conséquent une seule opération. Deux volontés feraient deux Christs, de plus elles se contrediraient l’une l’autre. L’impeccabilité du Christ est mieux fondée, disent-ils, si nous nions en lui la volonté humaine, racine de tout péché péché
pecado
sin
hamartia
ἁμαρτία
égaremente
equívoco
. Ainsi l’âme humaine chez Jésus-Christ ne peut être conçue que comme un organe, un instrument mis en acte par l’impulsion Drang 
appétit
impulsion
impulso
urge
de la divinité divin
divinité
divino
divindade
divindad
divine
divinity
Godhead
. Maxime, d’autre part, oppose aux monothélites la christologie du Concile de Chalcédoine, dont nous trouvons chez Cyrille d’Alexandrie Alexandrie
Alexandria
L’École d’Alexandrie désigne le mouvement platonicien qui a fleuri à Alexandrie entre le IVe et le VIIe siècles apr. J.-C., dont l’initiateur avait été Ammonius Saccas, le maître de Plotin. (d’après Y. Lafrance)
la formule la plus nette : « Nous admettons, dit-il, en Jésus, le Fils unique de Dieu, un Dieu parfait, un homme parfait..., consubstantiel au Père en ce qui est de la divinité, consubstantiel à l’homme en ce qui est de l’humanité, puis qu’eut lieu Ort
lieu
lugar
location
locus
place
l’union des deux natures. » Ainsi le Christ, ayant deux natures, a deux manières d’agir action
praxis
agir
atuar
ação
act
acción
prattein
naturelles, une divine, une humaine, deux volontés et autant d’opérations et de connaissances. L’analyse philosophique et théologique que Maxime se voit obligé de faire, aboutit donc essentiellement à ceci : le principe de l’opération revient à la nature et non à la personne. C’est là une conception aristotélicienne et qui n’est pas la seule dans son œuvre. La pensée de Maxime, se débattant contre les monothélites, est dans la même direction direction
direção
dirección
directions
direções
direcciones
que celle de Léonce de Byzance, dont il reprend la christologie, avec un ton personnel, dû â la position nouvelle du problème. Maxime est beaucoup plus versé que Léonce dans la pensée d’Aristote, il est aussi un scholastique, précurseur et source précieuse de Jean Damascène. Sa formation spécialement en logique et en psychologie est aristotélicienne ; le calque de la tradition diadosis
tradition
tradição
tradición
logique de l’aristotélisme se retrouve aisément dans toutes ses démonstrations. Comme nous le voyons, les penseurs chrétiens reconnaissent de plus en plus qu’Aristote est de grande utilité à la systématisation du dogme.

Denys n’est donc pas le seul maître guru
enseignant
professeur
maître
mestre
professor
de Maxime ; à côté de lui il faut placer Aristote et les Pères de l’Église, en particulier Grégoire de Nysse, Léonce de Byzance et Évagre le Pontique. A Maxime revient le mérite d’avoir introduit dans la pensée chrétienne le néoplatonisme de Denys, mais, chose importante, sans pour cela sacrifier ce qui fait la substance du christianisme, savoir l’image historique. Monophysites et monothélites ne voyaient pas dans leur noble aspiration que le Christ historique risquait d’être dissous par l’abus de spiritualisation. Grâce à son attitude Maxime évita le quiétisme, qui découle de la nécessité naturelle et éternelle de l’image néoplatonicienne. Les moments d’initiative de l’image chrétienne appellent une activité Yin
Yang
passivité
activité
passif
actif
énergique. L’amour amour
eros
éros
amor
love
, dit Maxime, est le chemin Weg
chemin
caminho
way
camino
le plus court vers Dieu ; cet amour, loin d’être un état passif ou de s’opposer à la connaissance connaissance
gnosis
intuition intellectuelle
gnôsis
connaître
conhecer
gnose
knowledge
know
conocer
conocimiento
conhecimento
, fait, au contraire, un avec elle. Maxime, par cet accord Wachseinlassen
deixar-acordar
harmonia
harmonie
harmonía
harmony
accord
acordo
concordance
concordância
concórdia
agreement
, qu’il établit entre Denys et la doctrine traditionnelle de l’Eglise, exerça une influence qu’on peut difficilement exagérer. Disons seulement qu’il fut le maître le plus vénéré de l’ascétisme mystique chez les Byzantins et que, d’autre part, il fut avec Denys l’initiateur, par la voie Tao
Dao
la Voie
The Way
de Jean Scot Érigène, de la spéculation mystique à l’Occident. Jean Scot Érigène l’appelle divin philosophe, omniscient, le plus éminent des maîtres, etc. Contemporain de Maxime, un peu plus jeune que lui, est Anastase le Sinaïte, qui vint continuer l’œuvre de Maxime et de Léonce. Son écrit principal, intitulé Odegos, manuel de conférencier, composé à l’intention de ses frères, n’est qu’un traité sur les termes et les catégories Kategorien
catégories
categorias
categorías
categories
kategoriai
à employer et à bien Bien
agathon
agathón
Bem
Bom
Good
Bueno
utiliser pour être orthodoxe ; chose primordiale, car ce qu’est l’âme au corps, l’orthodoxie l’est à l’esprit. Il a été versé, de bonne heure, dans l’étude des termes, par son père ; il considère cette étude comme l’arme la plus efficace, après Dieu, contre les adversaires. Il se hâte, en vrai scolastique qu’il est, de poser que de deux moyens richesse
abondance
riqueza
abundância
wealth
prospérité
Artha
moyens
means
meios
d’argumentation, à savoir les textes bibliques et les arguments réels, c’est-à-dire logiques, les plus décisifs et les plus vrais sont les seconds, puisque les textes bibliques peuvent être faussés. Qu’il s’arme donc, quiconque le peut, par des arguments réels contre les adversaires. Mais comme c’est le mauvais emploi des termes et des catégories aristotéliciennes qui mène aux hérésies, notamment au monophysisme, il faut, pour ne pas tomber dans l’erreur, faire la distinction capitale que voici : la tradition de l’Église ne suit pas en tout les termes philosophiques des Grecs ; elle a sa propre norme, la norme évangélique et apostolique. La conception immaculée, pour prendre un exemple, contredit et dément la définition des philosophes que les êtres contraires par nature, ne peuvent pas entrer en communion. C’est sous cette réserve capitale que la science Wissenschaft
science
sicences
ciência
ciências
ciencia
ciencias
episteme
επιστήμη
epistêmê
des arguments réels est le fondement Grund
Fundament 
fondement
fundamento
Fundamente
fondations
fondation
ādhāra
root
solide de toute connaissance logique. Les termes et les catégories aristotéliciennes doivent donc s’accommoder non pas aux fondements de la métaphysique Metaphysik
métaphysique
metafísica
metaphysics
d’Aristote, ou de n’importe quelle autre philosophie Philosophie
philosophy
filosofia
filosofía
φιλοσοφία
philosophia
, mais bien aux fondements du christianisme. Cette attitude permet à Anastase de puiser dans Aristote abondamment, plus abondamment même que ses prédécesseurs, les termes et les catégories. Il procède à une analyse des termes suivant le principe que toute question est sujette à trois trinité
trois
triade
ternaire
trindade
três
tríade
ternário
trinity
three
triad
Trimûrti
Trimurti
examens : il faut en donner la définition, l’étymologie et les différents aspects sous lesquels elle peut-être conçue. Ce principe lui fait accepter des étymologies très naïves ; ainsi thelema, dit-il, vient de theein lian ama (courir trop en même temps que la nature vers ce qu’elle désire !) et pater est le panta teron, qui veille à tout ! Attitude nettement scolastique ; elle ne cède devant rien dans sa volonté de faire dire aux choses coûte que coûte sa propre pensée. Le terme des termes est, dit-il, celui qui définit tout sans être lui-même défini par aucun ; ce terme des termes est Dieu. Dieu, l’ange anjo
anjos
ange
anges
angel
angeles
arcanjo
arcanjos
archange
archanges
deva
devas
et l’âme sont inconnaissables substantiellement à l’homme et ineffables. Il se rattache par là au mysticisme de Denys qui régit toute son anthropologie. L’intelligence intelligence
inteligência
inteligencia
logique est, d’après Anastase, la sensation expérience
aisthesis
experiência
sensação
impressão
impression
impresión
sensación
sensation
sentience
contemplative d’une âme immortelle et intellectuelle ; elle est une vue Sicht
vue
visão
seeing
visión
opsis
incorporelle, qui parcourt l’univers, sans se fatiguer. L’opération propre à l’âme raisonnable est son intelligence qui veut, et raisonne, et se décide. Tout être intellectuel est parla même volitif ; la volonté étant comme la respiration, comme la vie, de toute substance raisonnable. Cette faculté volitive doit être considérée sous les trois aspects suivants : elle est divine, naturelle et charnelle : en tant que naturelle elle est un mouvement intellectuel du côté volitif de l’âme, qui pousse l’homme vers ce qu’il désire ; en tant que charnelle elle est la déviation de l’âme, une déviation imbue de passion Leidenschaft
passion
paixão
pathos
passión
rāga
rajas
 ; en tant que divine, enfin, elle est l’élan du désir désir
epithymia
epithymía
épithymétikon
épithymia
concupiscence
convoitise
intellectuel inné, qui, partant de la nature, va vers ce qui dépasse la nature. Cet élan vers ce qui dépasse la nature qu’est-ce sinon le désir de la déification ? Mais, prenons garde, la théosis (déification) nous dit Anastase, est l’ascension ascensão
ascension
anabasis
vers le meilleur, elle n’est ni une diminution, ni une altération de la nature. En d’autres termes par la théosis l’homme ne va pas cesser d’être un homme ; il deviendra seulement un homme parfait. A en juger par ce qui précède l’anthropologie d’Anastase ne manque pas d’être inspirée, malgré les termes usités, par des conceptions plus familières à Platon qu’à Aristote.


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