Philosophia Perennis

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ESPRIT ET RÉALITÉ

Berdiaeff : Le terme « esprit »

LA RÉALITÉ DE L’ESPRIT

mardi 3 avril 2018, par Cardoso de Castro

honnêteté
honestidade
honesty
honneur
honra
honradez
honor
honour
retitude
retidão

L’histoire Geschichte
histoire
história
geschichtlich
historial
Geschichtlichkeit
historicité
historialité
Geschehen
aventure
provenir
geshehen
avoir lieu
se produire
advenir
advir
karman
même du terme esprit esprit
espírito
spirit
mente
mind
manas
mental
(pneuma pneuma
πνεῦμα
souffle
sopro
breath
prāna
prana
Vayu
et noûs noûs
Vermeinen
notar
intellect
intelecto
νούς
buddhi
VIDE intelligence
) peut nous aider à éclaircir la nature nature
physis
phusis
phúsis
natura
natureza
naturaleza
de l’esprit. Cette histoire est complexe. La spiritualisation du concept begreifen 
concevoir
conceber
Begriff
conceito
concept
conception
concepção
concepción
« esprit » s’est faite très lentement. Esprit est un terme fondamental de l’Écriture Sainte. Primitivement, esprit (en grec pneuma, rouakh en hébreu) avait un sens physique et signifiait le vent, le souffle. Le pneuma est l’éthéré. Rouakh signifie également quelque chose de léger, d’impondérable, d’insaisissable. Il s’applique aussi au souffle divin divin
divinité
divino
divindade
divindad
divine
divinity
Godhead
, au don de la vie Leben
vie
vida
life
zoe
reçu de Dieu Gott
Dieu
Deus
God
Dios
theos
. La vie dépend de Dieu, l’homme Mensch
homme
être humain
ser humano
human being
homem
hombre
the man
anthropos
hommes
humanité
humanity
état humain
estado humano
human state
ne possède pas la vie par lui-même. Rouakh retourne à Dieu, l’âme âme
psyche
psukhê
alma
soul
atman
ātman
descend dans la tombe. La pensée denken
pensar
penser
think
pensamento
pensée
pensamiento
thinking
hébraïque primitive ne connaissait pas l’opposition Gegenstand
Gegen-stand
obiectum
opostos
oposicionalidade
opposition
opposites
entre la matière matière
matéria
matter
hyle
material
matériel
materialidade
matérialité
materiality
materialidad
et l’esprit telle qu’on la trouve chez Platon et chez Descartes. L’être Sein
Seyn
l’être
estre
o ser
seer
the being
be-ing
el ser
esse
sattva
sattā
vivant est un corps Körper
corpo
corps
cuerpo
body
Deha
qui renferme le souffle de vie. Ce souffle provient de Dieu et retourne à Dieu. Dans la Bible, comme chez les Grecs, l’esprit n’est pas inhérent à l’homme mais lui vient de l’au-delà. Rouakh est dynamique. Il faut cependant distinguer l’inspiration inspiration
inspiratio
inspiração
inspiración
des prophètes de l’esprit qui vivifie le corps. L’Esprit de Jahwé, l’Esprit divin est la force divine. L’esprit ne s’est substantifié et personnifié que sous des influences perses et helléniques. C’est ainsi qu’on aboutit à la personnification de la Sagesse sophia
sagesse
sabedoria
wisdom
sabedoría
σοφία
Sage
Sábio
(khokhma). Selon la conception perse, tout provient d’une force supérieure qui donne l’esprit. Esprit signifie souffle, air air
ar
aer
, et il signifie aussi la respiration d’un être vivant, de l’homme, des dieux Gotter
deuses
dieux
gods
dioses
. Les Grecs ont deux dualité
dyade
duality
dualidad
dualidade
dois
two
deux
mots Wort
mot
palavra
palabra
word
Worte
rema
parole
mot
mots
pour esprit : pneuma et noûs. Le premier sens de pneuma tout comme celui de rouakh est le souffle, la respiration. Pneuma est lié au feu Feuer
fogo
feu
fire
pyr
Agni
. Surtout chez les Perses il s’agit d’un élément semblable au soleil et au feu, mais aussi à l’air et à l’eau eau
água
water
hydro
.

Les Anciens imaginent donc l’esprit comme une matière extraordinairement subtile, et ce n’est que plus tard qu’on en vint à concevoir l’esprit comme une substance Substanz
substance
substância
substancia
Substanzialität
substancialité
substancialidade
substantiality
substancialidad
immatérielle. Pneuma, qui signifie esprit et Saint sainteté
santidade
sainthood
saint
santo
Heiligkeit
holiness
santidad
-Esprit dans l’Évangile évangile
euanggelion
evangelium
gospel
evangelho
nouveau testament
novo testamento
NT
novum testamentum
new testament
, a un sens matériel et physique chez Aristote et chez les Stoïciens ; Plotin lui conservera encore ce sens et désignera l’esprit par le mot noûs. Le mot pneuma est surtout employé dans le langage Sprache
língua
langue
lengua
linguagem
language
langage
lenguaje
poétique et populaire, dans le langage philosophique on se sert de préférence du mot noûs. Anaxagore appelait noûs l’esprit raisonnable, le principe Principe
arche
arkhê
princípio
Princípio
Principio
Principle
fondamental de l’être. Pneuma atteint la plus haute spiritualité spiritualité
espiritualidade
espiritualidad
spirituality
chez Philon. Celui-ci est un des premiers à définir l’esprit. L’esprit pour lui est sage, divin, indivise, il sent tout. L’esprit est un élément cosmique — ici se fait sentir l’influence de la conception de l’esprit comme air —, et l’esprit est aussi la connaissance connaissance
gnosis
intuition intellectuelle
gnôsis
connaître
conhecer
gnose
knowledge
know
conocer
conocimiento
conhecimento
, la sagesse, l’idée idea
idée
ideia
idea
ιδεα
idéa
— héritage de la philosophie Philosophie
philosophy
filosofia
filosofía
φιλοσοφία
philosophia
grecque. Chez Philon l’esprit, séparé de Dieu, prend le caractère d’un principe indépendant, donneur de vie. La spiritualisation de l’esprit est liée au passage de la conception objective à la conception subjective de l’esprit. La conception objective est naturaliste, tandis que la conception subjective signifie la spiritualisation, la libération délivrance
libération
liberação
liberation
liberación
moksha
mokṣa
du naturalisme et du matérialisme. Chez Philon, l’homme est créé par l’esprit divin à l’image image
imagem
imagen
imaginação
imagination
kalpanā
de Dieu. L’esprit humain est divin. Ce n’est pas l’homme qui est divin, mais l’esprit qui se trouve dans l’homme. Philon identifie Logos logos
λόγος
lógos
, Sophia et Pneuma. L’esprit divin est Logos. Philon s’oppose donc à la conception matérialiste de l’esprit chez les stoïciens. Il fait prévaloir pneuma sur noûs, le premier ayant un caractère religieux, le second un caractère philosophique.

Au total, la doctrine doctrine
doutrina
canon
cânone
philonienne de l’esprit en tant que force divine est d’origine Anfang
origine
começo
início
comienzo
origem
arche
Anfängnis
começar
iniciar
grecque beaucoup plus qu’hébraïque. Pneuma et, Logos sont presque synonymes. Le pneuma n’est pas créé, mais inspiré par Dieu à l’homme. Comme la raison dianoia
la raison
raison discursive
reason
razão
razón
, il est une grâce accordée par Dieu. Il est la source de la vertu arete
excellence
vertu
vertue
virtude
virtue
virtud
suprême. Mais Philon s’écarte de la philosophie grecque lorsqu’il parle de l’esprit comme d’un don divin. Néanmoins la philosophie enseigne à son fils
filho
hijo
son
apogée que Dieu est esprit, et elle dépasse ainsi la conception judaïque du Pneuma qui est encore empreinte de naturalisme. Suivant qu’on considère l’esprit d’un point de vue Sicht
vue
visão
seeing
visión
opsis
religieux ou d’un point de vue philosophique, on aboutit à des définitions divergentes : la philosophie comprend surtout l’esprit comme raison, comme intelligence intelligence
inteligência
inteligencia
 ; les mouvements religieux le considèrent comme la force d’une vie supérieure qui est insufflée à l’homme par Dieu — c’est là une conception plus intégrale. Quant à l’imagination religieuse populaire, elle reste tout imprégnée de naturalisme. Le pneuma psychique provient de la conception initiale, hylozoïste de la matière : le pneuma est identifié avec l’air, le feu et le corps, mais il s’agit néanmoins là encore d’une conception intégrale de la vie. La conception philosophique de l’esprit dépasse le naturalisme, les considérations physiques et vitalistes. Mais elle manque d’intégrité vitale, elle fait prédominer la raison sur l’unité Einheit
unité
unidade
unidad
unity
de la vie. Il existe dans la philosophie grecque un autre mot pour désigner l’esprit — le mot noûs. Philon, qui a tendance tendance
tendência
tendency
qualité
qualidade
calidad
quality
attribut
atributo
atribute
guna
gunas
à confondre et à identifier les termes, ne fait pas de distinction entre pneuma et noûs. Mais il n’en est pas de même dans la pensée grecque.

Nous venons de voir que les philosophes grecs ont toujours préféré pour désigner l’esprit le mot noûs au mot pneuma. L’élément intellectuel était donc reconnu comme l’élément dominant de l’esprit. Le principe intellectuel domine le monde Welt
Weltlichkeit
monde
mondanéité
mundo
mundidade
mundanidade
worldliness
mundanidad
Olam hazé
sensible, il est spirituel et divin. Dans la traduction française de Plotin le mot noûs a été rendu par intelligence. La scolastique a hérité cette conception de l’esprit. Nous sommes très loin ici de la conception antique de pneuma — souffle ou respiration. La conception naturaliste de l’esprit se trouve dépassée, mais on confère à ce dernier l’objectivité subjectivité
objectivité
subjetividade
objetividade
subjectividad
objectividad
subjectivity
objectivity
Subjektivität
Objektivität
de la raison. Pour Platon et Aristote l’esprit est la plus grande force de l’âme, mais cette force est avant tout pensée. Chez Plotin, qui désigne toujours l’esprit par le mot noûs, l’esprit-intellect est une émanation emanação
émanation
emanación
emanation
de l’Un L'Un
hen
hén
Uno
the One
divin. Chez les scolastiques, et plus particulièrement chez saint Thomas d’Aquin, l’esprit est avant tout une force intellectuelle qui seule permet à l’homme d’entrer en contact avec l’être. Mais ce n’est pas encore la ratio de la philosophie rationaliste moderne. Platon ne considérait pas encore le monde immatériel comme monde spirituel. Le monde spirituel est le monde des idées atteint par les concepts, c’est un monde qui demeure. Le noûs est une notion platonicienne, il est lié au dualisme, à l’idéalisme Idealismus
idéalisme
idealismo
idealism
 ; le pneuma est une notion stoïcienne, il est lié au monisme, au matérialisme hylozoïste. Le pneuma est une force vitale ; le noûs est la raison, un principe éthique. La partie divine de l’homme est noûs. Platon fait ressortir la partie spirituelle de l’âme. Le pneuma est lié à la croyance croyance
croire
crença
crer
belief
believe
populaire selon laquelle l’âme humaine est obsédée par les démons et par les dieux qui insufflent à l’homme leur puissance acte
puissance
energeia
dynamis
. La doctrine platonicienne, par contre, fait accéder le principe spirituel contenu dans l’homme aux sphères les plus élevées — au monde des idées, aux universaux du monde intelligible intelligible
intelligibles
noeton
kosmos noetos
inteligível
inteligíveis
inteligible
inteligibles
. Il s’agit donc surtout d’un principe intellectuel. La philosophie grecque assujettit l’homme à la raison, à l’intelligence pour le libérer de sa dépendance à l’égard des esprits bons et mauvais. La philosophie grecque de la dernière période interprète l’esprit comme sagesse. Pour les stoïciens le pneuma, qu’ils identifient avec le logos, est un principe universel et raisonnable, tout en restant physique. Aussi bien Bien
agathon
agathón
Bem
Bom
Good
Bueno
la matière (hyle) que l’esprit sont des corps (soma). La vie spirituelle est conforme au logos universel immanent immanence
imanência
inmanencia
immanent
imanente
inmanente
immanent
au monde. Plutarque considère l’esprit humain (noûs) comme un principe divin, une émanation de Dieu ; quant à l’âme humaine, elle fait partie de l’âme universelle. En voulant dépasser le dualisme platonicien qui élève une partie de l’âme humaine jusqu’au monde des idées, on est amen Amen
Amém
Āmēn
Āmyn
é à reconnaître un esprit cosmique, un logos cosmique. C’est une nouvelle manière de revenir au naturalisme. Platon affirme la spiritualité de la raison, sa dépendance à l’égard du monde des idées. Chez les Stoïciens et les derniers Néoplatoniciens l’esprit acquiert de nouveau un caractère hylozoïste. Ainsi, par exemple, la doctrine stoïcienne sur les logoi spermatikoi.

Les concepts de noûs et de pneuma se confondent souvent. Ainsi que noûs l’avons dit plus haut, le pneuma est pour Platon et Aristote un principe inférieur, étranger à l’esprit. Les Néoplatoniciens considèrent de nouveau le pneuma comme matériel, contrairement à Philon qui le considérait comme spirituel. Par contre, on n’observe aucune de ces hésitations dans l’interprétation du noûs, auquel on n’a jamais attribué un caractère matériel. L’école philosophique d’Alexandrie Alexandrie
Alexandria
L’École d’Alexandrie désigne le mouvement platonicien qui a fleuri à Alexandrie entre le IVe et le VIIe siècles apr. J.-C., dont l’initiateur avait été Ammonius Saccas, le maître de Plotin. (d’après Y. Lafrance)
distinguait le logos universel de la raison humaine et de la nature extérieure. Mais tous les courants de la philosophie grecque se fondent dans le génial système de Plotin. Celui-ci n’appartient plus uniquement à la philosophie grecque classique, mais à une Grèce chevauchant deux mondes, à une époque de ferventes recherches spirituelles. Le noûs — l’intelligence que Plotin situait entre l’Un et le multiple Vielfalt
Mannigfaltigkeit
multiplicité
multiplicidade
multiplicidad
multiple
múltiplo
multiplicity
dez mil
ten thousand
dix mille
— conserve chez lui toute sa pureté pureté
pureza
purity
clairté
clareza
clearness
. Le mal Übel
Böse
mal
evil
maligno
malefic
the bad
kakos
dans l’homme provient uniquement de la chute chute
queda
decadência
caída
fall
de cette partie pure de la nature humaine qui relie l’homme à l’Un, dans la matière, dans la multiplicité cosmique. Pour atteindre à la spiritualité, il faut surmonter cette promiscuité, rendre à sa pureté primitive la partie supérieure de l’homme. Mais dans sa conception de l’esprit Plotin suit l’intellectualisme grec. Aucune trace chez lui de la magie magie
magia
magic
magía
théurgie
teurgia
theurgy
theourgia
θεουργία
qui a déferlé sur les autres néoplatoniciens (Jamblique, Proclus et d’autres). La vie spirituelle du Grec était basée sur l’harmonie Wachseinlassen
deixar-acordar
harmonia
harmonie
harmonía
harmony
accord
acordo
concordance
concordância
concórdia
agreement
avec le cosmos Kosmologie
cosmologie
cosmologia
cosmología
cosmology
cosmo
cosmos
kosmos
. La vie spirituelle de l’homme médiéval sera basée sur l’harmonie avec Dieu. Mais l’entente Verständnis
compreensão
entendimento
compréhension
entente
comprensión
understanding
harmonieuse entre le néoplatonicien et le cosmos n’est déjà plus entière. C’est ainsi que l’esprit pénètre dans le monde fermé de la vie cosmique. Le syncrétisme des gnostiques les amène à confondre des mondes et des mythes divers. Pour eux le pneuma est spirituel et matériel, les forces cosmiques règnent sur l’esprit de l’homme qui ne sera libéré que par le christianisme. L’esprit est une matière- subtile. Et cependant les gnostiques sont spiritualistes à l’excès.

Dans la philosophie religieuse hindoue, essentiellement spirituelle et acosmique, le Manos est esprit et pensée. Atman représente la profondeur spirituelle de l’homme qui s’identifie avec Brahman Brahman . La pensée hindoue est en deçà des catégories Kategorien
catégories
categorias
categorías
categories
kategoriai
occidentales de l’être et du non-être Nichtsein
non-être
não-ser
non-being
not-being
non-ser
non ser
me on
, c’est là son originalité et sa grandeur grandeur
grandeza
greatness
. L’être découle du non-être. Les Hindous conçoivent la création Création
Criação
criação
creation
creación
du monde comme un sacrifice sacrifice
sacrifício
sacrificio
vidhema
divin. Le monde est une transformation transformation
transformação
transformación
mutation
mutação
mutación
Wandlung
Überführung
transformateur
transfiguration
transfiguração
transfiguración
de la cause causa
cause
aitia
aitía
aition
première. La pensée hindoue est plus spirituelle que la pensée grecque, l’esprit y est spiritualisé. La philosophie de Plotin s’apparente à cette pensée qui est un monisme spirituel. Le « je » se perd dans l’ « atman », dans le « soi Selbst
soi-même
Soi
si mesmo
Self
si mismo
A non-personal, all-inclusive awareness.
 » absolu Absolu
Absoluto
Absolute
Absoluteness
. L’esprit individuel n’existe pas dans la spiritualité hindoue, la personne Einzelnhet
singularité
singularidade
singularity
singularidad
individuality
individualidade
individualidad
individuation
individuação
individu
indivíduo
individuum
individual
vereinzelt
isolé
Vereinzeltung
isolement
Vereinzelung
esseulement
singularização
créature
criatura
creature
personne
pessoa
person
est générale, non individuelle. C’est le christianisme qui rénovera d’une façon substantielle le concept d’esprit.

La conception de l’esprit que nous découvrons dans l’Évangile prolonge celle de la Bible, mais elle nous présente une spiritualisation inconnue jusqu’alors, qui manifeste l’avènement de la nouvelle Révélation révélation
revelatio
apocalypse
apocalypsis
ἀποκάλυψις
Shruti
. Dans l’Évangile tout vient de l’esprit et tout se fait par l’esprit. Il ne s’agit pas du noûs philosophique, mais du pneuma de la Révélation religieuse. Dans le Nouveau Testament, le pneuma n’est pas la conscience Gewissen
conscience
consciência
conciencia
consciencia
Bewusstsein
Bewußtsein
consciencidade
consciousness
conscient
purusârtha
ou la pensée de l’homme, mais un état spirituel produit par l’inspiration divine. L’Esprit est le Saint-Esprit Esprit-Saint
Saint-Esprit
Espírito Santo
Holy Ghost
Holy Spirit
Le Saint-Esprit représente, comme la Vierge, le mystère du divin Amour. [Frithjof Schuon]
qui joue par rapport Beziehung
Bezug
Verhältnis
Weiter-reden 
relation
relação
relación
rapport
à l’âme le même rôle que le sang par rapport au corps. L’Esprit est toujours un défenseur, une aide, un consolateur, un inspirateur. Soulignons que seul le péché péché
pecado
sin
hamartia
ἁμαρτία
égaremente
equívoco
contre l’Esprit est impardonnable, alors que le péché contre le Fils, contre le Christ peut être pardonné. Cette opposition définit la position centrale que l’Esprit occupe dans l’Évangile. Celui-ci est plein de la promesse que l’Esprit nous sera donné. L’Esprit fait tout et non l’homme, c’est-à-dire que l’homme fait tout par l’Esprit, recevant tout l’Esprit. Le règne de Dieu advient dans l’Esprit et dans la Force. Toute affection Affektion
affection
afecção
afección
forte, tout événement Ereignis
événement
acontecimento
acontecimento apropriador
acontecimiento
enowning
evento
event
extraordinaire est expliqué par l’infusion de l’Esprit. L’inspiration divine détruit pour ainsi dire le « moi » humain. L’Esprit est toujours identifié à la force. Force que ne possède pas le noûs des philosophes. Dans l’Église apostolique, l’Esprit est un fait central de la vie religieuse et non seulement un dogme ou un enseignement. C’est à l’Esprit que se lie la charismatique du christianisme primitif, une charismatique réelle et non symbolique. Il est indispensable de distinguer les esprits, mais cette distinction s’opère par l’Esprit. L’opposition de l’« esprit » et de la « chair chair
sarx
carne
carnal
carnalidade
carnalidad
carnality
charnel
 » est un des principes fondamentaux de saint Paul. Il ne s’agit aucunement de la distinction des philosophes entre le spirituel et le matériel, mais d’une opposition purement religieuse. Selon saint Paul, l’Esprit n’existe pas séparément du Père et du Christ : c’est grâce à l’Esprit que l’homme est chrétien. Suivant la conception évangélique de l’Esprit, Tarieev estime que l’esprit est non pas la deuxième ou la troisième partie entrant dans la constitution de la nature humaine, mais le principe divin dans l’homme. Pour saint Paul, la « chair » ne signifie pas le corps, elle ne désigne pas une réalité Bestand
Grundbestand
Realität 
réalité
realité fondamentale
réalité subsistante
real
réel
realidad
realidade
physiologique d’ordre naturel ; elle est une catégorie religieuse du péché, définition qu’on ne saurait donner du corps. La lutte combat
agon
lutte
agôn
de l’esprit contre la chair est une lutte contre le péché. La chair signifie ici tout autre chose que la matière dans la philosophie grecque ou chez Plotin. Le mal ne signifie pas la chute de l’élément pur de l’homme et son mélange avec une matière inférieure. Avant l’avènement de Jésus, l’Esprit avait pour mission de préparer la naissance de la foi
foi
faith
pistis
. Mais selon la conception de l’Église l’Esprit-Paraclet ne peut être acquis que par les membres croyants de l’Église. Les paroles de Jésus-Christ s’adressent au monde entier, à toute l’humanité. Le Paraclet ne touche que les élus. Le retour du Christ est attendu comme un don du Saint-Esprit. Le Christ monte au ciel ciel
cieux
céu
céus
heaven
heavens
cielo
cielos
ouranos
Khien
Thien
, quitte le monde, mais le Saint-Esprit-Paraclet demeure ici-bas. Chez saint Jean, l’Esprit console, soutient en l’absence du Christ.

Un problème complexe se présente à nous : l’Esprit était-il conçu originellement comme personne, s’est-il produit une personnalisation de l’Esprit ? Chez saint Jean l’Esprit est plus personnel que chez saint Paul. Le problème de l’Esprit devient uniquement celui du Saint-Esprit. Mais la doctrine du Saint-Esprit reste la partie la moins développée et la moins travaillée- de la théologie teologia
théologie
teología
theology
θεολογία
chrétienne. Pendant longtemps on a compris le Saint-Esprit d’une façon subordonnée. Le Saint-Esprit est divin, mais on hésite à le considérer comme Dieu, comme une Personne de la Sainte Trinité trinité
trois
triade
ternaire
trindade
três
tríade
ternário
trinity
three
triad
Trimûrti
Trimurti
égale au Père et au Fils. Cette hésitation n’est pas fortuite. Le Saint-Esprit est plus proche de l’homme, plus immanent à l’homme. Le spirituel, ce qui provient de l’Esprit, devient une réalité positive de notre vie intérieure, une partie de nous-même — le divin passe dans l’homme par l’intermédiaire de l’Esprit. Et c’est précisément pour cela que la science Wissenschaft
science
sicences
ciência
ciências
ciencia
ciencias
episteme
επιστήμη
epistêmê
rationnelle et objectivée reste impuissante à concevoir l’esprit. Nous y reviendrons plus tard. La doctrine théologique du Saint-Esprit aboutit à des contradictions insolubles. On ne trouve guère d’éclaircissements dans la patristique sur la pneumatologie. Le Saint-Esprit agit, mais sa nature reste mystérieuse. Les Pères de l’Église, fortement influencés par le néoplatonisme, s’efforcent d’édifier une doctrine de l’Esprit qui corresponde à des enseignements philosophiques et s’écartent, par suite, beaucoup de la conception initiale des Évangiles. Selon saint Grégoire de Nysse, un des Pères les plus remarquables, l’esprit est la partie intelligible de l’homme, distincte de l’âme sensitive et du corps physique. Le pneuma se transforme de nouveau en nous. Tout est dirigé par la raison et la sagesse au sens grec de ces mots. C’est chez saint Augustin que, peut-être pour la première fois, l’âme devient une substance spirituelle. Pour Tertullien l’esprit est encore matière. Selon saint Irénée, l’esprit s’éloigne de l’homme tombé dans le péché, conception qui se rapproche davantage du sens primitif évangélique et apostolique. Les Scolastiques essayent de combiner dans leur philosophie l’héritage de la philosophie grecque avec la doctrine théologique inspirée par la Révélation chrétienne. Mais on ne trouve pas chez eux une doctrine claire et approfondie sur le Saint-Esprit. Dans la littérature des Pères de l’Église, la conception de la spiritualité diffère de celle de la philosophie grecque et préchrétienne, l’accent étant mis non sur la raison, mais sur le cœur coeur
kardia
cœur
coração
coración
heart
. Dans sa théologie dialectique dialectique
dialegesthai
dialegein
dialética
dialéctica
dialectic
, Karl Barth considère que l’Esprit se manifeste, se présente et se réalise d’une façon paradoxale et dialectique, mais qu’il est incommensurable avec l’homme. La conception chrétienne de l’Esprit est non seulement intellectuelle comme celle de l’antiquité, elle est aussi éthique. Mais l’Esprit et la spiritualité restent avant tout l’apanage de la mystique mysticisme
misticismo
mysticism
μυστικός
mystikos
místico
místicos
mystic
mystique
et se découvrent dans les livres mystiques.

La différence entre la conception biblique, évangélique, apostolique de l’Esprit et celle de la philosophie grecque est claire. Dans la première l’Esprit apparaît comme une force bienveillante passant du monde divin dans notre monde ; dans la seconde l’esprit est le fondement Grund
Fundament 
fondement
fundamento
Fundamente
fondations
fondation
ādhāra
root
idéal du monde, la raison s’élevant au-dessus du monde sensible. Dans un cas comme dans l’autre, le pneuma est spiritualisé et dépasse le sens physique qu’il avait hérité de la magie primitive. La pensée philosophique européenne sera plus proche de la philosophie grecque que de la conception biblique. Comme on l’a dit déjà, la pensée philosophique se sent plus à l’aise avec le noûs qu’avec le pneuma. Mais le christianisme modifie pourtant de façon importante l’intellectualisme grec. Dans la philosophie allemande l’Esprit acquiert des traits nouveaux sous l’influence de la mystique allemande qui joua un rôle très important dans l’histoire de l’esprit. Il est, du reste, surprenant de voir que le concept d’esprit occupe peu de place Ort
lieu
lugar
location
locus
place
dans la philosophie européenne, et qu’elle essaye rarement d’en définir le sens. L’esprit tient une place importante dans la philosophie de Hegel, qui veut être avant tout une philosophie de l’esprit. L’intellectualisme, le logos grecs se trouvent fortement transformés chez Hegel, — car le caractère principal de l’esprit devient pour lui la liberté Freiheit
liberté
liberdade
freedom
liberdad
eleutheria
svātantrya
Atiguna
, notion étrangère à la pensée grecque. Mais la conception hégélienne de la liberté est très particulière. Pour les philosophes, la spiritualisation du pneuma, sa prédominance sur la vie cosmique se conçoivent surtout comme une objectivation Objektivierung
objectivation
objetivação
objectivación
objectifying
intellectuelle. On comprend l’esprit comme être objectif, comme pensée et comme légalité universelles. Cette conception eut une influence prédominante sur la théologie. Elle fut partiellement dépassée par les philosophes allemands, en même temps que le réalisme Realismus
réalisme
realismo
realism
naïf et l’objectivisme.

Mais la Révélation chrétienne est également loin du réalisme naïf et de l’universalisme logique lógica
logique
logic
Logik
tarka-vidyā
nyāya
nyaya
de la pensée philosophique. L’Esprit de l’Ecriture Sainte n’est ni objectif et universel, ni subjectif. La conception objectivée de l’esprit domine la philosophie. La philosophie des temps modernes s’est développée sous le signe semeion
signe
miracle
sinal
milagre
signal
miracle
du rationalisme. Elle ne connaît plus l’intellect de Plotin et de saint Thomas d’Aquin, elle ne reconnaît que la raison raisonnante. Wolf, le représentant de l’Aufklärung allemande, définit l’esprit comme une substance pourvue de raison et de libre arbitre. C’est là une définition scolaire de type rationaliste. Lorsque Kant parle de l’esprit, il le fait aussi dans un sens rationaliste, mais on ne trouve pas dans son œuvre une véritable philosophie de l’esprit, bien que sa doctrine sur l’ordre de la liberté en tant que distinct de l’ordre de la nature déterminée se réfère implicitement à l’esprit. Après Kant, les philosophes allemands considèrent la liberté comme un des principaux caractères de l’esprit. Chez Herder, l’esprit devient le porteur concret des formes originelles, culturelles et psychiques. Herder, le premier, parle de l’esprit de la langue, de l’esprit national, etc. Il recherche Untersuchen
rechercher
recherche
investigar
investigação
investigación
investigation
anvīksikī
anviksiki
les sources de l’esprit dans l’histoire. L’esprit divin devient immanent à l’homme naturel. Les Romantiques reviennent à la conception cosmique et naturaliste de l’esprit et considèrent l’esprit comme un fluide vivifiant. Pour Fichte, l’esprit est la tendance vers le supranaturel. Il est vrai que Fichte, dans sa première période, ne parle presque pas de l’esprit, il n’y revient que vers la fin Ende
la fin
o final
o fim
el fin
finalité
finalidade
finalidad
the end
the goal
purpose
propósito
telos
télos
meta
de sa vie. Schelling rattache l’esprit à sa doctrine de l’identité Identität
identité
identidade
identity
identidad
. L’esprit correspond à la nature dans son premier état d’immaturité ; la nature est l’esprit dans sa pleine maturité. Mais dans sa Philosophie der Mythologie mythe
mito
myth
mythos
mythologie
mitologia
mythology
mitología
, il donne une autre définition de l’esprit : l’esprit est ce qui se possède soi-même, ce qui réside en soi-même, ce qui reste puissance dans l’acte et force dans l’être. Schleiermacher use du mot esprit dans un sens panthéiste. L’esprit est pouf lui l’union déification
theosis
deificação
deificación
union
união
unión
de la nature divine avec la nature humaine. Il parle aussi de l’esprit de la communauté. Mais c’est l’œuvre de Hegel qui présente le plus d’intérêt, car il fut le premier à vouloir créer une philosophie de l’esprit.

La partie la plus remarquable dans la doctrine hégélienne de l’esprit, c’est la négation entre l’homme et Dieu, entre l’esprit et l’Esprit, d’une séparation discordance
discordância
desagreement
discordancia
inharmonie
desarmonia
divisão
separação
division
séparation
división
separación
esprit-divisé
split-mind
mente-dividida
eu-separado
conflit
conflito
conflict
neikos
produite par l’objectivité. L’esprit est un être en soi et pour soi, ce qui signifie que l’esprit n’est pas objet sujet
objet
sujeito
objeto
subject
object
Subjekt
Objekt
pour un sujet. Un élément d’intellectualisme hellénique colore la conception de Hegel dans la mesure où il considère l’esprit comme logos. Mais le signe essentiel de l’esprit reste la liberté, concept d’origine chrétienne et non grecque. Pour soi et en soi l’être est liberté. Hegel est moniste ; on ne trouve chez lui aucune distinction entre la raison et l’esprit humains et divins, mais une seule raison et un esprit unique qui font que l’homme est homme. La raison est le lieu de l’esprit où se révèle Dieu. La connaissance la plus élevée de l’esprit est en même temps la connaissance de soi. Ich Ich-sagen 
dire-Je
Ich
"je"
"moi"
"eu"
mim-mesmo
"I"
faire je
faire-je
Ahamkara
Ahamkāra
Ahamkâra
bin der Kämpfender und der Kampf (je suis le lutteur et la lutte), dit Hegel. La religion Religion
religion
religião
religión
est la connaissance que prend de soi l’esprit divin par l’intermédiaire d’un esprit concret, c’est-à-dire par l’homme. Hegel prétend que la connaissance de l’esprit est la plus concrète. Les serviteurs de la philosophie sont comme des prêtres de la religion hégélienne. L’esprit ne se révèle qu’à l’esprit, Dieu ne parle que par l’esprit. La religion est rapport d’esprit à esprit. La religion, la philosophie ne sont possibles que parce que l’homme est esprit. L’esprit est une idée qui a atteint à l’être pour soi. Voilà pourquoi la liberté est l’essence essence
ousía
ousia
essência
essentia
esencia
essence
de l’esprit. Mais l’esprit dans l’homme appartient au général, non au particulier. Ce dernier concept de Hegel est étranger au christianisme, c’est un héritage du platonisme et de l’intellectualisme grec. Hegel est un universaliste. Il ignore les mystères mystère
mysterion
mystères
mistério
mistérios
mystery
mysteries
de la personne et les rapports d’esprit personnel à esprit personnel. Dans ses rapports avec lui-même, l’esprit est subjectif. Considéré en tant que monde réel, où la liberté est nécessité Notwendigkeit
nécessité
necessidade
necesidad
necessity
besoin
need
ananke
, l’esprit est objectif. L’esprit est âme, l’esprit est conscience, l’esprit est sujet. L’âme est un concept qui n’existe que grâce à l’esprit. L’esprit est la vérité aletheia
alêtheia
veritas
vérité
truth
verdad
verdade
Wahrheit
de la matière. Le je est le rapport de l’esprit avec lui-même, avec le subjectif. La vérité, comme la raison, est l’identité entre la subjectivité d’un concept et son objectivité, son universalité. L’esprit est la conscience de soi comme universalité illimitée. Le sentiment Gefühle
sentiment
sentiments
sentimentos
feelings
sentimientos
emotion
emoção
emoción
emotions
emoções
emociones
est particulier, seule la pensée est universelle. L’esprit est l’unité de l’objectif et du subjectif. La force morale est la perfection perfection
perfeição
perfección
entelecheia
de l’esprit absolu. Seul l’esprit peut dépasser la relation « maître guru
enseignant
professeur
maître
mestre
professor
-esclave ». La philosophie de Hegel veut être une découverte ésotérique de Dieu. Fichte caractérisait essentiellement l’esprit par l’activité Yin
Yang
passivité
activité
passif
actif
créatrice de l’homme ; Hegel le caractérise par la liberté. Mais chez Fichte ce je actif n’est pas individuel, c’est un subjectivisme pur. Aucun des deux philosophes ne considère l’esprit personnel, mais l’universalité d’un esprit subjectif. La nature chez Fichte apparaît comme une liberté morte Tod
mort
morte
muerte
death
thanatos
mourir
morrer
die
morir
, un pur passé. Fichte eut cependant le mérite de concevoir l’esprit comme activité créatrice, en quoi il approcha mieux de la vérité que Hegel. Mais Hegel fut le premier à tenter de construire une philosophie intégrale de l’esprit. Cette philosophie synthétise l’universalisme intellectualiste des Grecs avec la conception de l’esprit comme liberté, comme dynamisme, qui est un apport chrétien à l’histoire de l’esprit. Mais si la philosophie de l’esprit a échoué, c’est faute Schuld
dette
faute
dívida
deuda
guilt
debt
culpabilité
pour Hegel d’avoir posséder
avoir
possuir
ter
possess
posuir
compris l’être intime de la personnalité, la spiritualité personnelle, les rapports personnels entre l’homme et Dieu. Hegel ne sut pas construire une philosophie concrète de l’esprit, ni dépasser le plan d’une universalité abstraite. Il dépasse assurément l’objectivisme pré-kantien, mais, en raison de ses principes, l’esprit objectif auquel il crut atteindre n’est, pas un véritable esprit. Ajoutons que la conception hégélienne de l’esprit est empreinte d’évolutionnisme, c’est-à-dire de déterminisme, ce qui est incompatible avec la conception de l’esprit en tant que liberté. La philosophie hégélienne de l’esprit est une transcription philosophique de la mystique allemande, sécularisée et adaptée à la conscience du XIXe siècle, et elle reflète la tendance monophysite de cette mystique. Mais c’est bien de la mystique allemande que procède cette Innerlichkeit, cette spiritualité originale qui s’est reflétée dans la philosophie allemande.

Depuis Hegel, c’est chez Nicolas Hartmann, dans son livre Das Problem des geistigen Seins (Le problème de l’être spirituel), qu’on trouve la tentative la plus intéressante pour construire une philosophie systématique de l’esprit. Dans son Esprit acte pur, Gentile, qui est le disciple de Fichte et de Hegel, s’attache moins à étudier le problème de l’esprit qu’à fonder un système philosophique sur le principe de l’activité spirituelle. Le mérite incontestable de Gentile est d’avoir tiré au clair la différence entre l’esprit et la nature et d’être arrivé à une conception active et dynamique de l’esprit. Il ne dépasse pourtant pas les limites de l’idéalisme allemand. N. Hartmann étudie le problème de l’esprit avec plus de subtilité. Le principal reproche qu’on puisse lui faire est d’avoir presque totalement ignoré l’expérience expérience
aisthesis
experiência
sensação
impressão
impression
impresión
sensación
sensation
sentience
religieuse et mystique et d’avoir fort peu puisé à cette source. N. Hartmann, tout comme Hegel, voit dans l’esprit l’être pour soi. Il distingue esprit et conscience. L’esprit, pour lui, n’est pas caractérisé par la conscience. L’esprit unit, la conscience isole. Selon Hartmann la conscience ne peut être transmise. Comme Max Scheler, il réfute énergiquement la conception vitaliste de l’esprit. L’esprit n’est pas un épiphénomène de la vie. Les catégories inférieures liées à l’être spirituel sont les plus faibles. Mais l’impuissance des catégories supérieures fait la force de l’homme, fait sa liberté. Le règne de l’esprit est le règne du conflit, lequel suppose la liberté. L’esprit possède une puissance de signification. Il est expansif. La relation entre l’esprit général et l’esprit individuel ne se réduit pas au rapport du substantiel et de l’accidentel. L’esprit pénètre dans l’espace Raum
Räumlichkeit
räumlich
espace
espacialité
espaço
espacialidade
espacial
espacio
espacialidad
space
spaciality
spatial
par le corps. Mais la vie de l’esprit échappe mieux que celle du corps à la nécessité d’une forme forme
eidos
eîdos
aspecto
perfil
aspect
définie. Par son acte, la personne se transcende elle-même. L’esprit serait pour ainsi dire un dépassement intérieur et spontané de l’être. Mais l’idée centrale de N. Hartmann laisse sa philosophie de l’esprit suspendue dans le vide vide
vazio
void
emptyness
empty
śūnyatā
shunyata
shûnya
shunya
VOIR néant
. L’esprit est ontiquement le dernier conditionné ; au lieu de se fonder sur l’être spirituel, il se pose de lui-même comme réalité suprême. L’esprit est ainsi la plus haute valeur Wert
valeur
valor
value
Werte
valeurs
valores
values
valioso
valuable
tesouro
treasure
trésor
, mais il reste conditionné en fait par l’être matériel. Chez Hartmann, l’esprit n’est pas lié à Dieu. Sa philosophie est une philosophie de l’esprit, mais une philosophie athée de l’esprit. La philosophie se transforme ainsi en une philosophie des valeurs idéales, sans existentialité. L’esprit n’a pas d’existence Existenz
existence
exister
existentia
existência
existencia
bios
propre. L’apport le plus intéressant de Hartmann est sans doute cette idée de l’objectivation de l’esprit, dont nous parlerons plus loin. Selon N. Hartmann, l’esprit objectif n’a pas de conscience, n’est pas une personne. Les collectivités (par exemple la nation) sont des réalités, mais non des personnes ; ce ne sont pas des sujets, et elles n’ont pas de conscience. Il manque à l’esprit objectif l’être pour soi. Il faudrait en conclure que l’esprit objectif n’existe pas, et qu’il n’existe qu’une objectivation de l’esprit.

N. Hartmann a choisi l’esprit comme sujet de recherches philosophiques, mais sa philosophie n’est pas existentielle. Les autres philosophes parlent peu de l’esprit. Lotze est à l’origine de cette conception de l’esprit liée à celle de la valeur qu’on trouve chez Windelband, Dilthey et Eucken. Les valeurs spirituelles se découvrent dans l’être historique. Bergson considère la mémoire mnemosyne
memória
mémoire
memory
pure comme esprit. Mais la philosophie de Bergson est vitaliste et l’esprit, par conséquent, ne peut y être indépendant. Chez Max Scheler l’esprit se distingue nettement de la vie, mais il est absolument passif. Les conceptions de l’esprit de Cohen et de Brunschvicg sont purement rationalistes. La pensée pure est pour eux la source de l’esprit. Brunschvicg identifie les mathématiques et l’esprit. Pour Jaspers l’esprit est, somme toute, le but de l’effort de l’homme vers la transcendance. Dans son effort permanent, la conscience humaine se heurte sans cesse à des limites et dépasse toujours ces limites. Jaspers considère la métaphysique Metaphysik
métaphysique
metafísica
metaphysics
comme un symbole symbolon
symbolisme
symboles
symbole
simbolismo
símbolo
símbolos
symbol
symbolism
symbols
. C’est symboliquement que l’existence perçoit les profondeurs de l’être. La conscience devient voyante grâce aux symboles. L’homme n’existe pleinement que par la transcendance. Il s’agit d’une philosophie symbolique de l’esprit. Jaspers remplace l’être de l’ontologie par des chiffres et des symboles. La philosophie existentielle de Jaspers s’efforce ainsi de vaincre l’ontologie basée sur l’objectivation des concepts, des produits de pensée. Notons encore que le matérialisme dialectique revient à la conception matérielle et physique du pneuma telle qu’elle existait avant Philon. Il ne s’agit pas ici d’une négation absolue de l’esprit qui est chose impossible, mais d’une conception de celui-ci comme énergie physique, ce qui marque un retour à la façon de penser de l’hylozoïsme primitif.

On a donc assisté, au cours des âges, à une progressive spiritualisation de l’esprit par le double effort des penseurs religieux et des philosophes. Mais ce processus de spiritualisation de l’esprit n’est pas terminé. Il nous manque encore le souffle de l’esprit qui viendra éclairer notre conception de l’esprit. Toute l’expérience humaine, toute la vie supérieure de l’homme témoignent de la réalité de l’esprit. Il faut être aveugle et sourd pour nier cette réalité, ou incapable de distinguer les qualités de l’être, ou encore incapable de décrire ce que l’on a pu distinguer. La réalité de l’esprit est différente de celle du monde des objets naturels. Elle ne saurait être prouvée, mais elle peut être montrée par ceux qui sont sensibles aux différences qualitatives. La réalité de l’esprit échappe à la pensée catégoriale qui a marqué l’ .« être » de son empreinte. Il serait faux d’appliquer à l’esprit la catégorie de l’être. L’esprit est liberté, l’esprit est acte créateur. L’esprit l’emporte sur l’être, car la primauté appartient à la liberté. Toute conception du monde orientée vers l’ontologie reste statique ; orientée vers la pneumatologie, elle devient dynamique. La philosophie existentielle n’est pas une philosophie ontologique au sens traditionnel de ce mot.


Voir en ligne : NICOLAS BERDIAEFF