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LA LUMIÈRE SUR LES TANTRAS

Silburn & Padoux : l’ignorance métaphysique

Introduction

lundi 16 avril 2018, par Cardoso de Castro

honnêteté
honestidade
honesty
honneur
honra
honradez
honor
honour
retitude
retidão

Ce sens signification
significação
sentido
sens
meaning
raison d'être
et cette logique lógica
logique
logic
Logik
tarka-vidyā
nyāya
nyaya
, en même temps que cette visée libératrice, du
T.Ā.
T.A.
Tantrāloka
Tantraloka
TANTRĀLOKA D’ABHINAVAGUPTA
sont soulignés par Abhinavagupta Abhinavagupta
Abhinava
AG
Abh
Abhinavagupta (950-1020), maître du shivaïsme du Cachemire, aussi maître en yoga, tantra, poétique, dramaturgie.
dans le premier chapitre où, dès [38] l’abord, il définit la Réalité Bestand
Grundbestand
Realität 
réalité
realité fondamentale
réalité subsistante
real
réel
realidad
realidade
reality
suprême, montre comment elle manifeste l’univers Univers
Universo
Universe
en y restant présente et indique comment l’être Sein
Seyn
l’être
estre
o ser
seer
the being
be-ing
el ser
esse
sattva
sattā
humain apparu au sein de cette manifestation Offenbarkeit
manifestação
manifestation
manifestación
Bekundungsschichten
et prisonnier de son chatoiement, peut — sans l’abandonner — la transcender par la connaissance connaissance
gnosis
intuition intellectuelle
gnôsis
connaître
conhecer
gnose
knowledge
know
conocer
conocimiento
conhecimento
jñāna
jnāna
jnana
qui lui en révèle l’essence essence
ousía
ousia
essência
essentia
esencia
essence
divine divin
divinité
divino
divindade
divindad
divine
divinity
Godhead
 ; cela d’ailleurs sous l’effet de la grâce et avec, le cas échéant, l’aide d’une ascèse ascèse
askesis
askêsis
ascese
ascesis
ascetismo
ascetism
appropriée.

Ce qu’Abhinavagupta mentionne d’abord (1.22) n’est toutefois pas la nature nature
physis
phusis
phúsis
natura
natureza
naturaleza
de la Réalité, mais ce qui est à la fois à la source du monde Welt
Weltlichkeit
monde
mondanéité
mundo
mundidade
mundanidade
worldliness
mundanidad
Olam hazé
dṛśyam
et à la base de la servitude humaine : l’ignorance ignorance
ignorância
ignorancia
ajñāna
ajnana
tamas
(ajñāna), « cause causa
cause
aitia
aitía
aition
incitatrice de l’écoulement universel » (1.22). Cette ignorance, notons-le, n’est pas personnelle : elle est métaphysique Metaphysik
métaphysique
metafísica
metaphysics
car elle tient à la condition humaine [1]. Elle est cosmique, car c’est parce qu’en manifestant l’univers il occulte lui-même sa pure et parfaite lumière Licht
lumière
luz
light
phos
prakāśa
prakasha
, sa Conscience Gewissen
conscience
consciência
conciencia
consciencia
Bewusstsein
Bewußtsein
consciencidade
consciousness
conscient
purusârtha
samvid
bodha
cit
chit
immaculée, que le Seigneur Shiva
Śiva
le Seigneur
se rend invisible à l’ignorant. Seul le sage sophia
sagesse
sabedoria
wisdom
sabedoría
σοφία
Sage
Sábio
, le mystique mysticisme
misticismo
mysticism
μυστικός
mystikos
místico
místicos
mystic
mystique
éclairé par la grâce, retrouve la trace de cette lumière et finalement la contemple en saisissant la véritable nature des apparences sensibles, dont on pourrait dire qu’elles ne sont qu’ignorance. Le monde, en somme, apparaïtrait du fait d’une sorte de « tromperie cosmique » que seul le mouvement Bewegung
mouvement
movimento
movimiento
motion
kinesis
inverse, de retour à la source, de « re-connaissance » (pratyabhijñā Identität
identité
identidade
identity
identidad
pratyabhijnā
pratyabhijñā
reconnaissance
reconhecimento
) de la Réalité, permettrait d’effacer. C’est là ce qu’enseignent (dans une certaine continuité avec l’ancienne conception begreifen 
concevoir
conceber
Begriff
conceito
concept
conception
concepção
concepción
védique de la māyā Maya
maya
Mâyâ
Māyā
illusion
ilusão
ilusión
, du pouvoir possibilité
potentialité
Toute-Possibilité
pouvoir
poder
power
magique d’illusion) les maïtres de l’école cachemirienne de la Pratyabhijñā et notamment Utpaladeva Utpaladeva
Utp
Utpala
Utpaladeva (« Seigneur du Lotus Bleu ») ou Utpalācārya (Xe siècle), philosophe shivaïte (śaivasiddhānta) du Cachemire, élève de Somānanda et maître de Abhinavagupta.
, dont Abhinavagupta fut le disciple.

Mais connaïtre la Réalité suprême, c’est aussi, pour l’être humain Mensch
homme
être humain
ser humano
human being
homem
hombre
the man
anthropos
hommes
humanité
humanity
état humain
estado humano
human state
, connaître que sa propre nature spirituelle est celle même de la Conscience absolue, de Siva, et que ses puissances ne sont en fait que des formes de la Puissance acte
puissance
energeia
dynamis
divine, des aspects de la Déesse — d’où, par exemple, le fonctionnement à la fois cosmique et psychologique des Kālī shakti
kālī
kali
l'Énergie
que nous verrons exposé aux chapitres 4 et 5.

C’est parce qu’elle est conçue comme cosmique, puisqu’elle se situe au niveau du tattva tattva du purusha Purusha
Puruşa
 [2], que l’ignorance, l’ajñāna, est cause de l’univers et cela explique qu’Abhinavagupta traite, dans la même section du premier chapitre, de l’ignorance de la nature de la divinité et de la connaissance qui, détruisant l’ignorance, donne la délivrance délivrance
libération
liberação
liberation
liberación
moksha
mokṣa
en tant que prise de conscience parāmarśa
acte de conscience
prise de conscience
tomada de consciência
vimarśa
prise de conscience active
de la Réalité divine d’où tout provient, y compris l’ignorance.

La distinction que fait Abhinavagupta à ce propos entre ignorance spirituelle et intellectuelle s’explique par cette conception métaphysique de l’ignorance. Spirituelle (paurusha) est celle qui se manifeste au plan cosmique du purusha. Elle est à l’origine Anfang
origine
começo
início
comienzo
origem
arche
Anfängnis
começar
iniciar
du monde. Pour l’être humain, elle est à l’origine de sa condition d’être limité : c’est à elle, comme le dit le śl. 37-38, qu’est due l’impureté discordance
discordância
desagreement
discordancia
inharmonie
desarmonia
divisão
separação
division
séparation
división
separación
esprit-divisé
split-mind
mente-dividida
eu-separado
conflit
conflito
conflict
neikos
impureté
souillure
mala
, le mala, avec laquelle naissent tous les êtres et qui en fait des créatures bornées, prisonnières du samsāra samsara
saṃsāra
samsāra
roue de la vie
roda da vida
wheel of life
. L’ignorance intellectuelle (bauddha, c’est-à-dire propre à la buddhi noûs
Vermeinen
notar
intellect
intelecto
νούς
buddhi
buddhih
VIDE intelligence
, l’intellect humain), elle, fait que cet être mortel soumis au mala n’appréhende pas la réalité telle qu’elle est en sa nature essentielle par une saisie directe totale, mais seulement à travers le découpage et les limitations des perceptions sensibles et de la pensée denken
pensar
penser
think
pensamento
pensée
pensamiento
thinking
discursive. L’effort de l’être humain pour s’affranchir de sa servitude par la connaissance prend ainsi place Ort
lieu
lugar
location
locus
place
dans un contexte universel. Il est en effet présent dans le flot du devenir cosmique et soumis dès lors au jeu jeu
jogo
juego
play
lila
lîlâ
game
des énergies divines animant le cosmos Kosmologie
cosmologie
cosmologia
cosmología
cosmology
cosmo
cosmos
kosmos
. C’est donc en comprenant ce jeu, en s’intégrant à lui par dépassement de ses limitations, qu’il pourra accomplir ce retour salvateur à l’origine, cette plongée libératrice dans « l’océan de l’indifférencié », nirvikalpārnava (1.226). En effet, si les énergies divines créent la servitude en manifestant le monde, elles sont aussi libératrices lorsqu’à la fin Ende
la fin
o final
o fim
el fin
finalité
finalidade
finalidad
the end
the goal
purpose
propósito
telos
télos
meta
de chaque cycle cosmique elles le ramènent à sa source. Mais ce double mouvement ne fait pas que rythmer les âges du monde : il n est pas que temporel Zeitlichkeit 
zeitlich
temporellité
temporel
, lié à la cosmogonie. C’est aussi celui de la vibration Réverbération
réverbération
reverberação
reverberation
reverbaración
vibration
vibração
vibración
echo
eco
tremor
Spanda
éternelle du spanda, l’acte spontané indifférencié dont le frémissement est la vie Leben
vie
vida
life
zoe
même du cosmos aussi bien Bien
agathon
agathón
Bem
Bom
Good
Bueno
que de la divinité. C’est également le mouvement de contraction et d’expansion (samkoca/vikāsa) ou d’éclosion et de repliement (unmeşalnimeşa) qui non seulement fait, selon la formule des SpK SpK
Spandakārikā
Spandakarika
, apparaïtre et disparaïtre l’univers, mais qui, aussi, anime toute vie et toute conscience. Cela explique, par exemple, qu Abhinavagupta, en décrivant, à la fin du premier chapitre du TĀ (1.244-246) les moments du processus mental esprit
espírito
spirit
mente
mind
manas
mental
de connaissance des objets, en souligne le parallélisme avec celui de la manifestation et de la résorption (srishtīsamhāra) cosmiques.

Ces énergies divines sont innombrables et multiformes puisqu’elles manifestent l’infinie puissance, l’inépuisable générosité de la divinité. On peut cependant les distinguer selon leur rôle et les classer de façons différentes suivant le point le point
ponto
punto
center
centro
de vue Sicht
vue
visão
seeing
visión
opsis
d’où on les envisage. Les auteurs ou écoles sivaïtes qui furent influencés par le système pentadique du Krama [40] (ce qui était le cas d’Abhinavagupta) les répartissent notamment en cinq, en considérant que Śiva agit dans l’univers par une activité Yin
Yang
passivité
activité
passif
actif
quintuple, ou par cinq fonctions (pañcakŗtya). Ce sont les fonctions de création Création
Criação
criação
creation
creación
ou manifestation (sŗşţi), de conservation du monde (sthiti), de résorption (samhāra), puis de voilement ou obscuration (tirodhāna), enfin de grâce (anugraha). Par ces cinq actions, Śiva, non seulement fait apparaïtre et subsister le monde et l’anime, puis le résorbe à la fin de chaque cycle cosmique, mais agit aussi sur l’être humain. C’est grâce à lui, en effet, que cet être vient à l’existence Existenz
existence
exister
existentia
existência
existencia
bios
dans l’univers, cependant que sa fonction Funktion
fonction
função
function
función
de voilement fait que cet être transmigrant ne perçoit pas la réalité que Śiva dissimule sous le voile des apparences et qu’il reste dès lors lié, enchaîné (pasū) au monde par le lien (pāśa) de la māyā. Mais le Seigneur peut aussi faire percevoir à celui qui en est capable que tout ce qui « brille » (c’est-à-dire qui existe) en ce monde ne le fait que par reflet reflet
reflexo
reflex
de sa Lumière, pour parler comme l’Upanişad, et c’est là l’effet de sa grâce (anugraha). « La condition de celui qui reçoit la grâce, écrit Kşemarāja dans le Pratyabhijnāhŗdaya coeur
kardia
cœur
coração
coración
heart
hŗdaya
(11, comm.) [est celle où tout] brille en unité Einheit
unité
unidade
unidad
unity
avec la Lumière » (prakāśaikyena prakāśane anugrhītrtā).


Voir en ligne : ABHINAVAGUPTA : CHAPITRES 1 À 5 DU TANTRĀLOKA


[1Sur la façon dont la pensée indienne envisage cette ignorance, on pourra se reporter au livre de M. Hulin, Qu’est-ce que l’ignorance métaphysique ? (Paris, PUF, 1994).

[2Dans le système du Sāmkhya, le purusha, le 25e tattva, est le plan de l’absolu. Les systèmes sivaïtes tantriques, qui comptent 36 tattva, en ajoutent onze, au-delà de purusha, qui vont jusqu à Sakti, puis Śiva et qui sont des étapes de la manifestation intérieures au divin, purusha y reste toutefois à un niveau supérieur au plan humain.

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