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L’HOMME IMMORTEL

Paul Nothomb : « Le Bien et le Mal »

L’ARBRE DE L’OMNISCIENCE

mercredi 18 avril 2018, par Cardoso de Castro

honnêteté
honestidade
honesty
honneur
honra
honradez
honor
honour
retitude
retidão

Ce qu’on traduit par « le Bien Bien
agathon
agathón
Bem
Bom
Good
Bueno
 » c’est l’adjectif « tov » qui dans le texte n’a pas d’article défini, et n’est donc même pas l’équivalent de « le bon » ou de « ce qui est bon ». Car tov veut dire « bon » et non « bien », comme ra’ veut dire « mauvais » et non « mal Übel
Böse
mal
evil
maligno
malefic
the bad
kakos
 ». « Bon » et « mauvais » n’expriment pas comme « bien » et « mal » des jugements de valeur Wert
valeur
valor
value
Werte
valeurs
valores
values
valioso
valuable
tesouro
treasure
trésor
, des jugements moraux. Ce sont des appréciations subjectives de plaisir plaisir
prazer
pleasure
hedone
kama
kāma
kâma
amour du plaisir
philedonía
ou de déplaisir, de confort ou d’inconfort, de joie joie
alegria
alegría
happiness
satisfaction
satisfação
satisfacción
contentement
contentamento
contentamiento
euthymia
ananda
ānanda
béatitude
ou de souffrance douleur
dor
dolor
pain
lype
souffrance
sofrimento
sofrimiento
suffering
, qui reflètent des sensations immédiates ou des leçons de l’expérience expérience
aisthesis
experiência
sensação
impressão
impression
impresión
sensación
sensation
sentience
vāsanā
. Nous verrons plus loin que même dans les textes « légaux » ou sapientiaux, où il est question Frage
fragen
question
questão
questionner
questionar
pergunta
perguntar
pregunta
preguntar
de choix entre le tov et le ra’ et notamment dans la fameuse injonction du Deutéronome 30,15, ce tov et ce ra’ restent des choses très concrètes puisque comparées à « la vie Leben
vie
vida
life
zoe
 » et à « la mort Tod
mort
morte
muerte
death
thanatos
mourir
morrer
die
morir
 ».

Mais en tout cas dans le récit du jardin d’Eden tov et ra’, associés dans l’expression tov wara’ ne veulent pas dire du tout « le Bien et le Mal », ni « le bonheur félicité
felicidade
bonheur
felicidad
happiness
eudaimonia
et le malheur », comme le traduit la TOB, ni même « le bon et le mauvais », ni même « bon et mauvais ». Il s’agit là d’une locution, qu’on retrouve dans d’autres textes bibliques, et qui signifie « tout » (ou précédée d’une négation, « rien »). Gn 24,50

Lorsque le serviteur d’Abraham va chercher une femme femme
mulher
woman
mujer
feminino
féminin
feminin
fêmea
female
pour Isaac et rencontre Rebecca, il demande au père et au frère de celle-ci, Bétuel et Laban, de lui donner la jeune fille pour ce mariage mariage
casamento
. Ou alors, s’ils refusent, de le déclarer tout de suite. Laban et Bétuel répondent : « C’est de l’Eternel que la chose vient ; nous ne pouvons te parler ni en bien ni en mal » (traduction de Segond). La Bible de Jérusalem traduit cette dernière phrase : « Nous ne pouvons te dire ni oui ni non. » Le plus curieux, si l’on suit cette traduction, c’est qu’immédiatement après, ils disent au serviteur d’Abraham d’emmener Rebecca. Le texte hébreu se lit littéralement : « Nous ne pouvons te parler ni ra’ ni tov. » Et il faut comprendre verstehen
entendre
comprendre
entender
compreender
comprender
understand
 : « La chose vient de Dieu Gott
Dieu
Deus
God
Dios
theos
, nous ne pouvons rien te dire. » En d’autres termes, Laban et Bétuel s’inclinent devant la volonté voluntas
volonté
vontade
voluntad
volition
the will
icchā
de Dieu. Il n’est pas question ici de « mal » ou de « bien » ; ra’ et tov associés veulent simplement dire « tout » — et avec la négation, « rien ». Gn 31,24

Lorsque Jacob s’enfuit de chez Laban et que celui-ci part à sa poursuite, Dieu apparaît en songe sonho
rêve
dream
Morphée
songe
à Laban et lui dit : « Garde-toi de parler à Jacob ni en bien ni en mal » (traduction de Segond). « Garde-toi de rien dire à Jacob ni en bien ni en mal » (TOB). La Bible de Jérusalem traduit ici tout à fait correctement : « Garde-toi de dire à Jacob quoi que ce soit » et précise en note : « Littéralement ni bien ni mal, rien du tout. » Gn 31,29

La même phrase est répétée mot Wort
mot
palavra
palabra
word
Worte
rema
parole
mot
mots
vāk
vāc
à mot cinq versets plus loin. Nb 24,13

[...]

Nous y voilà ! Nous avons insisté et cité de nombreux exemples, parce qu’il s’agit d’une question de fond et pas du tout d’une querelle pédante portant sur le vocabulaire. Si tov et ra’ conjoints signifient, comme nous pensons l’avoir posséder
avoir
possuir
ter
possess
posuir
prouvé, la totalité Ganze
Ganzheit
Ganzsein
Ganzseinkönnen 
le tout
totalité
être-tout
pouvoir-être-tout
intégralité
entièreté
o todo
totalidade
ser-todo
ser-um-todo
nikhila
totality
et constituent grammaticalement une sorte de locution adverbiale (qu’on peut traduire « en tout », « en tout genre » ou « tous azimuts ») alors l’arbre mythique dont nos premiers parents ont mangé le fruit et qui a précipité leur « chute chute
queda
decadência
caída
fall
 » et leur expulsion de l’Eden — notre éternelle nostalgie —, cet arbre fameux, qui continue à jouer un si grand rôle dans notre culture et notre inconscient, n’est pas celui de la Connaissance connaissance
gnosis
intuition intellectuelle
gnôsis
connaître
conhecer
gnose
knowledge
know
conocer
conocimiento
conhecimento
jñāna
jnāna
jnana
du Bien et du Mal mais celui de la Connaissance en tout — ou, comme je propose de l’appeler « l’arbre de l’Omniscience ».

[...]

De cette « omniscience » il y a trois trinité
trois
triade
ternaire
trindade
três
tríade
ternário
trinity
three
triad
Trimûrti
Trimurti
mentions dans le récit du jardin d’Eden. La première en Gn 2,9 où il est dit que Dieu fit pousser hors de la pesanteur dans le jardin, entre autres, l’arbre de l’Omniscience. La seconde en Gn 2,17, où il est dit que Dieu enjoint à l’Homme Mensch
homme
être humain
ser humano
human being
homem
hombre
the man
anthropos
hommes
humanité
humanity
état humain
estado humano
human state
 : « Tu ne mangeras pas de l’arbre de l’Omniscience, car en ce cas tu mourrais certainement. » Je ne retiens pas dans ce décompte des substantifs « omniscience » le verbe dont se sert le serpent serpent
serpente
snake
en Gn 3,5 pour tromper la Femme — parole piège dans laquelle sont tombés non seulement Eve et à sa suite Adam Adam
Adão
Adán
, mais la plupart des théologiens jusqu’à ce jour — mais j’y inclus le substantif (et non le verbe qu’on y voit souvent) qui termine la célèbre réflexion prêtée à Dieu en Gn 3,22, sur la prétendue prérogative divine divin
divinité
divino
divindade
divindad
divine
divinity
Godhead
de l’omniscience !

Or il convient d’être catégorique. Dans la Bible, c’est le serpent seul qui affirme — logiquement et mensongèrement — que Dieu est doué d’omniscience. La Bible ne dit jamais que Dieu connaît le Bien et le Mal — pas plus d’ailleurs que le Bien ou le Mal seuls, ni que Dieu connaît ou sait tout. Dieu ne connaît aucune abstraction (et le Bien et le Mal, comme la totalité, sont des abstractions, des entités, que l’homme absolutise) car les abstractions n’existent pas en réalité Bestand
Grundbestand
Realität 
réalité
realité fondamentale
réalité subsistante
real
réel
realidad
realidade
reality
. Dieu connaît le cœur coeur
kardia
cœur
coração
coración
heart
hŗdaya
de l’homme, le cœur de chaque homme, Dieu connaît le passé, Dieu connaît l’avenir — et encore ces connaissances ne prévalent pas contre sa toute-puissance acte
puissance
energeia
dynamis
de changer les cœurs et les vies, et de faire même que le passé cesse d’avoir été, ou que l’avenir soit différent de ce qu’il a prévu — s’il le veut.

Dieu connaît le cœur de chaque homme. Mais n’oublions pas que, dans la physiologie biblique, le cœur n’est pas le siège du sentiment Gefühle
sentiment
sentiments
sentimentos
feelings
sentimientos
emotion
emoção
emoción
emotions
emoções
emociones
bhava
(situé plutôt dans les entrailles, voir Ps 40,9 ; Jb 30,27). C’est le siège de la volonté et en premier lieu Ort
lieu
lugar
location
locus
place
de l’intelligence intelligence
inteligência
inteligencia
(Dt 29,3 ; Is 32,4 ; Jr 24,7 ; Eccl 1,17 ; 8,16 ; etc.).

Dans le premier récit de la Création Création
Criação
criação
creation
creación
(Gn 1,1 à 2,3), Dieu a ponctué les étapes de l’œuvre de sa Parole de sept sept
sete
seven
siete
soupirs de satisfaction, en répétant sept fois : « Et Dieu vit que cela était bon » (dont une fois, après la création de l’Homme, « que cela était très bon »). Il n’y a rien de mauvais dans la Création et le mot ra’ n’apparaît pas dans le premier récit. Pas plus que n’y apparaît une seule négation (on y compte six « ken » [oui] et aucun « lo’ » [non] ni aucun « ’ayin »).

Dans le second récit le mot « ra’ » n’apparaît pas non plus isolé Einzelnhet
singularité
singularidade
singularity
singularidad
individuality
individualidade
individualidad
individuation
individuação
individu
indivíduo
individuum
individual
vereinzelt
isolé
Vereinzeltung
isolement
Vereinzelung
esseulement
singularização
créature
criatura
creature
personne
pessoa
person
. Par contre « tov » y apparaît quatre quatre
quaternité
quaternidade
cuatro
cuaternidad
four
quaternity
fourfoldness
fois isolé dans le sens signification
significação
sentido
sens
meaning
raison d'être
de « bon ». D’abord lorsqu’il s’agit des arbres du jardin « bons à manger » en général (2,9) et en particulier (3,6). « Bon » a ici un sens tout à fait concret, qui est renforcé par l’adjonction dans le premier cas de l’adjectif « nehmad », désirable, charmant, et dans le second cas non seulement de cet adjectif « nehmad » mais d’un substantif exprimant le désir désir
epithymia
epithymía
épithymétikon
épithymia
concupiscence
convoitise
le plus sensuel, « tov » est encore employé pour qualifier l’or du pays de Havila (2,12) et négativement quand Dieu dit : « Il n’est pas bon que l’Homme vive seul (2,18). »

Quant à « ra’ » il n’apparaît dans le second récit de la Création qu’associé à « tov » et toujours en seconde position derrière « tov » comme son ombre.

C’est qu’il l’est. Il n’a pas de contenu par lui-même. Il ne veut certes pas dire « mauvais » à ce stade, Dieu n’ayant rien créé de mauvais. Ce mot encore vide vide
vazio
void
vacuité
emptyness
empty
śūnyatā
shunyata
shûnya
shunya
śūnya
VOIR néant
figure simplement le « double » que représente tout langage Sprache
língua
langue
lengua
linguagem
language
langage
lenguaje
par rapport Beziehung
Bezug
Verhältnis
Weiter-reden 
relation
relação
relación
rapport
à la réalité. Langage dont Dieu a doué l’Homme en le créant « conscient Gewissen
conscience
consciência
conciencia
consciencia
Bewusstsein
Bewußtsein
consciencidade
consciousness
conscient
purusârtha
samvid
bodha
cit
chit
d’exister Existenz
existence
exister
existentia
existência
existencia
bios
 » et qui est « bon » pour mieux vivre cette réalité avec le risque — car il est libre — qu’il s’en serve pour la nier ou la conférer imaginairement à son ombre.

Cette illusion Maya
maya
Mâyâ
Māyā
illusion
ilusão
ilusión
d’un réel plus profond qu’il connaîtrait par le langage, Dieu veut en préserver l’Homme en lui défendant, non pas de se réjouir à la vue Sicht
vue
visão
seeing
visión
opsis
de l’arbre de l’Omniscience, ni de s’épanouir à son ombre — à l’abri de laquelle les yeux de la créature peuvent contempler sans mourir son Créateur — mais seulement, comme le précise le récit, d’en « manger » alors qu’il n’est pas comestible, qu’il porte porte
porta
puerta
gate
door
des fruits bénéfiques sans doute à petite dose mais qui empoisonnent si on s’en nourrit. C’est le cas des idées abstraites. Des principes, des fausses totalités, commodes pour la conversation, mais qui n’ont d’autre existence que fictive et, si on les prend au sérieux, nocive.

Il ne s’agit donc pas ici de « bon » et de « mauvais » au sens moral comme on le répète toujours, mais de « mauvais » comme autre face de « bon » et formant avec lui l’apparence Scheinen
paraître
aparentar
parecer ser
aparência
seeming
Schein
apparence
semblance
d’une plénitude, avant de former sans lui une entité fantasmatique.


Voir en ligne : PAUL NOTHOMB

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