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LA LUMIÈRE SUR LES TANTRAS

Abhinavagupta : l’ignorance

CONNAISSANCE ET IGNORANCE

vendredi 20 avril 2018, par Cardoso de Castro

honnêteté
honestidade
honesty
honneur
honra
honradez
honor
honour
retitude
retidão

22. L’ignorance ignorance
ignorância
ignorancia
ajñāna
ajnana
tamas
est la cause causa
cause
aitia
aitía
aition
incitatrice [1] de l’écoulement universel (samsrtī), la connaissance connaissance
gnosis
intuition intellectuelle
gnôsis
connaître
conhecer
gnose
knowledge
know
conocer
conocimiento
conhecimento
jñāna
jnāna
jnana
, la cause unique (ekakāranam) de la délivrance délivrance
libération
liberação
liberation
liberación
moksha
mokṣa
. Tous les traités le proclament :

[82] Et ceci n’est pas une thèse qui nous est propre (svaupajña), commente Jayaratha. En effet :

23. « L’ignorance, dit-on, est l’impureté discordance
discordância
desagreement
discordancia
inharmonie
desarmonia
divisão
separação
division
séparation
división
separación
esprit-divisé
split-mind
mente-dividida
eu-separado
conflit
conflito
conflict
neikos
impureté
souillure
mala
fondamentale (mala) [2], cause de la pousse qui donne naissance au flux du devenir. » Voilà ce que déclare le Mālinīvijayottara[tantra Tantra
tantrisme
tantra
tantrismo
tantrism
,l. 23].

« L’ignorance est ténèbres tenèbre
ténèbres
nuit
trevas
escuridão
darkness
noite
night
noche
, connaissance limitée, elle provient de ce que le Seigneur Shiva
Śiva
le Seigneur
cache sa propre essence essence
ousía
ousia
essência
essentia
esencia
essence
par le jeu jeu
jogo
juego
play
lila
lîlâ
game
de sa pure liberté Freiheit
liberté
liberdade
freedom
liberdad
eleutheria
svātantrya
Atiguna
 ; cette connaissance limitée, conception begreifen 
concevoir
conceber
Begriff
conceito
concept
conception
concepção
concepción
erronée qui confond soi Selbst
soi-même
Soi
si mesmo
Self
si mismo
A non-personal, all-inclusive awareness.
et non-soi, est ‘l’impureté atomique’ ou de finitude Endlichkeit
finitude
finitude
finitud
finite
limit
limite
limitação
limitación
limitation
(ānavamala) et non l’impureté substantielle (dravyarūpa) réfutée aux chapitres 9 et autres de ce traité [3]. »

Selon Utpaladeva Utpaladeva
Utp
Utpala
Utpaladeva (« Seigneur du Lotus Bleu ») ou Utpalācārya (Xe siècle), philosophe shivaïte (śaivasiddhānta) du Cachemire, élève de Somānanda et maître de Abhinavagupta.
(ĪPKII. 2,4) : « Connaissance sans liberté, liberté sans connaissance, telle est la double impureté qui tient à l’occultation de la propre essence de soi. » .

Bien Bien
agathon
agathón
Bem
Bom
Good
Bueno
que l’ignorance ait un double aspect forme
eidos
eîdos
aspecto
perfil
aspect
apparaissant au niveau de l’esprit esprit
espírito
spirit
mente
mind
manas
mental
(purusha Purusha
Puruşa
) et à celui de l’intellect noûs
Vermeinen
notar
intellect
intelecto
νούς
buddhi
buddhih
VIDE intelligence
(buddhi), seul le premier aspect est ici traité.

Abhinavagupta Abhinavagupta
Abhinava
AG
Abh
Abhinavagupta (950-1020), maître du shivaïsme du Cachemire, aussi maître en yoga, tantra, poétique, dramaturgie.
déclare donc :

24. Cette précision écartant la possibilité possibilité
potentialité
Toute-Possibilité
pouvoir
poder
power
que cette [ignorance] soit celle qui réside dans l’intellect et qui est postérieure au samsāra samsara
saṃsāra
samsāra
roue de la vie
roda da vida
wheel of life
, [le Seigneur] dit que la délivrance a lieu Ort
lieu
lugar
location
locus
place
en l’absence de cette [ignorance].

« Préciser que l’ignorance est la cause de la pousse du samsāra, dit Jayaratha, ne signifie pas que l’ignorance intellectuelle, [si] difficile à définir, est la cause de l’impureté d’action action
praxis
agir
atuar
ação
act
acción
prattein
ou d’activité Yin
Yang
passivité
activité
passif
actif
, mais au contraire que cette dernière est la cause de l’ignorance [intellectuelle].

« Le corps Körper
corpo
corps
cuerpo
body
Deha
, en effet, est cause de l’action, du fait qu’il est formé de l’ensemble des organes sensoriels et intellectuels qui accomplissent leurs tâches [respectives]. ‘L’impureté d’illusion Maya
maya
Mâyâ
Māyā
illusion
ilusão
ilusión
(māyīyamala), proclame-t-on, prend l’aspect du corps et des mondes’. La connaissance intellectuelle est donc postérieure au samsāra, c’est-à-dire au corps.

« Pourquoi mentionner qu’est éliminée la possibilité de cette [ignorance intellectuelle] ? La délivrance ne procède pas de la disparition de cette ignorance puisque, si celle-ci ne fonctionne plus et que surgisse la connaissance intellectuelle, cette dernière, bien que douée de purs vikalpa, produit [83] néanmoins le flux du devenir. Selon qu’il est dit : ‘Tout vikalpa relevant de ce flux, que le sage sophia
sagesse
sabedoria
wisdom
sabedoría
σοφία
Sage
Sábio
ou le pandit Pandit Dr. Balji Nath Pandit (1916–2007) was a Sanskrit scholar and authority of Kashmir Shaivaism. ne s’attache pas même au vikalpa [relatif à] l’ultime Réalité Bestand
Grundbestand
Realität 
réalité
realité fondamentale
réalité subsistante
real
réel
realidad
realidade
reality
(paramārtha)’. Et aussi : ‘quelle différence y a-t-il, en effet, entre vikalpa pur et vikalpa impur ?’

« Si, néanmoins, l’ignorance spirituelle cesse d’opérer, à l’issue de l’initiation initiation
iniciação
iniciación
et d’autres moyens richesse
abondance
riqueza
abundância
wealth
prospérité
Artha
moyens
means
meios
, et si la connaissance intellectuelle apparaît, celle-ci, comme on le dira, permet d’obtenir la délivrance durant la vie Leben
vie
vida
life
zoe
 ; mais, à elle seule, elle ne fait rien acquérir. Par contre, la connaissance spirituelle due a la disparition de l’ignorance spirituelle est cause de délivrance sans qu’il soit nécessaire d’acquérir aucune autre chose.

« Dans l’initiation, dit une stance citée par Jayaratha, doivent être purifiés les liens spirituels et non ceux de l’intellect (dhīgatāh). Dès lors, l’initiation ne sera pas infructueuse même si la pensée denken
pensar
penser
think
pensamento
pensée
pensamiento
thinking
conserve des imperfections. »

« [La connaissance spirituelle] est par essence pure connaissance (jñāna-mātra), absence d’ignorance, c’est-à-dire parfaite compréhension (pūrnā khyātih), essence de la Réalité, masse dense de lumière Licht
lumière
luz
light
phos
prakāśa
prakasha
consciente et de félicité. Son déploiement constitue la délivrance. » (pp. 56-57)

Précisant ce qu’il entend ici par ignorance, Abhinavagupta ajoute.

25. Le mot Wort
mot
palavra
palabra
word
Worte
rema
parole
mot
mots
vāk
vāc
‘ignorance’ ne signifie pas ‘absence de connaissance’, ce qui conduirait à l’erreur d’une définition trop étendue (atiprasanga). Ne voit-on pas en effet qu’une motte de terre Terre
Terra
Earth
Tierra
Gea
Khouen
prithvî
et autres [choses inanimées, donc ignorantes,] ne transmigrent pas pour autant ?

Le terme ‘ignorance’ désigne donc une connaissance incomplète [ou imparfaite] (apūrnajñāna).

26. C’est ce que disent les Śivasūtra [pour qui] l’ignorance n’est qu’une connaissance qui n’éclaire pas la réalité à connaître a totalité Ganze
Ganzheit
Ganzsein
Ganzseinkönnen 
le tout
totalité
être-tout
pouvoir-être-tout
intégralité
entièreté
o todo
totalidade
ser-todo
ser-um-todo
nikhila
totality
.

27. « Le Soi est conscience Gewissen
conscience
consciência
conciencia
consciencia
Bewusstsein
Bewußtsein
consciencidade
consciousness
conscient
purusârtha
samvid
bodha
cit
chit
 », « la connaissance est le lien ». Ces deux dualité
dyade
duality
dualidad
dualidade
dois
two
deux
[premiers] aphorismes [des Śivasūtra], qu’on les unisse ou qu’on prenne séparément, confirment notre conception [de l’ignorance] comme connaissance limitée.

Les deux sūtra sont : caitanyam ãtmā et jñānam bandhah. L’interprétation de ‘ignorance’ comme ‘connaissance limitée’ résulte également des lectures possibles de ces deux sūtra : jñānam ou ajñānam, selon que le mot [84] ātmā du premier sūtra est relié ou non au mot suivant, jñāna. Le terme ‘ignorance’ désigne donc une connaissance imparfaite. Au niveau de la réalité à connaître (cf. śl. 26), les impressions objectives comme la couleur couleur
cor
color
, ou subjectives comme le plaisir plaisir
prazer
pleasure
hedone
kama
kāma
kâma
amour du plaisir
philedonía
, qui constituent la connaissance incomplète [de la dualité], ne font pas apparaître la réalité sous son aspect universel. La Suprême Réalité à connaître est, en effet, Śiva, identique à la lumière consciente.

28. Dans le premier sūtra, le mot caitanya, conscience, dont le suffixe (-ya) implique l’abstraction, exprime la pure liberté définitive, au-delà de toute distinction (anāksiptaviśesa).

29. Le second sūtra, au contraire, concerne une action ou un instrument d’action (karana), ce qui implique la dualité dans l’essence de cette pure conscience.

30. L’ignorance, [elle], n’est que déploiement de la dualité et celle-ci, étant vide vide
vazio
void
vacuité
emptyness
empty
śūnyatā
shunyata
shûnya
shunya
śūnya
VOIR néant
de réalité [inconsciente, tucchatvāt], est un lien ; elle doit, de ce fait, être tranchée ; c’est ce que dit [le sūtra si on le lit] de façon différente [c’est-à-dire si on lit ‘ajñānam’].

« Tout ici-bas est conscience, dit Jayaratha, et la conscience, caitanya, est souveraineté, liberté sans division (bheda différence
bheda
diferença
difference
) aucune, pas même celle des attributs tels que l’éternité aion
aiôn
éon
éternité
eternidade
eternity
eternidad
, l’omnipénétration, bien que ceux-ci la caractérisent normalement. Le suffixe -ya exprimant une notion abstraite indique l’absence d’autres attributs. Dans l’acte acte
puissance
energeia
dynamis
conscient, conscience et agent s’identifient.

« Le second sūtra, si on lit « ajñānam bandhah », implique, par contre, de façon condensée, le déploiement de la dualité, en suggérant qu’agent, objet sujet
objet
sujeito
objeto
subject
object
Subjekt
Objekt
de l’activité et activité elle-même sont distincts et causes de séparation (avacchedaka).

« Ainsi, dès que se déploie la dualité qui est ignorance ou connaissance limitée, l’essence plénière, identique à la non-dualité non-dualité
não-dualidade
advaita
non-duality
non-dualidad
non-dualisme
de la conscience (samvit), n’est plus perçue et, parce qu’on ne perçoit pas la plénitude, mondes et corps se révèlent comme productions mentales (manyatā) sous des aspects multiples, maléfiques et bénéfiques.

« Puisque cette connaissance est limitée, on la nomme ‘lien’ et ce ‘lien’ n’est autre que la triple impureté. Si elle est un lien, l’ignorance qui est non-connaissance, a-jñāna, doit être complètement détruite. C’est ce que dit une stance : ‘Impureté d’action, impureté d’illusion, [impureté] ‘atomique’, tout cela doit être abandonné.’

« Mais ici, comment sait-on, se demande Jayaratha (p. 61), que la connaissance limitée est ignorance, non-connaissance (a-jñānam) en tant que déploiement de la dualité ? C’est ce qui est dit, quand on lit les Sivasūtra de façon différente, en reliant les deux premiers sūtra : caitanyam ātmājñā-nam bandhah ».


Voir en ligne : LA LUMIÈRE SUR LES TANTRAS


[1hetu : cause incitatrice, qui a pour racine ‘hi’ projeter, est distingué ici de kāranam, cause en général.

[2Jayaratha précise (p. 55) que cette impureté est l’ānavamala. Cf. ici pp. 78, 86.

[3Au neuvième chapitre du TĀ, Abhinavagupta décrit l’apparition des catégories, (itattva) constitutives de la manifestation cosmique en soulignant le rôle de l’ignorance dans l’enchaînement des créatures par les liens du samsāra. Il y cite d’ailleurs de nouveau (9. 121-122) la stance 1, 23 du MVT. Abhinavagupta prend ici position contre la conception des āgamas sivaîtes pour qui l’impureté (mala) qui cause le samsāra et y enchaîne les êtres est une substance (dravya) dont le caractère, en quelque sorte matériel, fait qu’elle ne peut être annihilée que par des actes (kriyā), c’est-à-dire par les rites.

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