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LE PRINCIPE DE L’EGO DANS LA PENSÉE INDIENNE CLASSIQUE

Hulin : « ressaisissement infini » — vimarśa

LA NOTION DE PŪRṆĀHAMTĀ DANS LE SIVAÏSME DU KASMlR

vendredi 27 avril 2018, par Cardoso de Castro

honnêteté
honestidade
honesty
honneur
honra
honradez
honor
honour
retitude
retidão

Une des kārikā les plus importantes d’Utpaladeva Utpaladeva
Utp
Utpala
Utpaladeva (« Seigneur du Lotus Bleu ») ou Utpalācārya (Xe siècle), philosophe shivaïte (śaivasiddhānta) du Cachemire, élève de Somānanda et maître de Abhinavagupta.
proclame : « L’essence essence
ousía
ousia
essência
essentia
esencia
essence
de la manifestation Offenbarkeit
manifestação
manifestation
manifestación
Bekundungsschichten
est le ressaisissement infini Unendlichkeit
unendlich
Infinito
Infini
Infinite
Infinité
. Autrement, la simple simplicité
simplicidade
spimplicidad
simplicity
simple
simples
luminosité (de la conscience Gewissen
conscience
consciência
conciencia
consciencia
Bewusstsein
Bewußtsein
consciencidade
consciousness
conscient
purusârtha
samvid
bodha
cit
chit
), bien Bien
agathon
agathón
Bem
Bom
Good
Bueno
qu’affectée par les objets, resterait non-pensante, comme le cristal, etc. ». La distinction capitale ici introduite — et qui marque une coupure radicale avec l’Advaita non-dualité
não-dualidade
advaita
non-duality
non-dualidad
non-dualisme
— est celle du prakāśa Licht
lumière
luz
light
phos
prakāśa
prakasha
, la simple luminosité de la conscience, et du vimarśa parāmarśa
acte de conscience
prise de conscience
tomada de consciência
vimarśa
prise de conscience active
, le ressaisissement infini. Pour comprendre verstehen
entendre
comprendre
entender
compreender
comprender
understand
le sens signification
significação
sentido
sens
meaning
raison d'être
de cette distinction nous aurons recours aux deux dualité
dyade
duality
dualidad
dualidade
dois
two
deux
commentaires, également remarquables, qu’Abhinavagupta Abhinavagupta
Abhinava
AG
Abh
Abhinavagupta (950-1020), maître du shivaïsme du Cachemire, aussi maître en yoga, tantra, poétique, dramaturgie.
a donnés de cette strophe résorption
ressorção
conversion
conversão
conversión
strophe
dans l’IPV IPV
ĪPV
I.P.v.
Īśvarapratyabhijñāvimarśinī
Commentary to the Verses on the Recognition of the Lord
et l’IPVV IPVV
ĪPVV
Īśvarapratyabhijñāvivŗtivimarśinī
Commentary on the explanation of Īśvarapratyabhijñā
. Voyons tout d’abord le début du second commentaire : « ... Si, en effet, la liberté Freiheit
liberté
liberdade
freedom
liberdad
eleutheria
svātantrya
Atiguna
, caractérisée par le ressaisissement infini, ne constituait pas la forme forme
eidos
eîdos
aspecto
perfil
aspect
propre de cette (manifestation), la simple luminosité [288] (de la conscience) resterait, confinée en elle-même, et il en irait de même pour la cruche. Dans ces conditions, une différence, caractérisée par une relation Beziehung
Bezug
Verhältnis
Weiter-reden 
relation
relação
relación
rapport
de chose pensante à chose non-pensante, ne s’établirait pas davantage entre l’essentiellement lumineux et le non-lumineux qu’entre la cruche et l’étoffe. Direz-vous que la luminosité est en relation avec un Autre ? (Nous répondrons que) la cruche aussi est en relation avec l’argile. Direz-vous qu’elle est produite par un Autre ? Mais un moment de la cruche est pareillement (produit) par un autre (moment). Direz-vous que la manifestation est produite de telle manière qu’elle forme avec un Autre une unique constellation de facteurs ? Mais cette (constellation) unit aussi bien (dans l’objet sujet
objet
sujeito
objeto
subject
object
Subjekt
Objekt
) la forme-couleur couleur
cor
color
à la saveur rasa
saveur
sabor
taste
flavor
parfum
perfume
. Direz-vous que l’essence de la manifestation s’explique par sa tension vers un Autre ? Dans ce cas, l’aimant serait aussi manifestation, puisqu’il est « tendu » vers le fer ».

Abhinavagupta montre ici ce que le vimarśa ne peut pas être, nous préparant ainsi à comprendre, sur le mode positif, ce qu’il est. Toute sa réflexion tourne autour de la difficulté suivante : la manifestation doit pouvoir possibilité
potentialité
Toute-Possibilité
pouvoir
poder
power
révéler l’objet tel qu’il est, sans le modifier par une manipulation quelconque. Son symbole symbolon
symbolisme
symboles
symbole
simbolismo
símbolo
símbolos
symbol
symbolism
symbols
naturel est donc bien celui de la lumière — prakāśa — qui se contente, en écartant l’obstacle des ténèbres tenèbre
ténèbres
nuit
trevas
escuridão
darkness
noite
night
noche
, de laisser les visibles entrer en contact avec les sens sans jamais réagir avec eux. Or le « contact » n’est jamais qu’un certain type de relation entre deux objets appartenant à un même monde Welt
Weltlichkeit
monde
mondanéité
mundo
mundidade
mundanidade
worldliness
mundanidad
Olam hazé
dṛśyam
. Il est donc, en lui-même, aveugle : loin d’expliquer le fait primaire de la coexistence de ces termes, il le présuppose. Une seconde « lumière » devra donc venir illuminer cette nuit du pur contact extérieur innen
intérieur
interior
inner
außen
aussen
extérieur
exterior
outer
Innenseins
être intérieur
ser interior
interiority
antaratva
, et ainsi de suite à l’infini. L’adversaire diable
diabolos
malin
adversaire
diabo
devil
asura
asuras
asouras
peut bien alors proposer diverses modalités possibles du contact : la relation en général, le rapport de cause causa
cause
aitia
aitía
aition
à effet, l’appartenance des termes en contact à un même ensemble, la « tension vers », toutes souffrent du même défaut vice
vices
vício
vícios
défaut
malice
malícia
kakíai
, celui de n’être applicables qu’à des objets supposés déjà intégrés à un seul et même champ de conscience et donc d’entraîner une régression à l’infini.

Le texte de l’IPV, après avoir posséder
avoir
possuir
ter
possess
posuir
exposé la même idée idea
idée
ideia
idea
ιδεα
idéa
de manière plus succincte, poursuit : « ... Là où des choses comme le cristal, etc. s’avèrent incapables de se ressaisir elles-mêmes, ainsi que les [289] cruches, etc. (reflétées en elles), elles apparaissent comme non-pensantes et l’action action
praxis
agir
atuar
ação
act
acción
prattein
de se ressaisir comme la vie Leben
vie
vida
life
zoe
même de la conscience. Son essence est la liberté dans l’intériorisation et l’extériorisation (des objets) ; elle appartient par nature nature
physis
phusis
phúsis
natura
natureza
naturaleza
à la manifestation, se caractérise par un repos repos
repouso
stillness
quietud
quietness
passividade
doçura
quietude
quiescence
recueillement
recolhimento
apaisement
hesychia
śānta
Śamah
en elle-même et ne dépend de rien d’autre ». Le vimarśa désigne donc une dimension de fuite et d’absence essentielle à toute espèce de conscience, une manière, pour elle, de ne jamais coïncider avec son contenu de l’instant présent, de prendre ses distances, au contraire, et de se récupérer, en même temps que l’objet, à la faveur de cette distanciation même. Le vimarśa apparaît ainsi sous l’aspect de la liberté — svātanirya — et cette liberté est la « vie même de la conscience », ou la lumière de la lumière, en ce sens qu’elle préserve d’instant en instant l’essence de la conscience en l’empêchant de s’identifier à un donné quelconque et, par là, de retomber elle-même dans le plan de l’objectivité subjectivité
objectivité
subjetividade
objetividade
subjectividad
objectividad
subjectivity
objectivity
Subjektivität
Objektivität
. C’est cette profondeur de champ infinie — au sens optique de l’expression — qui évite ici la régression à l’infini : en refusant toute « fascination », en ne se fixant sur aucun objet déterminé, la conscience reste ouverte, disponible pour l’infinité des contenus de pensée denken
pensar
penser
think
pensamento
pensée
pensamiento
thinking
possibles. Elle sait ce qu’elle fait à la seule condition de ne pas être tout entière à ce qu’elle fait. Autrement, elle serait semblable au cristal, etc., c’est-à-dire, au mieux, à une machine à enchaîner des opérations logiques qui fonctionnerait pour le compte d’un autre. Toutes ces considérations expliquent qu’on ait choisi ici de traduire par « ressaisissement infini » le terme vimarśa qui signifie littéralement « le fait de s’aviser » [1]. Il ne s’agit en effet ni d’un acte acte
puissance
energeia
dynamis
exprès de réflexion — qui aurait à se redoubler indéfiniment — ni d’une propriété possédée passivement par la conscience, au sens où le cristal, par exemple, se trouve être transparent sans avoir à se faire tel. On le décrirait mieux comme une extase créatrice intemporelle à travers laquelle la conscience se pose dans son autonomie Selbständigkeit
autonomie
estar-em-si-mesmo
self-constancy
autonomia
et sa plénitude absolues.


Voir en ligne : LE PRINCIPE L’EGO DANS LA PENSÉE INDIENNE CLASSIQUE


[1On peut, en première approximation, considérer les termes parāmarśa et pratyavamarśa comme ses synonymes. Ils sont cependant séparés par certaines nuances. On consultera à ce sujet les index établis par L. Silburn, surtout ceux de la Mahārthamañjarī et du Vijñānabhairava.

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