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LE PRINCIPE DE L’EGO DANS LA PENSÉE INDIENNE CLASSIQUE

Hulin : la temporalité et le « je »

La générosité de l’Absolu : le spanda

dimanche 29 avril 2018, par Cardoso de Castro

honnêteté
honestidade
honesty
honneur
honra
honradez
honor
honour
retitude
retidão

La temporalité comme étirement et arrachement à soi Selbst
soi-même
Soi
si mesmo
Self
si mismo
A non-personal, all-inclusive awareness.
, comme impossibilité de toute coexistence des vécus du sujet sujet
objet
sujeito
objeto
subject
object
Subjekt
Objekt
, se donne comme la négation même de cette entière possession et concentration de soi-même dans l’instant qui définit le vimarśa parāmarśa
acte de conscience
prise de conscience
tomada de consciência
vimarśa
prise de conscience active
. La philosophie Philosophie
philosophy
filosofia
filosofía
φιλοσοφία
philosophia
du Trika a donc à montrer que cette temporalité s’enracine dans un éternel présent où le sujet fini lui-même est à jamais installé, de sorte que la disposition Befindlichkeit
disposibilité
disposição
encontrar-se
sentimento-de-situação
attunement
disposedness
disposition
entender-de
saṃskāra
samskara
de son expérience expérience
aisthesis
experiência
sensação
impressão
impression
impresión
sensación
sensation
sentience
vāsanā
selon l’avant et l’après, et a fortiori sa limitation Endlichkeit
finitude
finitude
finitud
finite
limit
limite
limitação
limitación
limitation
dans le temps Zeit
le temps
o tempo
the time
el tiempo
chronos
kala
, relèvent de la pure apparence Scheinen
paraître
aparentar
parecer ser
aparência
seeming
Schein
apparence
semblance
. Un des textes les plus éclairants à cet égard est celui-ci : « La cause causa
cause
aitia
aitía
aition
du jugement : « cette chose apparaît pour la première fois » est cet (autre) jugement : « cette cruche n’est pas apparue auparavant », lequel comportera toujours un souvenir, quel qu’il soit, relatif à un passé privé de la manifestation Offenbarkeit
manifestação
manifestation
manifestación
Bekundungsschichten
de cette cruche. Autrement, les notions « auparavant » et « non apparu » ne seraient pas possibles, étant donné l’absence d’une représentation de ce passé. Et la cause de ce souvenir est une expérience directe de ce temps privé de la manifestation de la cruche... Lors donc qu’on réalise : « Moi, sujet conscient Gewissen
conscience
consciência
conciencia
consciencia
Bewusstsein
Bewußtsein
consciencidade
consciousness
conscient
purusârtha
samvid
bodha
cit
chit
, j’existe maintenant, mais je n’existais pas auparavant », cela implique un souvenir de ce temps passé ; et ce souvenir, à son tour, implique l’expérience directe de ce temps. Ainsi se trouve réfutée (l’opinion doxa
opinion
opinião
opinión
Meinung
δόξα
) du sujet conscient selon laquelle il n’a pas existé et ne s’est pas manifesté dans le passé. Dire : « A l’époque de l’Avatar Rāma, je n’existais pas », c’est affirmer sa propre expérience directe de ce temps. Direz-vous que la connaissance connaissance
gnosis
intuition intellectuelle
gnôsis
connaître
conhecer
gnose
knowledge
know
conocer
conocimiento
conhecimento
jnāna
jnana
de ce temps nous est procurée par la Tradition diadosis
tradition
tradição
tradición
religieuse ? — Mais la Tradition elle-même suppose l’existence Existenz
existence
exister
existentia
existência
existencia
bios
de celui qui a connu (ces événements) et les relate... — Sans doute, mais ce sujet conscient était Vālmīki, et non quelqu’un de notre époque ! — Objection pertinente, mais cela même démontre l’existence du sujet qui se ressaisit éternellement comme Je. Ce sujet connaissant est, en vérité aletheia
alêtheia
veritas
vérité
truth
verdad
verdade
Wahrheit
absolue, unique. [298] Multiples et distincts, en revanche, sont les corps Körper
corpo
corps
cuerpo
body
Deha
, leurs composants, les souilles et les intellects. C’est en raison de cette multiplicité que l’on parle du sujet connaissant comme étant multiple Vielfalt
Mannigfaltigkeit
multiplicité
multiplicidade
multiplicidad
multiple
múltiplo
multiplicity
dez mil
ten thousand
dix mille
. La vérité est donc, finalement, qu’à l’époque (de Rāma) seul mon corps d’aujourd’hui n’existait pas » [1].

Reconnaissons qu’un tel raisonnement fait, au premier abord, l’effet d’un sophisme pur et simple simplicité
simplicidade
spimplicidad
simplicity
simple
simples
. Dire : « la cruche est manifestée seulement maintenant ; auparavant elle n’existait pas », c’est assurément faire la preuve, par le souvenir, de sa propre existence dans le passé. Encore ne peut-il s’agir action
praxis
agir
atuar
ação
act
acción
prattein
que d’un passé aux limites tacitement définies, non de l’infinité Unendlichkeit
unendlich
Infinito
Infini
Infinite
Infinité
du temps écoulé. Mais, en admettant que ce raisonnement soit valable pour un objet tel que la cruche, son application à la propre personne Einzelnhet
singularité
singularidade
singularity
singularidad
individuality
individualidade
individualidad
individuation
individuação
individu
indivíduo
individuum
individual
vereinzelt
isolé
Vereinzeltung
isolement
Vereinzelung
esseulement
singularização
créature
criatura
creature
personne
pessoa
person
du sujet connaissant paraît illégitime. Celui qui affirme : « A telle époque je n’existais pas » n’a pas conscience de recourir à sa mémoire mnemosyne
memória
mémoire
memory
 ; il se fonde sur divers indices, témoignages qui se recoupent, etc., pour conclure que sa date de naissance est postérieure à cette époque. D’autre part, n’est-ce pas par un abus de langage Sprache
língua
langue
lengua
linguagem
language
langage
lenguaje
que l’on s’identifie à des personnages du passé comme Vālmīki, sous prétexte qu’eux aussi ont dit « je » ? En fait, toutes ces objections ne font que traduire un certain postulat : le Je serait une forme forme
eidos
eîdos
aspecto
perfil
aspect
vide vide
vazio
void
vacuité
emptyness
empty
śūnyatā
shunyata
shûnya
shunya
śūnya
VOIR néant
, applicable à toute individualité, c’est-à-dire à tout groupement stable de qualités physiques et psychiques, à tout faisceau cohérent d’habitudes et de conduites organisées. Et dans ce cas, en effet, les Je, purs épiphénomènes des individualités objectives, se succéderaient dans le temps — et coexisteraient dans l’espace Raum
Räumlichkeit
räumlich
espace
espacialité
espaço
espacialidade
espacial
espacio
espacialidad
space
spaciality
spatial
— sans s’interpénétrer le moins du monde Welt
Weltlichkeit
monde
mondanéité
mundo
mundidade
mundanidade
worldliness
mundanidad
Olam hazé
dṛśyam
. Vālmīki et « moi » n’aurions en commun que d’appartenir à la même jāti, celle du sujet connaissant en général. Mais une individualité, aussi longtemps qu’elle n’existe pas « pour soi », ne se prend pas elle-même en charge, ne se totalise pas de l’intérieur innen
intérieur
interior
inner
außen
aussen
extérieur
exterior
outer
Innenseins
être intérieur
ser interior
interiority
antaratva
, demeure une collection inerte, constituée par un [299] regard extérieur à elle-même, et donc à tout instant dissociable. Or cette manière de se poser soi-même en sujet n’est autre que le véritable aham-kāra. Le Je est ainsi antérieur à l’individualité elle-même, puisqu’il la fonde. Antérieur à elle, il l’est ipso facto à la constellation particulière de facteurs qui définissent cette individualité et la situent en un certain lieu Ort
lieu
lugar
location
locus
place
de l’espace et en un certain moment du temps. Le Je est donc, par essence essence
ousía
ousia
essência
essentia
esencia
essence
, unique et forme le sujet universel concret : en tant que purs « je », nous tous, Vālmīki, etc., ne formons qu’une seule et même personne. A proprement parler, certes, je ne puis me « souvenir » de n’avoir posséder
avoir
possuir
ter
possess
posuir
pas existé au temps de Rāma — ce qui serait une contradiction dans les termes — mais la mémoire ne désigne en fait ici que la capacité primaire du Je à faire exister la dimension du passé (et de l’avenir) et donc à la dominer du regard.

Le surgissement originel du Je s’opère donc en un pur présent à l’intérieur duquel les sujets conscients — qui constituent le « lieu » de cette apparition Erscheinung
apparition
manifestação
aparecimento
apariencia
appearance
Erscheinende
aparição
— ne se distinguent pas encore les uns des autres. Il convient cependant d’opposer à cet aham pur, qui n’est pas dans le temps, un ego ego
egoísmo
egoism
egoisme
le moi
le mien
« Je »
empirique constitué et soumis, comme tel, à la temporalité. « Dans toutes les choses (extérieures), tissées d’unité Einheit
unité
unidade
unidad
unity
et de multiplicité, apparaît une succession temporelle qui prend la forme suivante : elle a pour fondement Grund
Fundament 
fondement
fundamento
Fundamente
fondations
fondation
ādhāra
root
la diversité, faite de l’existence et de l’inexistence (alternées) des phénomènes élémentaires (ābhāsa), et n’est manifestée qu’au (sujet conditionné par le) corps, la buddhi noûs
Vermeinen
notar
intellect
intelecto
νούς
buddhi
buddhih
VIDE intelligence
, les souilles, le vide, etc. Ce genre de sujet n’est pas manifesté de manière continue, car la manifestation n’appartient pas à son essence : fondamentalement, il est aussi inconscient que le bleu, etc. Sa manifestation est un certain scintillement de (la lumière Licht
lumière
luz
light
phos
prakāśa
prakasha
de) la conscience et lorsque celui-ci fait défaut vice
vices
vício
vícios
défaut
malice
malícia
kakíai
, par exemple quand le corps cesse de fonctionner dans le sommeil sommeil
sono
sleep
état de sommeil
estado de sono
sleep state
profond ou le souille et le vide (dans l’évanouissement), cette manifestation (du sujet limité) est interrompue. Ainsi l’existence et l’inexistence des phénomènes élémentaires conditionnent-elles la temporalité : « en tant que manifesté sous la forme d’un corps d’enfant je ne suis plus, (mais) j’existe présentement, manifesté sous la forme d’un corps d’homme Mensch
homme
être humain
ser humano
human being
homem
hombre
the man
anthropos
hommes
humanité
humanity
état humain
estado humano
human state
jeune ». Et ce sujet connaissant, à son tour, parce qu’investi d’une conscience incomplète de son Je, fait apparaître la succession temporelle dans les choses (extérieures) elles-mêmes : « j’étais alors un enfant, et cette cruche était manifestée en même temps que moi ». Il n’en va pas ainsi pour le (sujet manifesté) « une fois pour toutes ». On désigne par là le Connaissant fait de conscience, à la manifestation ininterrompue, au sein Sein
Seyn
l’être
estre
o ser
seer
the being
be-ing
el ser
esse
sattva
sattā
duquel le temps ne s’écoule pas. Et, par rapport Beziehung
Bezug
Verhältnis
Weiter-reden 
relation
relação
relación
rapport
à lui, l’ensemble des objets ne [300] comporte pas non plus de succession, manifesté qu’il est dans son union déification
theosis
deificação
deificación
union
união
unión
à lui » [2].

Ce dernier texte pourrait, à la rigueur, avoir été écrit par un Advaitin. Il souligne en effet, avec une netteté particulière, la différence du sujet fini temporel Zeitlichkeit 
zeitlich
temporellité
temporel
et du Je absolu Absolu
Absoluto
Absolute
Absoluteness
Bhairava
Paramaśiva
, intemporel, que l’on serait tenté d’assimiler à l’ātman âme
psyche
psukhê
alma
soul
atman
ātman
. Mais succomber à cette tentation équivaudrait à perdre de vue Sicht
vue
visão
seeing
visión
opsis
ce qui fait l’originalité même du Trika : le Je limité n’est ici que la forme « incomplète » — apūrna — du Je absolu, et non une forme factice, surimposée à un ātman dont il voilerait la réalité Bestand
Grundbestand
Realität 
réalité
realité fondamentale
réalité subsistante
real
réel
realidad
realidade
reality
propre. Et c’est bien Bien
agathon
agathón
Bem
Bom
Good
Bueno
pourquoi le Trika croit pouvoir possibilité
potentialité
Toute-Possibilité
pouvoir
poder
power
déceler dans la mobilité inquiète de la conscience empirique (désir désir
epithymia
epithymía
épithymétikon
épithymia
concupiscence
convoitise
, attente, récapitulation incessante du passé, etc.) la présence Anwesenheit
présence
parousia
presença
presence
parusía
du spanda Réverbération
réverbération
reverberação
reverberation
reverbaración
vibration
vibração
vibración
echo
eco
tremor
Spanda
, du dynamisme même de l’absolu. Le temps psychologique vécu et le temps cosmique ne se représentent pas ici l’illusion Maya
maya
Mâyâ
Māyā
illusion
ilusão
ilusión
pure et simple en face de l’éternité aion
aiôn
éon
éternité
eternidade
eternity
eternidad
statique de la conscience pure recueillie en elle-même. D’un plan à l’autre, la différence est plutôt celle d’une temporalité « grossière » (marquée par les caractères d’irréversibilité et de fixité des rapports cause-effet, par la constitution de rythmes et de périodicités, etc.) et d’une temporalisation « subtile », sorte de vibration imperceptible qui anime de l’intérieur le temps constitué et l’empêche de se fixer en un « devenir objectif », observable de l’extérieur : le îlot du temps n’est pas lui-même quelque chose qui s’écoule — ce qui entraînerait une régression à l’infini — mais il n’est pas davantage réductible à un ensemble de rapports statiques [3].


Voir en ligne : LE PRINCIPE DE L’EGO DANS LA PENSÉE INDIENNE CLASSIQUE


[1IPVV (introduction), vol. I, p. 63 sq. Voir R. Gnoli, La Luce delle Sacre Scritture, p. 29.

[2IPV, 1116, vol. II, p. H) sq. Le Trika appelle « vide » ce fantôme d’objet — désigné comme « ténèbres » dans l’Advaita — que contemple encore l’homme endormi.

[3Au § 36 de ses « Conférences sur la phénoménologie de la conscience intime du temps » Husserl remarque : « Ce flux est quelque chose que nous appelons ainsi en fonction du (temps) constitué. Mais il n’est rien de temporellement « objectif ». Il est la subjectivité absolue et possède les propriétés de ce qui se laisse décrire, en termes imagés, comme s’épanchant, jaillissant en une actualité ponctuelle, en un point-source originaire, en un « maintenant ». Dans l’expérience d’actualité nous avons (à la fois) le point-source originaire et la continuité des moments de retentissement. Pour tout cela