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LA BHAKTI

Silburn : Les différents visages de Śiva

LA BHAKTI DANS LE ŚIVAĪSME DU KAŚMĪR

samedi 5 mai 2018, par Cardoso de Castro

honnêteté
honestidade
honesty
honneur
honra
honradez
honor
honour
retitude
retidão

« Hommage à Śambhu qui revêt des aspects merveilleux et divers : magicien, Tu es véridique ; caché, Tu es patent ; subtil, Tu assumes l’apparence Scheinen
paraître
aparentar
parecer ser
aparência
seeming
Schein
apparence
semblance
de l’univers Univers
Universo
Universe
 ! » Utpala Utpaladeva
Utp
Utpala
Utpaladeva (« Seigneur du Lotus Bleu ») ou Utpalācārya (Xe siècle), philosophe shivaïte (śaivasiddhānta) du Cachemire, élève de Somānanda et maître de Abhinavagupta.
. II. 12.

Bhairava Absolu
Absoluto
Absolute
Absoluteness
Bhairava
Paramaśiva
, Paramaśiva, sont les noms que les śivaītes kaśmīriens donnèrent à l’absolu, au Tout indivisible (nikhila Ganze
Ganzheit
Ganzsein
Ganzseinkönnen 
le tout
totalité
être-tout
pouvoir-être-tout
intégralité
entièreté
o todo
totalidade
ser-todo
ser-um-todo
nikhila
totality
). Mais à côté de cette pure Conscience Gewissen
conscience
consciência
conciencia
consciencia
Bewusstsein
Bewußtsein
consciencidade
consciousness
conscient
purusârtha
samvid
bodha
cit
chit
indicible, ils firent place Ort
lieu
lugar
location
locus
place
à un aspect forme
eidos
eîdos
aspecto
perfil
aspect
personnel du Dieu Gott
Dieu
Deus
God
Dios
theos
lié à sa manifestation Offenbarkeit
manifestação
manifestation
manifestación
Bekundungsschichten
et qu’ils nommèrent Śiva Shiva
Śiva
le Seigneur
, Maheśvara, Śaṅkara, Bhagavan, Īśa, Sambhu, etc., le Seigneur à la fois transcendant Transzendenz
transcendence
transcendência
transcendencia
trascendencia
transcendant
transcendente
et immanent immanence
imanência
inmanencia
immanent
imanente
inmanente
immanent
auquel s’adresse la vénération des fidèles.

Le Śivaīsme d’un Nārāyana et d’un Utpaladeva se présente [13] d’abord comme une mystique mysticisme
misticismo
mysticism
μυστικός
mystikos
místico
místicos
mystic
mystique
qui ne se laisse pas enfermer sous les dénominations philosophiques : monisme, dualisme, panthéisme panthéisme
panteísmo
pantheism
. S’efforçant de se tracer une route entre deux dualité
dyade
duality
dualidad
dualidade
dois
two
deux
écueils, le Dieu personnel du dualisme théiste [1] et l’absolu impersonnel de certains vedāntin, il a découvert le Dieu d’amour amour
eros
éros
amor
love
, réalité Bestand
Grundbestand
Realität 
réalité
realité fondamentale
réalité subsistante
real
réel
realidad
realidade
reality
vivante douée d’une libre énergie, rejoignant ainsi la religion Religion
religion
religião
religión
populaire de l’antique Śivaïsme.

Comme les dualistes, mais sans être dualiste, le śivaïte adore un Dieu dont il éprouve la présence Anwesenheit
présence
parousia
presença
presence
parusía
réelle et qu’il considère en quelque sorte comme une personne Einzelnhet
singularité
singularidade
singularity
singularidad
individuality
individualidade
individualidad
individuation
individuação
individu
indivíduo
individuum
individual
vereinzelt
isolé
Vereinzeltung
isolement
Vereinzelung
esseulement
singularização
créature
criatura
creature
personne
pessoa
person
 : « Tu es la grande Personne (mahāpuruṣa), l’unique, le refuge de toutes les personnes » (II 1.14), c’est-à-dire de la première, de la seconde et de la troisième, je, tu, il. Et Utpaladeva dit encore, s’adressant à Śiva : « Tu es la Personne suprême (adhipuruṣa) toujours vigilante dans un monde Welt
Weltlichkeit
monde
mondanéité
mundo
mundidade
mundanidade
worldliness
mundanidad
Olam hazé
dṛśyam
profondément assoupi ! » (XIV.18). Śiva n’a en effet d’autre témoin spéctateur
espectador
spectator
témoin
testemunha
witness
que lui-même ; il ne peut jamais être un objet sujet
objet
sujeito
objeto
subject
object
Subjekt
Objekt
car il est le Sujet même « que l’on obtient à la cime de toute cime » (11.25), le Connaisseur du connaisseur, le seul Sujet conscient [2].

Mais si le mystique kaśmirien rejoint ainsi le partisan de la non-dualité non-dualité
não-dualidade
advaita
non-duality
non-dualidad
non-dualisme
(advaita), il ne se contente pas d’un brahman Brahman impersonnel et passif Yin
Yang
passivité
activité
passif
actif
comme celui de Śaṇkara, simple simplicité
simplicidade
spimplicidad
simplicity
simple
simples
prakāśa Licht
lumière
luz
light
phos
prakāśa
prakasha
 [3], Lumière consciente. L’unité Einheit
unité
unidade
unidad
unity
dans laquelle il s’absorbe est riche d’une dimension en profondeur, celle du Centre centre
centro
center
, le Je universel ou le Cœur coeur
kardia
cœur
coração
coración
heart
hŗdaya
divin divin
divinité
divino
divindade
divindad
divine
divinity
Godhead
, qui se révèle en une libre prise de conscience parāmarśa
acte de conscience
prise de conscience
tomada de consciência
vimarśa
prise de conscience active
de soi Selbst
soi-même
Soi
si mesmo
Self
si mismo
A non-personal, all-inclusive awareness.
appellée vimarśa ou pratyabhijnā Identität
identité
identidade
identity
identidad
pratyabhijnā
reconnaissance
reconhecimento
. L’importance accordée au Cœur par l’école Pratyabhijnā permettait d’accueillir le Dieu en acte acte
puissance
energeia
dynamis
synthétisant prakāśa et vimarśa, le Dieu de grâce aimé des fidèles.

Le Śivaīsme du Kasmïr s’apparente encore au panthéisme puisque Śiva est revêtu de la splendeur de l’univers, son corps Körper
corpo
corps
cuerpo
body
Deha
étant formé de l’ensemble des sons (śabdarāśi) sous son aspect de dynamisme verbal, et de l’ensemble des choses sous son aspect de dynamisme substantiel ; mais il s’en écarte parce que ce Dieu [14] ineffable n’est pas seulement immanent à l’univers, il le transcende [4].

Laissant de côté les problèmes métaphysiques de transcendance et d’immanence ou celui que pose l’existence Existenz
existence
exister
existentia
existência
existencia
bios
d’un Dieu personnel dispensateur de grâce dans un système qui soutient l’identité de l’homme Mensch
homme
être humain
ser humano
human being
homem
hombre
the man
anthropos
hommes
humanité
humanity
état humain
estado humano
human state
avec Śiva, nous ne ferons qu’évoquer brièvement les différents visages de Śiva [5] transmis par la tradition diadosis
tradition
tradição
tradición
des Purāna et des Āgama śivaïtes et que nos poètes se plurent à célébrer. Ces visages serviront de jalons à la voie Tao
Dao
la Voie
The Way
d’amour divin, seul objet de notre étude.

Māyāvin, magicien.

Śiva apparaît d’abord comme le magicien qui engendre par son sortilège (māyā Maya
maya
Mâyâ
Māyā
illusion
ilusão
ilusión
) la diversité phénoménale. Peintre prodigieux, il étend sur le mur de sa propre conscience, sans instrument ni matériel matière
matéria
matter
ύλη
hyle
material
matériel
materialidade
matérialité
materiality
materialidad
, la fresque de l’univers. Il marque de son sceau (mudrā) le monde entier en distinguant mâles et femelles [6]. Acteur, il joue la pantomime des trois trinité
trois
triade
ternaire
trindade
três
tríade
ternário
trinity
three
triad
Trimûrti
Trimurti
mondes [7], s’identifiant aux personnages dont il assume tous les rôles ; il se laisse souvent prendre à son jeu jeu
jogo
juego
play
lila
lîlâ
game
au point d’oublier son véritable moi. A cet oubli de soi-même répond, sur le plan mystique, et pour y porter remède, la prise de conscience ou souvenance ininterrompue de soi.

Paśupati, gardien du troupeau.

Śiva est encore le Dieu compatissant. Sous cet aspect il est imploré sous le nom de Paśupati, gardien des âmes asservies (paśu) qu’il protège et aiguillonne sur le chemin Weg
chemin
caminho
way
camino
de la délivrance délivrance
libération
liberação
liberation
liberación
moksha
mokṣa
. C’est pourquoi le fidèle prend refuge en Śiva-le-Protecteur.

Umāpati, amant d’Umā.

Śiva est le Dieu d’amour, époux bien Bien
agathon
agathón
Bem
Bom
Good
Bueno
-aimé de l’Energie, Umā ou Parvatī, qu’il tient éternellement enlacée [8]. A cet universel amour répondent l’ivresse et la folie des cœurs aimants et fidèles.

Virūpāksa, Śiva indifférencié.

En tant que Virūpāksa ou Trilocana, Śiva possède un troisième œil : œil de feu Feuer
fogo
feu
fire
pyr
Agni
qui consume la dualité et détruit la mort Tod
mort
morte
muerte
death
thanatos
mourir
morrer
die
morir
et, en même temps, œil de compassion qui rayonne de félicité et d’amour mystiques. Cet aspect du Dieu se reflète sur le plan spirituel dans l’absorption samāveśa
samavesa
immersion
absorção
absorption
com-pénétration
interpénétration
ahamkrti
contemplative.

Dhūrjati, ascète et Śivarātri, Nuit tenèbre
ténèbres
nuit
trevas
escuridão
darkness
noite
night
noche
de Śiva.

Śiva revêt la forme de l’ascète archétype, maître guru
enseignant
professeur
maître
mestre
professor
du yoga Yoga
Ioga
et des siddhi — Kapardin, Kapālin —. Il réduisit en cendres le dieu de l’amour charnel chair
sarx
carne
carnal
carnalidade
carnalidad
carnality
charnel
qui, tandis qu’il pratiquait l’ascèse ascèse
askesis
askêsis
ascese
ascesis
ascetismo
ascetism
au bûcher funéraire de Parvatī, essayait d’éveiller en Lui l’amour pour Imā.

Mais au-delà encore, il est Bhairava, terrifiant, et nu, absorbé en lui-même dans l’indifférenciation primordiale. À cet absolu ineffable, accède le renonçant qui suit héroïquement la voie du vide vide
vazio
void
vacuité
emptyness
empty
śūnyatā
shunyata
shûnya
shunya
śūnya
VOIR néant
et du nirvikalpa, nuit obscure et douloureuse, débouchant sur la Nuit de joie joie
alegria
alegría
happiness
satisfaction
satisfação
satisfacción
contentement
contentamento
contentamiento
euthymia
ananda
ānanda
béatitude
indicible et d’éblouissement silencieux.

Naṭar air
ar
aer
āja, Roi des danseurs.

Śiva est enfin le danseur cosmique qui crée et détruit l’univers par ses mouvements tantôt impétueux, tantôt frénétiques et farouches ; ou qui l’apaise par ses rythmes harmonieux. A ce ballet prend part le libéré vivant, qui danse spontanément dans toutes les activités de ce monde, se jouant avec amour de la vie Leben
vie
vida
life
zoe
en ses multiples aspects reconnus par lui comme l’expression de l’énergie divine.


A travers les millénaires, Maheśvara a été adoré comme le danseur unique qui exprime en d’innombrables danses les aspects les plus divers et les plus opposés de la Vie par les gestes (mudrā) [9] de ses mains et les objets symboliques qu’elles tiennent [10]. Il danse avec le tambour, les grelots aux chevilles ; — héros (vīra), il brandit le trident redoutable Furcht
Furchtbar 
peur
redoutable
temor
medo
fear
miedo
frayeur
crainte
 ; — ascète, oint des cendres de l’univers, avec son chignon tressé, ses serpents brillants comme des bijoux (XIV.6), sa guirlande de crânes, il porte porte
porta
puerta
gate
door
le rosaire, la peau de tigre, un crâne en guise de bol à aumône ; — destructeur, il est armé de l’arc et des flèches, de l’épée, de la massue... ; — [16] gardien des troupeaux, il serre dans ses mains le lacet, l’aiguillon et le croc ; — souverain des dieux Gotter
deuses
dieux
gods
dioses
, rayonnant de gloire Alléluia
Alleluia
Hallelujah
haleluya
ἀλληλούϊα
αλληλούια
Aleluia
louvor
louange
praise
glória
gloire
glory
, il est muni de ses insignes : l’ombrelle blanche de la pleine lune Lune
lua
luna
moon
et l’éventail [11] de la voie lactée ; à l’aide de la Gangâ qui ruisselle de sa mèche de cheveux, il asperge l’univers [12] ; — mystique, il se drape dans le halo radieux de son corps cosmique, un croissant de lune dans sa chevelure et le troisième œil sur son front [13].

Tel est le cadre mythologique et symbolique dans lequel les poètes kaśmīriens ont intégré leur conception begreifen 
concevoir
conceber
Begriff
conceito
concept
conception
concepção
concepción
de l’amour divin.


Voir en ligne : LA BHAKTI


[1Maheśvara des Śivaites Siddhānta ou Viṣṇu des systèmes théistes et de dualisme mitigé.

[2« Si tous les êtres réduits à l’état d’objets par le Seigneur sont couverts de honte, comment donc le Seigneur pourrait-il être réduit, lui aussi, au niveau d’objet connu ? » dit Abhinavagupta. Et pourtant la Conscience universelle se manifeste librement en devenant un objet connu (jñeyīkaroti) sous des formes divines omniprésentes et autonomes, tels Prabhu, Śiva, Īśvara etc., qui n’ont pas d’existences distinctes de la Conscience. I.P.v. 1. V., 15-16 et II. III. 16.

[3Il est svaprakāia, lumineux par lui-même, mais cette conscience est privée de vimarśa selon le Trika. A ce sujet cf. p. 84 n. 4 et 128.

[4En tant qu’immanent (viśvamaya), Śiva est à la fois prakāśa et vimarśa. De la lecture des poèmes d’Utpala et de Lallā se dégage le sentiment profond de la transcendance divine. Śiva inaccessible aux pensées n’est atteint que par la voie de dépassement. En réalité, le fond de leur expérience mystique c’est Paramaśiva, qui n’est ni transcendant ni immanent. Cf. Lallā śl. 2, Stav. 53 et Inf. p. 76.

[5Ces symboles et mythes nous apparaîtront tels qu’ils furent vécus et interprétés par les mystiques kaśmīriens.

[6XIV, 12. yoni et linga

[7Stav., śl. 59.

[8Image que l’iconographie indienne nous a rendue familière.

[9En particulier l’abhaya mudrā qui délivre de la crainte et des doutes.

[10Cette description de Śiva correspond à nos poèmes, mais non aux données de l’archéologie. Pour plus de précisions, cf. T. A. Gopinatha Hao, Eléments of Hindu Iconography. Madras, 1916, vol. II. I.

[11Éventail à queue de cheval.

[12Utp. XIV, 7 et 5, 4 et 3. Cf. 17.

[13XX, 1-2