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LE SOI ET L’AUTRE

Isabelle Ratié : la lumière du Soi

Le problème du statut épistémologique et sotériologique de l’enquête sur le Soi

mardi 5 juin 2018, par Cardoso de Castro

honnêteté
honestidade
honesty
honneur
honra
honradez
honor
honour
retitude
retidão

L’examen Untersuchen
rechercher
recherche
investigar
investigação
investigación
investigation
anvīksikī
anviksiki
anvesanā
observation
examen
rationnel qu’est le traité est donc un moyen de connaissance connaissance
gnosis
intuition intellectuelle
gnôsis
connaître
conhecer
gnose
knowledge
know
conocer
conocimiento
conhecimento
jñāna
jnāna
jnana
(pramāna) qui vise à convaincre autrui de la validité d’une thèse — en l’occurrence Geschehen
aventure
provenir
desenlace
acontecer
occurrence
geschehen
avoir lieu
se produire
advenir
advir
avénement
, l’identité Identität
identité
identidade
identity
identidad
pratyabhijnā
pratyabhijñā
reconnaissance
reconhecimento
de l’individu Einzelnhet
singularité
singularidade
singularity
singularidad
individuality
individualidade
individualidad
individuation
individuação
individu
indivíduo
individuum
individual
vereinzelt
isolé
Vereinzeltung
isolement
Vereinzelung
esseulement
singularização
créature
criatura
creature
personne
pessoa
person
avec la conscience Gewissen
conscience
consciência
conciencia
consciencia
Bewusstsein
Bewußtsein
consciencidade
consciousness
conscient
purusârtha
samvid
bodha
cit
chit
absolue — en démontrant cette thèse par inférence. Cependant, une telle affirmation semble problématique à plusieurs égards. D’abord parce que si tout est le Soi Selbst
soi-même
Soi
si mesmo
Self
si mismo
A non-personal, all-inclusive awareness.
, et si l’Autre n’est qu’apparence Scheinen
paraître
aparentar
parecer ser
aparência
seeming
Schein
apparence
semblance
affectée par le Soi, on peut se demander qui Utpaladeva Utpaladeva
Utp
Utpala
Utpaladeva (« Seigneur du Lotus Bleu ») ou Utpalācārya (Xe siècle), philosophe shivaïte (śaivasiddhānta) du Cachemire, élève de Somānanda et maître de Abhinavagupta.
pourrait bien Bien
agathon
agathón
Bem
Bom
Good
Bueno
à chercher à convaincre à part lui-même — or il l’a précisé dès le début du traité : parce qu’il a lui-même atteint son but, ce sont « les hommes Mensch
homme
être humain
ser humano
human being
homem
hombre
the man
anthropos
hommes
humanité
humanity
état humain
estado humano
human state
 » ( jana) [1] qu’il désire aider, c’est dans une perspective purement altruiste qu’il rédige son œuvre. Mais à quoi bon un traité en forme forme
eidos
eîdos
aspecto
perfil
aspect
d’inférence pour autrui si autrui n’existe pas ? Si l’altérité est illusoire, à quoi bon l’altruisme ? Qui reste-t-il à instruire, si Utpaladeva est déjà au fait de ce qu’il va dire ? Et avec qui dialoguer, si ce n’est avec soi-même ? Étant donné la thèse qu’il s’agit de démontrer, le but sotériologique du traité, affiché d’emblée par son auteur, a quelque chose de mystérieux.

Mais Utpaladeva lui-même met en évidence evidência
évidence
evidence
evidente
evidencia
evident
un second paradoxe relatif à sa propre entreprise. Car il affirme clairement, et ce, dès le début du traité, que le Soi ne peut être ni démontré, ni réfuté :

Quel Soi conscient (ajaḍa) [2] pourrait-il produire Herstellen
produire
produzir
production
producir
Herstellung
produção
production
poiesis
poiein
producteur
produtor
productor
soit une réfutation, soit une démonstration Beweis
démonstration
prova
proof
[de l’existence Existenz
existence
exister
existentia
existência
existencia
bios
] de l’agent (kartṛ), du sujet sujet
objet
sujeito
objeto
subject
object
Subjekt
Objekt
connaissant (jñātṛ), du Soi toujours déjà établi (ādisiddha), du Grand Seigneur ? [3]

Abhinavagupta Abhinavagupta
Abhinava
AG
Abh
Abhinavagupta (950-1020), maître du shivaïsme du Cachemire, aussi maître en yoga, tantra, poétique, dramaturgie.
, dans son commentaire, explique que le sujet qui tente de démontrer ou de réfuter l’existence du Soi est soit conscient, soit inconscient :

Et un Soi qui est inconscient (jada), [autrement dit,] qui est incapable de saisir, même à l’égard de lui-même (svātman), fût-ce une miette de la liberté Freiheit
liberté
liberdade
freedom
liberdad
eleutheria
svātantrya
Atiguna
de la manifestation Offenbarkeit
manifestação
manifestation
manifestación
Bekundungsschichten
consciente (prakāśa Licht
lumière
luz
light
phos
prakāśa
prakasha
), n’a le pouvoir possibilité
potentialité
Toute-Possibilité
pouvoir
poder
power
ni de démontrer ni de réfuter quoi que ce soit, exactement comme une pierre. Mais ce n’est pas possible non plus pour un Soi conscient (ajaḍa). En effet, cette [personne] peut ainsi produire Herstellen
produire
produzir
production
producir
Herstellung
produção
production
poiesis
poiein
producteur
produtor
productor
fazer
fazimento
doer
la démonstration du Soi [seulement] si le [Soi qu’il faut prouver], qui se manifeste à elle comme nouveau [au moment de la démonstration,] ne se manifestait pas auparavant ; [mais] s’il n’y a pas de manifestation [de ce Soi avant sa démonstration, alors] il doit être inconscient [avant cette démonstration] ! [De même, cette personne] peut ainsi produire la réfutation [du Soi seulement] si le [Soi dont cette personne réfute l’existence] ne se manifeste pas ; et ainsi, il doit être inconscient, or on a déjà dit que cette [réfutation] est impossible de la part d’un [être] inconscient ; elle est tout aussi impossible pour un [être] conscient. La manifestation des [objets] comme le pot [4], etc., n’est donc rien d’autre que la manifestation de la conscience, mais la [manifestation des objets] n’a aucune réalité Bestand
Grundbestand
Realität 
réalité
realité fondamentale
réalité subsistante
real
réel
realidad
realidade
reality
indépendante [de celle de la conscience] ; et le Soi, c’est cette manifestation [de la conscience]. Par conséquent, de même que dans le cas de l’activité Yin
Yang
passivité
activité
passif
actif
des « facteurs de l’action action
praxis
agir
atuar
ação
act
acción
prattein
 » (kāraka) [qui ne sauraient être appliqués au Soi], il n’y a pas non plus d’activité des moyens richesse
abondance
riqueza
abundância
wealth
prospérité
Artha
moyens
means
meios
de connaissance (pramāna) à l’égard du [Soi], parce que ce [Soi] comporte l’auto-manifestation (svaprakāśatva) aussi bien que la permanence (nityatva). [5]

Selon les principes mêmes de la Pratyabhijñā. le Soi ne saurait être ni démontré, ni réfuté. Il échappe à l’examen rationnel car il ne peut constituer un objet pour les pramāna, les moyens de connaissance. La philosophie Philosophie
philosophy
filosofia
filosofía
φιλοσοφία
philosophia
indienne conçoit en effet la connaissance sur le modèle grammatical des kāraka, des « facteurs de l’action » [6]. Selon ce modèle, de même que l’action (kriyā — couper un arbre par exemple) suppose un agent (kartṛ — un bûcheron par exemple), mais aussi un objet sur lequel cette action s’exerce (karman Geschichte
histoire
história
geschichtlich
historial
Geschichtlichkeit
historicité
historialité
Geschehen
aventure
provenir
geshehen
avoir lieu
se produire
advenir
advir
karman
— l’arbre par exemple) et un instrument d’action (karana — la hache par exemple), de la même manière, la connaissance suppose un agent (pramātr), un objet sur lequel l’acte acte
puissance
energeia
dynamis
de connaissance s’exerce (prameya), et un instrument de connaissance (pramāna).

Le Soi, cependant, ne saurait être un objet pour les pramāna, parce que, comme l’explique Abhinavagupta, le Soi n’est autre que prakāśa. Ce dernier terme signifie littéralement « lumière », mais dans son acception philosophique, il désigne la lumière consciente, c’est-à-dire la manifestation consciente, avec tout ce qu’une telle expression comporte d’ambiguïté : prakāśa, c’est à la fois le fait que la conscience manifeste les choses, l’acte de manifestation ou d’illumination illumination
enlightenment
iluminação
iluminación
Brahma-vidyā
par lequel les choses apparaissent, et le fait qu’elles sont manifestées. Or la manifestation manifestée (ou le fait que les choses sont manifestées) dépend entièrement de la manifestation manifestante (ou du pouvoir qu’a la conscience de manifester les choses tout en se manifestant elle-même), car la conscience est svaprakāśa, « auto-manifeste » : comme la lumière, elle rend les choses manifestes sans avoir posséder
avoir
possuir
ter
possess
posuir
besoin Notwendigkeit
nécessité
necessidade
necesidad
necessity
besoin
need
ananke
à son tour d’une autre source de lumière pour devenir visible. Précisément parce que la conscience n’est pas « éclairée » par quelque source extrinsèque, mais s’éclaire elle-même en même temps qu’elle éclaire les objets, aucun moyen de connaissance ne saurait la prendre pour objet, car elle est le cœur coeur
kardia
cœur
coração
coración
heart
hŗdaya
même de la subjectivité subjectivité
objectivité
subjetividade
objetividade
subjectividad
objectividad
subjectivity
objectivity
Subjektivität
Objektivität
— ce qui, par nature nature
physis
phusis
phúsis
natura
natureza
naturaleza
, résiste à toute forme d’objectivation Objektivierung
objectivation
objetivação
objectivación
objectifying
 ; aucune démonstration ne saurait la rendre manifeste — car elle est la source auto-manifestante et auto-manifestée de toute manifestation [7]. C’est parce qu’elle est toujours déjà manifeste d’elle-même, « toujours déjà établie » (ādisiddha), que, paradoxalement, elle ne peut être ni établie, ni réfutée. Car la Pratyabhijñā considère, à l’instar des logiciens bouddhistes qu’elle combat combat
agon
lutte
agôn
, que le propre du pramāna est de produire une connaissance nouvelle : un moyen de connaissance est valide s’il produit une forme de connaissance ( jñāna), c’est-à-dire s’il me donne à connaître ce que j’ignorais jusqu’alors. Mais le Soi est toujours déjà là, toujours déjà donné comme l’horizon de toute expérience expérience
aisthesis
experiência
sensação
impressão
impression
impresión
sensación
sensation
sentience
vāsanā
, si bien qu’on ne peut ni le réfuter ni le démontrer : le réfuter reviendrait à nier le fait de la manifestation consciente, or seul un être conscient, c’est-à-dire éprouvant déjà cette manifestation, est capable de réfutation ; et le démontrer reviendrait à donner à connaître le Soi, à en fournir une connaissance nouvelle, mais il est impossible de donner à connaître le Soi, parce qu’il est le fondement Grund
Fundament 
fondement
fundamento
Fundamente
fondations
fondation
ādhāra
root
toujours déjà expérimenté de toute forme d’expérience [8]. C’est pourquoi, explique Abhinavagupta, Utpaladeva a choisi à dessein de ne pas utiliser le terme jñāna (« cognition intellection
intelecção
intelección
cognição
cognición
cognition
mentation
 »> ou « connaissance ») pour exprimer notre rapport Beziehung
Bezug
Verhältnis
Weiter-reden 
relation
relação
relación
rapport
au Soi, mais celui de pratyabhijñā, « reconnaissance ». Abhinavagupta propose en effet cette analyse sémantique (nirvacana) [9] du terme praty-abhi-jñā :

La « reconnaissance (praty-abhi-jñā) du Grand Seigneur » est la re-(praty- = pratīpam) connaissance (-jñā = jñāna), [c’est-à-dire] la manifestation (prakāśa) en présence Anwesenheit
présence
parousia
presença
presence
parusía
(-abhi-= ābhimukhyena) du Soi. [C’est une] re-[connaissance, et non une simple simplicité
simplicidade
spimplicidad
simplicity
simple
simples
connaissance], car la manifestation du Soi n’est pas [quelque chose] qui n’existait pas auparavant, parce que sa lumière consciente n’est jamais interrompue. Cependant, on expliquera [dans la suite du traité] que cette [manifestation du Soi], grâce au pouvoir même [du Soi], apparaît comme interrompue, comme artificielle. [10]

Voir en ligne : LE SOI ET L’AUTRE


[1C’est-à-dire les membres de l’espèce humaine en général.

[2La kārikā contient un jeu de mots qui ne résiste pas à la traduction — jada signifie à la fois « inanimé » », « inerte » » (c’est-à-dire dépourvu de la spontanéité qui caractérise la conscience) et « stupide, imbécile » » (cf. le passage de la Nyāyabinduṭīkā cité infra, chapitre 8, n. 109). Le texte peut donc se lire comme signifiant à la fois « Quel Soi qui n’est pas inerte... » » (et fait ainsi allusion à certaines doctrines brahmaniques qui, comme on le verra dans le chapitre 3, conçoivent le Soi comme une entité dénuée de conscience), et « Qui, s’il n’est pas un parfait imbécile... » ». Nagel, B. M. J. (1995), « Unity and Contradiction : Some Arguments in Utpaladeva and Abhinavagupta for the Evidence of the Self as Śiva », Philosophy East and West 45 (4), p. 502-503.

[3Īśvarapratyabhijñākārikā I, 1, 2.

[4De même que le bleu (voir n. 12 supra), le pot est un exemple classique d’objet quelconque appréhendé comme extérieur à la conscience.

[5Īśvarapratyabhijñāvimarśinī, vol. I, p. 34-35.

[6Sur ces kāraka dans la grammaire sanskrite, voir Cardona, G. (1974), « Pāmni’s kārakas : Agency, Animation and Identity », Journal of Indian Philosophy 2, p. 231-306.. Sur les kāraka dans la Pratyabhijñā, voir aussi Lawrence, « The Mythico-Ritual Syntax of Omnipotence. On Utpaladeva and Abhinavagupta’s Use of Kriyā-kāraka Theory to Explain Śiva’s Action » », dans Kaul & Aklujkar (ed. 2008), p. 446-488.

[7Cette idée est un topos dans l’Advaita Vedānta, et on pourrait considérer qu’elle se trouve déjà, au moins en germe, dans la Bṛhadāranyakopaniṣad, par exemple dans II, 4, 14 (« Par quoi connaîtrait-on donc le connaisseur ? »), qu’Abhinavagupta cite justement alors qu’il commente l’affirmation d’Utpaladeva selon laquelle « la connaissance est établie par elle-même » parce que toute conscience, automanifeste, a l’intuition d’elle-même comme conscience (voir Īśvarapratyabhijñāvimarśinī, vol. I, p. 45-46, cité infra, chapitre 8, III. 1). Néanmoins, ici, la source du raisonnement semble plutôt devoir être cherchée dans le VP de Bhartrhari, dont Abhinavagupta cite ailleurs un vers fameux décrivant le caractère auto-manifeste de la conscience (voir infra, chapitre 2, n. 14) et dont une partie importante est consacrée à l’analyse des facteurs de l’action ou kāraka (voir le Kriyāsamuddeśaet Iyer 1969, p. 283-344). Sur l’importance de la pensée du philosophe grammairien dans l’élaboration de la Pratyabijñā, voir Torella 2008 et infra, chapitre 2, III. 3.

[8Cf. Īśvarapratyabhijñākārikā II, 3, 16 : « En revanche, quel moyen de connaissance (pramāna) — qui est une manifestation nouvelle (navābhāsa) — [pourrait-il y avoir] à l’égard du sujet connaissant (pramātr), de l’Ancien (purāna) dont la nature singulière est toujours manifeste [et] qui possède toutes les connaissances (pramiti) ? ». Abhinavagupta explique (Īśvarapratyabhijñāvimarśinī, vol. II, p. 122) : « [Utpaladeva] a [déjà] dit [dans Īśvarapratyabhijñākārikā II, 3, 1] que le moyen de connaissance (pramāna) est une manifestation toujours nouvelle (navanavābhāsa) qui repose sur le sujet de connaissance limité (parimitapramātr) en étant orientée (unmukha) vers l’objet de connaissance. À l’égard de ce qui consiste en manifestation consciente (prakāśa) — autrement dit, de ce dont la nature n’est rien d’autre que manifestation consciente — , laquelle est [toujours] déjà établie (pūrvasiddha), quel pourrait bien être le rôle d’un moyen de connaissance — ou [plutôt,] comment pourrait-on [même] imaginer [un moyen de connaissance] ? ».

[9Sur cette pratique indienne de l’analyse sémantique et ses règles, voir Kahrs 1998.

[10Īśvarapratyabhijñāvimarśinī, vol. I, p. 19-20.