Philosophia Perennis

Accueil > Tradition chrétienne > Guillaume de Saint-Thierry (1085-1148) > Saint-Thierry - DE LA NATURE DU CORPS ET DE L’AME - INTRODUCTION

Oeuvres choisies de Guillaume de Saint-Thierry

Saint-Thierry - DE LA NATURE DU CORPS ET DE L’AME - INTRODUCTION

J.-M. Déchanet

vendredi 19 octobre 2007

honnêteté
honestidade
honesty
honneur
honra
honradez
honor
honour
retitude
retidão

L’âme âme
psyche
psukhê
alma
soul
atman
ātman
atmâ
âtmâ
du traité, sa place Ort
lieu
lugar
location
locus
place
dans l’œuvre de Guillaume.

Les traités Du corps Körper
corpo
corps
cuerpo
body
Deha
et de l’âme, ou simplement De l’âme, sont nombreux au XIIe siècle [1]. Tout auteur spirituel, tout mystique mysticisme
misticismo
mysticism
μυστικός
mystikos
místico
místicos
mystic
mystique
veut avoir posséder
avoir
possuir
ter
possess
posuir
le sien. Les raisons en sont multiples et les points de vue darshana
doctrines
points de vue
diffèrent.

Qui dit mystique dit ascèse ascèse
askesis
askêsis
ascese
ascesis
ascetismo
ascetism
, et toute ascèse éclairée repose sur une juste notion des rapports mutuels du corps et de l’âme. L’homme Mensch
homme
être humain
ser humano
human being
homem
hombre
the man
anthropos
hommes
humanité
humanity
état humain
estado humano
human state
concret, le chrétien surtout, tient de l’ange anjo
anjos
ange
anges
angel
angeles
arcanjo
arcanjos
archange
archanges
deva
devas
et de la bête. De l’ange par son intelligence intelligence
inteligência
inteligencia
, plus encore par la vie Leben
vie
vida
life
zoe
divine divin
divinité
divino
divindade
divindad
divine
divinity
Godhead
, surnaturelle, qui lui est échue. De la bête par son corps de chair chair
sarx
carne
carnal
carnalidade
carnalidad
carnality
charnel
, par la vie sensible, animale, qui trop souvent, depuis le Péché péché
pecado
sin
hamartia
ἁμαρτία
égaremente
equívoco
le ravale en dessous de lui. L’ange et la bête sont en lutte combat
agon
lutte
agôn
 : il faut les mettre d’accord Wachseinlassen
deixar-acordar
harmonia
harmonie
harmonía
harmony
accord
acordo
concordance
concordância
concórdia
agreement
, rétablir, dans le composé humain, quelque chose de l’harmonie originelle, cet équilibre fondamental entre la chair et l’esprit esprit
espírito
spirit
mente
mind
manas
mental
qui doit assurer à l’homme, corps et âme de sa nature nature
physis
phusis
phúsis
natura
natureza
naturaleza
, un plein épanouissement de vie. Programme surhumain, sans doute — nos auteurs ne l’ignorent pas — mais qui suppose une conception begreifen 
concevoir
conceber
Begriff
conceito
concept
conception
concepção
concepción
profondément réaliste du complexe humain, une connaissance connaissance
gnosis
intuition intellectuelle
gnôsis
connaître
conhecer
gnose
knowledge
know
conocer
conocimiento
conhecimento
jñāna
jnāna
jnana
de la nature dans ce qu’elle a de plus concret et de plus mystérieux. Le double flambeau de la foi
foi
faith
pistis
et de la raison dianoia
la raison
raison discursive
reason
razão
razón
à la main, nos spirituels s’emploient donc à scruter cette nature « et dans les profondeurs de sa destinée première, et dans la déformation de son état présent qu’il s’agit de redresser (ascèse) avant de revivre pleinement (mystique) et pour toujours ». Les uns insistent davantage sur la grandeur grandeur
grandeza
greatness
native de l’homme, sorti des mains du Créateur enrichi de tous les dons, roi de la création Création
Criação
criação
creation
creación
, petit monde Welt
Weltlichkeit
monde
mondanéité
mundo
mundidade
mundanidade
worldliness
mundanidad
Olam hazé
dṛśyam
au milieu du grand. D’autres paraissent plus préoccupés de tirer ce roi déchu de la fange où il se débat depuis la Chute chute
queda
decadência
caída
fall
originelle et ils s’attachent de préférence à la misère du genre humain. Tous considèrent l’état primitif de l’humanité comme le seul vraiment « naturel » (ils n’en nient pas pour autant l’absolue gratuité, mais la distinction de » deux dualité
dyade
duality
dualidad
dualidade
dois
two
deux
ordres, celui de la nature, et celui de la grâce, n’est qu’implicite dans leurs écrits). Ils voient en outre dans cet état comme un idéal à atteindre ; d’où la complaisance extrême qu’ils prennent à nous le décrire. A leurs yeux, la Rédemption rédemption
redemptio
redimere
racheter
redemptor
rédempteur
apolutrôsis
apolytrosis
a rouvert en quelque sorte le chemin Weg
chemin
caminho
way
camino
du Paradis Paradis
Paraíso
Paradiso
Paradise
terrestre. Tiré par la grâce du Christ Jésus-Christ
Jesus Cristo
Jesus Christ
Jesús Cristo
Jesus
Jesús
Cristo
Christ
Ungido
Ointed
de la servitude du péché, l’homme est convié à rentrer dans la terre Terre
Terra
Earth
Tierra
Gea
Khouen
prithvî
de ses premiers parents, ou terre de la ressemblance ressemblance
homoiosis
semelhança
imitação
semblance
similitude
, et cela même en suivant la voie Tao
Dao
la Voie
The Way
royale de la Croix croix
cruz
cross
, voie des purifications successives et des suprêmes renoncements, celle où se meurt le vieil homme pour faire place à l’homme nouveau, qui « fut créé selon Dieu Gott
Dieu
Deus
God
Dios
theos
, dans la justice dike
dikaiosyne
justice
justiça
justicia
imparcialidade
justo
imparcial
compliance
Δίκη
et la sainteté sainteté
santidade
sainthood
saint
santo
Heiligkeit
holiness
santidad
 ».

Ce point de vue Sicht
vue
visão
seeing
visión
opsis
théologique ou historico-théologique se retrouve, différemment orchestré, dans tous les traités de l’âme remontant au XIIe siècle. Il se complique la plupart du temps d’un problème métaphysique Metaphysik
métaphysique
metafísica
metaphysics
. Comment comprendre verstehen
entendre
comprendre
entender
compreender
comprender
understand
et concevoir l’union déification
theosis
deificação
deificación
union
união
unión
de l’âme et du corps, la fusion dans un seul être de deux substances si hétérogènes : la matière matière
matéria
matter
ύλη
hyle
material
matériel
materialidade
matérialité
materiality
materialidad
formée du limon, l’esprit à l’image image
imagem
imagen
imaginação
imagination
kalpanā
de Dieu. L’esprit peut-il demeurer en contact avec la chair sans contracter quelque souillure discordance
discordância
desagreement
discordancia
inharmonie
desarmonia
divisão
separação
division
séparation
división
separación
esprit-divisé
split-mind
mente-dividida
eu-separado
conflit
conflito
conflict
neikos
impureté
souillure
mala
, sans perdre sa beauté beleza
belo
beauté
beau
beauty
belleza
native, sa vigueur, sa liberté Freiheit
liberté
liberdade
freedom
liberdad
eleutheria
svātantrya
Atiguna
 ? En général nos spirituels posent la question Frage
fragen
question
questão
questionner
questionar
pergunta
perguntar
pregunta
preguntar
sans la résoudre. Ils se contentent d affirmer que l’union de l’âme et du corps tient de l’énigme et du mystère mystère
mysterion
mystères
mistério
mistérios
mystery
mysteries
. L’âme serait présente au corps un peu comme Dieu l’est au monde. Comparaison dangereuse et qui n’apprend pas grand’chose. Au reste, on n’insiste pas.

Plus captivant est le problème de l’union de l’âme avec Dieu. On passe du plan naturel au plan divin, surnaturel. Nos spirituels sont plus à l’aise. Ils trouvent un terrain préparé, des fruits mûrs qu’ils n’ont qu’à cueillir, des provisions engrangées sur lesquelles se porte porte
porta
puerta
gate
door
leur choix. La seule œuvre du Docteur d’Hippone offre à leur saine curiosité la richesse richesse
abondance
riqueza
abundância
wealth
prospérité
Artha
moyens
means
meios
de ses analyses et la souplesse acceptation
aceitação
acceptación
douceur
mansidão
souplesse
mou
flexibilité
de ses formules. Ils y puisent à pleines mains, sans toujours se préoccuper de respecter la pensée denken
pensar
penser
think
pensamento
pensée
pensamiento
thinking
du maître guru
enseignant
professeur
maître
mestre
professor
. Cette pensée, ils l’interprètent, l’accommodent à leur point de vue ou l’enrichissent d’aperçus nouveaux, empruntés la plupart du temps à d’autres Pères de l’Eglise. Mais, dans l’ensemble, ils demeurent fidèles à l’impulsion Drang 
appétit
impulsion
impulso
urge
initiale. Entraînés par le courant de la mystique d’introversion, patronnée par saint Augustin, ils se placent délibérément sur le terrain psychologique et se portent à la rencontre du mystérieux point d’insertion de la vie divine en l’homme. D’où leurs théories, leurs essais, sur la structure Struktur
structure
estrutura
struktural
structural
estrutural
de l’âme humaine, théories dont les analyses du De Trinitate font d’ailleurs presque tous les frais. Le courant dit « extatique » — celui du Pseudo Denys — vient souvent se mêler au courant augustinien et entraîner les esprits vers une mystique plus directement objective. Jamais pourtant il ne détourne tout à fait nos spirituels de leur zèle à se connaître, à s’explorer, à s’analyser, pour trouver Dieu au dedans d’eux-mêmes.

Se connaître pour connaître Dieu ! La formule n’est pas nouvelle. Homo, scito teipsum ? proclamait l’oracle de Delphes [2]. On est surpris de retrouver, dans les écrits des Pères grecs, l’invitation mystérieuse attribuée au vrai Dieu, placée sur la bouche de Moïse, de Salomon ou du Christ. Saint Ambroise, évêque de Milan, qui doit tant à Origène Origène
Orígenes
Origen
et à saint Grégoire de Nysse, revendique le fameux précepte comme un héritage de famille, usurpé par les païens. Bien Bien
agathon
agathón
Bem
Bom
Good
Bueno
avant que les philosophes attribuent cette sentence à la Pythie d’Apollon, l’Esprit Saint l’avait dictée à l’auteur du Deutéronome [3]. Dans le Cantique des Cantiques Cântico dos Cânticos
Cantique des Cantiques
Song of the Songs
le même Esprit revient à la charge quand il fait dire à l’Epoux : « Si tu ne te connais pas, ô la plus belle de toutes les femtnes, va-t’en ! » [4]. Or l’Epoux, c’est ici le Christ, et cette femme femme
mulher
woman
mujer
feminino
féminin
feminin
fêmea
female
, belle sans le savoir Wissen
saber
savoir
, c’est l’âme chrétienne régénérée. Se connaître devient pour elle un impérieux devoir. Si elle ne veut être frustrée de la présence Anwesenheit
présence
parousia
presença
presence
parusía
du Bien-aimé, il lui faut prendre conscience Gewissen
conscience
consciência
conciencia
consciencia
Bewusstsein
Bewußtsein
consciencidade
consciousness
conscient
purusârtha
samvid
bodha
cit
chit
de sa grandeur, de sa dignité, méditer sa ressemblance avec son divin Créateur, faire de soi-même Selbst
soi-même
Soi
si mesmo
Self
si mismo
A non-personal, all-inclusive awareness.
, en un mot Wort
mot
palavra
palabra
word
Worte
rema
parole
mot
mots
vāk
vāc
, l’objet sujet
objet
sujeito
objeto
subject
object
Subjekt
Objekt
de sa contemplation contemplation
theoria
theoría
contemplação
contemplación
 [5]. Tout un programme se dessine, dont le centre centre
centro
center
ontologique est le concept d’IMAGE que les anciens Pères de l’Eglise ont repris du Platonisme. De par sa nature et de par la grâce créatrice, l’âme est une image de Dieu, non pas une pure analogie analogia
analogie
analogy
analogía
, mais une véritable empreinte, une authentique similitude, une figure qui exprime la Réalité Bestand
Grundbestand
Realität 
réalité
realité fondamentale
réalité subsistante
real
réel
realidad
realidade
reality
suprême à laquelle elle participe, qu’elle contient en quelque sorte, mais dont elle reste distincte. Cette image, par définition, tend à se rapprocher sans cesse de son exemplaire souverain, suivant un mode dynamique qui l’amène à participer d’une manière toujours plus grande à la Réalité suprême. Toutefois, l’âme étant libre, cette inclination naturelle n’a rien dune nécessité Notwendigkeit
nécessité
necessidade
necesidad
necessity
besoin
need
ananke
. Elle est liée en quelque sorte à l’activité Yin
Yang
passivité
activité
passif
actif
de l’âme. Elle est consciente, intelligente, volontaire, au moins dans ce sens signification
significação
sentido
sens
meaning
raison d'être
qu’il est au pouvoir possibilité
potentialité
Toute-Possibilité
pouvoir
poder
power
de l’âme de céder au poids qui l’entraîne, d’en retarder, d’en atténuer, voire d’en suspendre les effets. Un autre poids la sollicite : le corps auquel elle est unie, et ce poids la tire en bas, menaçant de lui ravir l’image de la Réalité suprême, de lui faire perdre la ressemblance avec le divin Archétype, pour la marquer de son empreinte, la revêtir de l’image de la nature inférieure. Il y parviendra, sans nul doute, si l’âme oublie sa dignité, méprise sa propre grandeur ou ignore tout simplement sa parenté avec le Très-Haut.

On voit dans quelles perspectives se projette, chez les anciens, le fameux « nosce teipsum ». D’une part la connaissance de soi est une question de vie ou de mort Tod
mort
morte
muerte
death
thanatos
mourir
morrer
die
morir
pour l’âme, effigie de Dieu. D’autre part cette connaissance est moins un repli sur soi-même, une analyse, une introspection, que la conscience, appuyée d’ailleurs sur le travail travail
travaux
tâche
labeur
trabalho
labor
trabajo
tarefa
task
de l’intelligence, d’être l’image du Créateur — conscience qui a pour effet d abandonner cette Image-vie, réalité participée, au dynamisme foncier dont on a parlé ci-dessus.

Bien entendu, l’âme qui se trouve, trouve Dieu par définition. Et nous rejoignons ainsi le point le point
ponto
punto
center
centro
de vue psychologique d’Augustin et de ses disciples. « L’âme, s’écrie Grégoire de Nysse [6], l’âme est en toute vérité aletheia
alêtheia
veritas
vérité
truth
verdad
verdade
Wahrheit
l’image de cette Nature qui surpasse toute intelligence, le reflet reflet
reflexo
reflex
de cette Beauté qui ne connaît aucun déclin, l’empreinte de la Déité, le tabernacle de la Vie, le miroir miroir
espelho
espejo
glass
reflexo
reflexão
reflex
refléxion
de la vraie Lumière Licht
lumière
luz
light
phos
prakāśa
prakasha
. Comment pourrait-elle se connaître et ignorer son Créateur ? percevoir sa propre beauté et ne pas être conquise par la splendeur de Celui qu’elle réfléchit au dedans d’elle-même ? ». En vérité le plus sûr chemin vers la connaissance de Dieu, vers la divine contemplation, c’est la connaissance de soi. Et parce que le corps de l’homme reflète la beauté de l’âme, comme celle-ci la splendeur de Dieu, le corps lui-même constitue, après le monde inanimé, la première étape d’une contemplation ascendante qui, partant de la créature Einzelnhet
singularité
singularidade
singularity
singularidad
individuality
individualidade
individualidad
individuation
individuação
individu
indivíduo
individuum
individual
vereinzelt
isolé
Vereinzeltung
isolement
Vereinzelung
esseulement
singularização
créature
criatura
creature
personne
pessoa
person
, remonte de degré en degré, c’est-à-dire d’image en image, de ressemblance moins parfaite en ressemblance achevée, jusqu’à ce qu’elle atteigne enfin le souverain Archétype, l’Exemplaire de toutes choses [7].


Le point de vue ontologique, tel que nous l’avons exposé, tient une place importante dans le traité de Guillaume. Il s’allie heureusement au point de vue psychologique et les analyses d’Augustin se greffent ingénieusement sur un concept de l’image divine empruntée aux Pères d’Orient. Rien n’est probant à cet égard comme le tableau détaillé des sources de la « physica animæ », tel que nous le donnons plus loin.

L’idée idea
idée
ideia
idea
ιδεα
idéa
d’écrire un ouvrage sur la nature du corps et de l’âme remonte vraisemblablement aux premières années d’abbatiat de Guillaume de Saint-Thierry. « J’étais malade, nous rapporte-t-il [8], extrêmement fatigué et tout à fait épuisé par une maladie qui traînait en longueur. L’homme de Dieu (il s’agit de saint Bernard), l’ayant appris, me députa son frère Gérard pour me mander de venir à Clairvaux... Bernard lui-même était souffrant. Nous étions tous deux immobilisés et tout le jour se passait à nous entretenir de la nature spirituelle de l’âme, de spirituali physica anima, et des remèdes qu’offrent les vertus contre les maladies des vices vice
vices
vício
vícios
défaut
malice
malícia
kakíai
. » Cet entretien peu banal, on a tout lieu de le penser, est à la genèse genèse
genesis
génesis
de la compilation qui nous occupe. Peut-être même cette compilation fut-elle demandée à Guillaume par saint Bernard, qui appréciait déjà la sagesse sophia
sagesse
sabedoria
wisdom
sabedoría
σοφία
Sage
Sábio
et l’érudition de son ami. On peut faire la même réflexion à propos des vastes recueils de textes sur le Cantique, respectivement tirés des œuvres de saint Ambroise et de saint Grégoire le Grand. Le célèbre épithalame avait aussi fait l’objet de la conversation des deux malades ! Plus tard Guillaume commenta lui-même, pour sa propre édification, le texte du chant sacré. Mais il est curieux de le voir, après son retour de Clairvaux, s atteler à des travaux qui prolongeaient en quelque sorte les entretiens de l’infirmerie.

Quoi qu’il en soit de ces hypothèses et de la date de composition qui reste assez imprécise, le traité se présente à nous comme une œuvre fondamentale et dont la répercussion s’étend à plusieurs des œuvres de Guillaume, notamment à la Lettre d’Or et au Commentaire personnel sur le Cantique des Cantiques. Il est la clef d’une foule de formules, de théories, d aperçus originaux. Bien des problèmes, et non des moindres, trouvent en lui leur solution. Comment comprendre quelque chose à l’idée que se fait Guillaume de l’Image divine en l’homme, sans recourir à cet écrit ? Le rôle des « analogies » (intelligence, liberté), ces capacités de l’âme à participer au divin ; la portée des « similitudes » distinctes au fond de l’Image, dont elles sont autant de témoins (par exemple cette ubiquité de l’âme par rapport Beziehung
Bezug
Verhältnis
Weiter-reden 
relation
relação
relación
rapport
au corps, dont nous parle la Lettre d’Or), s’éclairent considérablement à la lumière de la physica. Cet opuscule nous apporte encore de précieux renseignements sur la façon dont Guillaume conçoit la nature de l’homme, et les vertus et les passions, et cet état antinaturel qu’il appelle l’ « animalité » (le mot à chez lui un tout autre sens que dans saint Augustin). Au reste, c’est beaucoup plus qu’un dictionnaire de la terminologie assez spéciale de notre auteur. C’est une fenêtre largement ouverte sur sa pensée et sur sa doctrine doctrine
doutrina
canon
cânone
 ; un point de vue d’où l’on découvre les véritables perspectives de sa spiritualité spiritualité
espiritualidade
espiritualidad
spirituality
et le réalisme Realismus
réalisme
realismo
realism
prenant de son humanisme humanisme
humanismo
humanism
chrétien. Il est à lui seul un « climat » ; c’est pour l’avoir négligé qu’on n’a pas toujours saisi le sens et la portée réelle des théories de Guillaume, non plus que le caractère profondément synthétique de son œuvre tout entière.

Le traité De la nature du corps et de l’âme se présente, avouons-le, sous un jour peu favorable. C’est un de ces opuscules qu’il est plutôt dangereux d’aborder par l’extérieur innen
intérieur
interior
inner
außen
aussen
extérieur
exterior
outer
Innenseins
être intérieur
ser interior
interiority
antaratva
. Écrit dans un latin barbare, ou semi-barbare, que les incorrections de Migne rendent encore moins sympathique, il décourage le lecteur par l’allure de ses périodes, nerveuses, heurtées, plus d’une fois énigmatiques, faute Schuld
dette
faute
dívida
deuda
guilt
debt
culpabilité
de lien apparent. Le texte présente alors d’invraisemblables raccourcis ; la pensée n’est pas très claire, l’enchaînement des idées n apparaissant qu’après coup. Ajoutons que le premier livre tout entier et les premières pages du second ne laissent rien soupçonner de l’intérêt du travail : des descriptions physiologiques inexactes et d’un autre âge, des théories surannées, des explications trop simplistes et parfois étranges des fonctions et des phénomènes de la vie... Le lecteur sourit et passe. Que n’a-t-il, en vérité, le courage de dominer cette première impression expérience
aisthesis
experiência
sensação
impressão
impression
impresión
sensación
sensation
sentience
vāsanā
et de pousser au cœur coeur
kardia
cœur
coração
coración
heart
hŗdaya
de l’ouvrage !

Les défectuosités de la forme forme
eidos
eîdos
aspecto
perfil
aspect
tiennent pour une grande part à la composition même de l’opuscule. Le traité De la nature du corps et de l’âme est plus qu’une compilation. C’est vraiment le type de ce genre de defloratio, propre à Guillaume, qu’ailleurs nous avons appelé une « récapitulation », une synthèse, un résumé, de la pensée des Pères catholiques sur un sujet déterminé. En dehors donc du Prologue, de la Conclusion et de quelques passages, toutes les périodes de l’opuscule sont reprises textuellement d’ouvrages de différents auteurs, et transcrites à peu près telles quelles par l’abbé de Saint-Thierry. Lui-même croit bon de nous avertir. Il ne veut être que le maçon qui lie les pierres de l’édifice. En fait, c est un architecte original et puissant. Le plan d’ensemble et surtout le choix des matériaux rendent hommage à sa science Wissenschaft
science
sicences
ciência
ciências
ciencia
ciencias
episteme
επιστήμη
epistêmê
, à la hauteur de ses vues, comme à son amour amour
eros
éros
amor
love
du vrai, du beau et du neuf [9]. Rapidement conquis par les idées qui font le thème de l’opuscule, on oublie ses rugosités, on pardonne même à l’auteur de ne pas avoir songé à dissimuler les blocs de sa géniale construction sous un plâtras de son invention.


[1Signalons les principaux : Guillaume de Champeaux, De l’origine de l’âme, PL, CLXXIII, 1040 et seq.
Isaac de l’Étoile, De la nature de l’âme, PL, CXCIV, 1698 et seq.
Alcher de Glairvaux, De l’esprit et de l’âme (longtemps attribué à saint Augustin), PL, XL, 779 et seq.
Hugues de Saint-Victor, De l’union du corps et de l’esprit, PL, CLXXVII, 285-294.
Pseudo-Hugues, De l’âme et de sa nature, PL, CLXXVII, 165-190 ; Du cloître de l’âme (surtout moral ; seul nous intéresse le troisième livre) PL, CLXXVI, 1017-1182 ; Du traitement médicinal de l’âme, ibid. 1183-1202 ; De la demeure intérieure, PL, CLXXXIV, 507-552.
Aelred de Riévaulx, De la nature de l’âme ; inédit ; se trouve dans un Ms. de la Bibliothèque bodléienne d’Oxford : Ms. 50, et au British Muséum de Londres, Land. Ms. 209.
Arnauld de Bonneval, Du paradis de l’âme, PL, CLXXXIX, 1515 et seq.
Ste Hildegarde, Livre des œuvres de Dieu, PL, CXCVII, 742 et seq. (comme le précédent, commentaire sur l’Hexaméron, mais où l’anthropologie occupe une place importante).
Guillaume de Saint-Thierry, De la nature du corps et de l’âme, PL, CLXXX, 605 et seq.
À ces ouvrages, traitant explicitement de l’âme, il faut joindre : les deux « Benjamin de Richard de Saint-Victor : Benjamin minor, PL, CXCVI, 1 et seq. ; Benjamin major, ibid. 63 et seq. ; le traité De la grâce et du libre arbitre de saint Bernard, PL, CLXXXII, 1001 et seq. ; enfin les Pieuses méditations sur la connaissance de la condition humaine, PL, CLXXXIV, 485-508 (d’un auteur anonyme ; attribuées à saint Bernard dans une loule de manuscrits

[2Socrate assure avoir reçu le précepte de l’oracle lui-même (cf. Xenophon, Mémorables, IV, 2, 24-25). D’autres auteurs en font remonter l’origine à Chilon de Lacédémone (Origène en particulier). L’inscription figurait en tout cas au fronton du temple de Delphes, plus exactement, gravée sur une des colonnes du péristyle : cf. Platon, Charmide, 164 d.

[3« Nosce teipsum quod Apollini Pythio assignant gentiles viri, quasi ipse auctor fuerit hujus sententiae, cum de nostro usurpatum ad sua transferant, et longe anterior Moyses fuerit qui scripsit librum Deuteronomii, quam philosophi qui ista finxerunt » S. Ambroise, Commentaire du Psaume 118, sermon 11, n. 13 (PL, XV, 1279 ab). Le texte du Deutéronome invoqué ici est : XV, 9 Attende tibi, ne fiat verbum absconditum in corde tuo (version des LXX). C’est sans doute un peu forcer le sens du texte inspiré...

[4« Nosce teipsum, o homo, quod non ut ferunt, Apollinis Pythii, sed Salomonis sancti est qui ait : Nisi scias te, formosa in mulieribus... » (Cant. 1, 7) S. Ambroise, Commentaire sur l’Hexaméron, VI, 6, 39, Déjà Origène, Commentaire sur le Cantique des Cantiques, livre II (PS, XIII, 123fc) et Grégoire de Nysse, Homélie II sur le Canl. des Cant. (PG, XLIV, 806-807).

[5Avec des nuances : Guillaume de S.-T., Du corps et de l’âme, prologue, PL, CLXXX, 695-696, Commentaire sur le Cantique, Ibid., 494ac, Lettre aux Frères du Mont-Dieu, II, 3, 23 ; Richard de Saint-Victor, Benjamin minor, ch. LXXV (PL, CXCVI, 53-54), ch. LXXVIII (ibid., 55-56) ; Pseudo-Hugues, La demeure intérieure, VI, 10 (PL, CLXXXIV, 512(1) ; Pseudo-Bernard, Pieuses méditations sur la condition de l’homme, I,1 (ibid., 485a).

[6Homélie II sur le Cant. des Cant. (l. c., 806-807).

[7Cette idée se rencontre déjà chez Origène, Grégoire de Nysse, saint Basile ; voir en particulier, pour ce dernier, la finale de son Homélie sur le Précepte « Connais-toi toi-même » (PG, XXXI, 216-217).

[8Vie de saint Bernard, I, 12, 59 (Pi, CLXXXV, 259ab).

[9Pour le sens et pour la portée des innovations de Guillaume en matière théologique, on voudra bien se rappeler ce que nous disions plus haut, Introduction, pp. 15-17. On consultera également notre ouvrage : Guillaume de Saint-Thierry, l’homme et son œuvre, l. c., pp. 167 à 171.

Un message, un commentaire ?

Forum sur abonnement

Pour participer à ce forum, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d’indiquer ci-dessous l’identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n’êtes pas enregistré, vous devez vous inscrire.

Connexions’inscriremot de passe oublié ?